Witch War: Article 3 : On ne se montre pas (French Edition)

Laurence Chevallier · Chapitre 23 sur 46

Pages du PDF

Witch War: Article 3 : On ne se montre pas (French Edition)

22. Chapitre 22

C H A P I T R E 2 2

 

OceanofPDF.com

ELINOR

 

N on ! Ce n’est pas possible. La scène qui se déroule devant mes yeux… Jamais je n’aurais cru que les choses puissent dégénérer ainsi. Ou plutôt si, je savais que ce plan était à chier. 

— Karl ! m’écrié-je d’une voix étranglée par l’angoisse. Il va la tuer ! 

Mais mon lié ne me répond pas, trop occupé à retenir et à bâillonner Mark pour ne pas que nous soyons repérés. Lui aussi est en train de fondre les plombs en voyant sa sœur agressée par cet horrible suceur de sang.

Et puis soudain, je réalise que ce n’est plus un problème que nous soyons repérés. Au point où nous en sommes… Je ne laisserai pas Neeve se faire tuer par ce tocard après tout ce qu’elle a déjà subi. Après tout ce que nous avons affronté ! 

Je m’élance, ignorant le cri de Karl dans mon dos. Mais c’est peine perdue. À peine suis-je sortie du coin sombre dans lequel nous nous cachions que je me heurte au dôme magique créé par Sixtine quelques instants plus tôt. Putain, je ne peux pas les rejoindre ! Je ne peux rien faire ! 

Je tourne sur moi-même, désemparée. Je sais que les loups Greystorm sont là, dissimulés dans les ombres, n’attendant que le feu vert de leur Alpha pour intervenir. Mais si Drake est ici, qui me dit que des vampires ne sont pas présents également ? Je lève le regard vers les toits. Se peut-il que… Oui, j’en ai la certitude, les nouveaux occupants du manoir Shadow sont parmi nous. Mais sont-ils venus à la demande de Sixtine, ou à celle de Drake ? 

Le monde est-il devenu fou ? Depuis des siècles, les races magiques prennent soin de ne pas se faire repérer. C’est notre troisième loi, l’une des plus fondamentales. On ne se montre pas. Dans les rues, des humains se promènent malgré l’heure tardive et les récentes disparitions liées aux petites chasses organisées par les vampires de Sixtine. Ça me dégoûte, putain ! Et en plus, nous allons nous révéler à eux ainsi ? La catastrophe qui s’annonce me fait suffoquer. 

Un cri, et je me retourne encore. Sixtine ! Drake observe Neeve qui se tient la gorge, puis s’en prend à la nouvelle-née qui s’interpose devant elle. Mais Sixtine n’est-elle pas censée être bien plus puissante que lui, malgré ses siècles d’expérience ?

Je me heurte à nouveau contre la barrière magique. Malgré l’assaut que subit mon ancienne meilleure amie, elle reste inébranlable. Soudain, on me tire en arrière. 

— Eli, tu ne dois pas t’exposer ainsi ! grogne Karl. 

Il me projette vers notre cachette et se transforme en loup dans le même mouvement. Mais il a à peine le temps de se redresser sur ses pattes que des silhouettes noires tombent des toits. J’en étais sûre ! Nous sommes cernés par les vampires ! 

— Karl ! crié-je à m’en faire exploser les cordes vocales. 

Mais il ne me jette pas le moindre regard, renverse son museau vers le ciel et hurle vers cette lune que des nuages nous dissimulent. 

Des loups gigantesques surgissent des rues avoisinantes. Mais s’ils pensaient affronter sur-le-champ les suceurs de sang de Sixtine, ils sont désorientés. Les vampires se ruent tous sur les quelques humains de passage, comme s’ils étaient affamés. Un vrai carnage. Des cris retentissent, des gargouillis meurent dans la nuit, des os craquent, et des corps s’effondrent lourdement. 

Une violente nausée me prend. Non ! Nous n’avions pas prévu cela ! Ce n’était pas le plan !

Je me transforme aussi, retrouvant avec gratitude la souplesse et la puissance, rassurantes, de ma louve immaculée. Mark me rejoint, tombe à genoux à côté de moi, à la fois sanglotant et écumant de rage. Du coin de l’œil, j’aperçois Karl, accompagné de Sybil, qui bondit d’ombre en ombre pour participer à la curée. 

Je hurle à mon tour, pour intimer aux miens de défendre de leur mieux les humains innocents et pour faire reculer cette engeance diabolique. 

— Eli ! Regarde ! crie soudain Mark. 

Drake vient de gifler violemment Sixtine, qui tombe et ne se relève pas. Aussitôt, le dôme magique vacille, puis disparaît sous mon regard ahuri. C’est notre chance ! Avec le frère de Neeve, je me projette vers l’avant. Il faut sauver mes amies, coûte que coûte ! Et surtout, surtout, capturer Sixtine, sinon, tout cela n’aura servi à rien. 

Mark se précipite vers Neeve, et il pose ses doigts sur son cou strié de bleu et de rouge, tout en se penchant au-dessus de sa bouche. Il cherche à déterminer si elle vit encore… Nom d’un croissant de lune, faites que ce soit le cas. Sinon, je ne réponds plus de rien. Je reprends forme humaine et secoue mon amie. Néanmoins, je m’étonne de ne pas voir accourir Lennox. Je ne sais pas où il est, tant le chaos fait rage autour de nous. 

Mais je n’ai pas le temps de m’appesantir sur cette scène. Je me rue sur Sixtine qui peine à se redresser, visiblement sonnée. Quand elle m’aperçoit, elle a un mouvement de recul et une grimace haineuse déforme son visage. Je n’ose imaginer ce qu’elle ressent. La défection de Neeve, l’agression de Drake, mon arrivée… Elle doit se croire trahie par tous, et je ne peux pas lui donner tort. Comment lui faire comprendre… Mais ce n’est pas le moment… D’abord, sauver Neeve et enfermer Sixtine. Ensuite, nous discuterons. 

Je bondis sur mon amie, mais un violent coup de pied de Drake me suspend en plein vol. Putain, j’ai mal au ventre, tellement mal… Mon épaule heurte le sol avec brutalité, mon souffle se coupe, ma vision se brouille… Je me métamorphose sous le choc. 

Un cri de rage pure retentit non loin de moi et dissipe les brumes qui ont envahi mon univers. C’est Sixtine, encore. Elle a vu que Mark tentait d’extraire Neeve de ce pugilat et fait tout pour l’en empêcher. Ma louve hurle à s’en éclater les poumons. Sixtine me reconnaît sous cette forme, se fige un instant, me foudroie de son regard d’un rouge métallique. Elle n’est plus elle-même. La fureur la rend dingue. Elle n’a jamais supporté l’injustice. Mais qu’est-ce qui est juste dans la situation que nous vivons, hein ? 

Tant bien que mal, je me redresse. Je suis plus près de Neeve qu’elle ne l’est. Et je suis rapide, moi aussi. D’un saut incroyable, je rallie le corps de mon amie, me transformant au passage. Nue, je m’empare de Neeve et prononce un sort de protection. Mark joint ses forces aux miennes. Aussitôt, une fine coque translucide, blanc et vert mêlés, nous entoure. 

Sixtine se jette dessus, martelant notre bouclier de ses poings, les traits déformés par la colère et le chagrin. Quelques pas plus loin, Drake se tient droit, immobile. Il regarde un instant sa dulcinée, une expression songeuse sur le visage, puis se détourne enfin. D’une allure conquérante, il rejoint les hordes de suceurs de sang pour participer à la fête. Ensuite, je le perds de vue. 

Tandis que je reprends mon souffle, je me fais la promesse de me venger un jour de ce connard. 

Pas après pas, Mark et moi, tenant toujours Neeve serrée contre nous, reculons. Sixtine n’a pas l’air de vouloir lâcher l’affaire, alors qu’autour de nous, c’est l’enfer. Je commence à paniquer. Comment va-t-on faire pour se sortir de là ? 

Et alors que je pensais que rien de plus grave ne pouvait nous arriver, une nouvelle faction fait son entrée en fanfare. Non… Pas elle… Et entourée de sa cour, en plus…

Devant nous, se déplaçant à contre-courant de la marée sanglante et monstrueuse qui a envahi la rue de notre ancien loft, s’avance Elyris, vêtue d’une robe à large jupon d’un autre temps et coiffée d’un chignon élaboré qui lui fait bien gagner dix centimètres. Son visage est poudré de blanc, et deux ronds rouges parent ses joues de poupée de porcelaine. 

Elle est flippante. 

Puis, soudain, elle se met à courir dans une envolée de soie. C’est à peine si je peux détailler ses mouvements tant elle va vite. La vache !

Elle heurte Sixtine, toujours accrochée à notre bouclier, de plein fouet. Le choc est retentissant. En mon for intérieur, je suis persuadée qu’il n’y a que des vampires pour survivre à un tel impact. 

— Tu ne croyais tout de même pas que j’allais te laisser prendre ce qui m’appartient sans broncher ? déclare Elyris d’une voix à la fois fluette et menaçante. C’est cette nuit que tout s’achève pour toi, maudite sorcière. Dommage pour Drake… ou pas !

Heureusement, Sixt se rétablit rapidement, et dans le même temps, je sens que Neeve s’agite contre moi. Elle aussi récupère vite, entre sa nouvelle nature de loup, et le sang de Sixtine qui circule encore dans ses veines… 

— Eli… tente-t-elle de dire, mais ses cordes vocales sont trop abîmées pour qu’elle puisse parler clairement. Qu’est-ce… qui…

Elle tousse violemment, et Mark s’empresse de la soutenir. Pour ma part, j’ai du mal à détourner mon regard de l’affrontement qui va se jouer. L’ancienne reine Elyris contre la nouvelle Sixtine…

Quelque chose remue en moi. Là, dans le chaos autour de nous, je sais soudain ce que je dois faire. 

— Prends soin d’elle, dis-je à Mark. 

— Eli… Eli, qu’est-ce que tu vas faire ? l’entends-je me dire dans mon dos. Putain, Eli, Karl va me tuer si tu y vas…

Karl… Un sourire joue sur mes lèvres quand son image s’impose à mon esprit. Mon lié, le père de mon bébé. Mais c’est aussi un Alpha, et je suis sa compagne. Nous avons des devoirs envers les nôtres. Et Sixtine fait partie des miens, au même titre que les loups Greystorm, ma famille et Neeve. 

Je jaillis de notre bouclier. Le vacarme qui règne dans la rue, les odeurs de sang et de mort, les cris affolés des humains, les rires des vampires et les grognements des loups me heurtent et me chamboulent. Mais tant pis. La reine nous observe, mord quelques gorges avant de reporter son attention sur nous. Ses sujets sont en train de commettre un carnage. 

Je fais quelques pas et m’empare de la main de Sixtine. Son premier réflexe est de me la reprendre, mais quelque chose dans mon regard ou dans mon attitude la retient. Malgré la situation dramatique dans laquelle nous nous trouvons, je lui souris. 

Sans que nous ayons besoin de nous consulter, des mots s’échappent de nos lèvres pâles et se fraient un chemin dans la cacophonie ambiante. 

« Par les pouvoirs de la nuit, 

Que les ténèbres et la lune se mêlent,

Que les vents se lèvent,

Et mettent fin au règne de cette souveraine. »

De longs filaments de lumière sélène et de ténèbres s’élancent vers les sbires de cette reine ridicule, se nouent autour de leur peau blême et serrent, serrent, jusqu’à faire jaillir un sang qui n’est plus chaud depuis longtemps. Mon cœur pleure quand je me souviens que celui de mon amie est aujourd’hui tout aussi froid. 

Mais en cet instant, cela ne compte pas, et nous faisons se lever une tempête. Une tempête terrible, qui balaie tout sur son passage. Des cris s’élèvent dans la nuit. Nous reformulons notre sort en forçant la voix pour couvrir le vacarme. Elyris marque un temps d’hésitation, perdant ainsi de sa belle assurance, et son sourire figé se fissure. Et ce n’est pas fini. Le vent mauvais que nous avons créé soulève toutes choses autour de nous. J’espère que ceux que nous aimons se sont mis à l’abri, car il n’y aura pas de pitié de notre part. Notre détermination est implacable.

Un grincement formidable retentit sur ma droite. Une bourrasque fait s’envoler mes cheveux. La poigne de Sixtine sur ma main s’intensifie, mais je ne grimace pas, je ne vacille pas. Je reste solide, les yeux fixés sur Elyris, tandis qu’une plaque de tôle venue de je ne sais où frôle nos crânes. La reine recule pour la première fois. Ses subordonnées lui emboîtent le pas. 

Avec Sixtine, nous crions plus fort, répétant notre incantation, et la plaque prend de la vitesse en tournoyant et tournoyant encore, de plus en plus rapidement quand soudain, dans un bruit écœurant, elle s’abat sur la grande Elyris. Enfin, grande… 

Le silence investit la rue. 

— Ratatinée, la vieille garce, claironne alors Sixtine à côté de moi, et je ne peux m’empêcher de pouffer malgré l’horreur de la situation. 

— Ratatinée comme une crêpe, j’ajoute pour faire bonne mesure, bien que grimaçante en découvrant les litres de sang qui s’écoulent de sous la tôle. Beurk…

Nos mains se séparent, mais nos yeux se soudent. Je ne sais combien de temps nous restons à nous observer. Probablement quelques secondes à peine, mais des secondes au goût d’éternité, forgées dans notre amitié qui, je le comprends à présent, ne pourra jamais mourir tout à fait. 

Un sourire, si infime que je pourrais l’avoir rêvé, joue sur les lèvres laquées de rouge de Sixtine, avant qu’elle ne s’écarte pour de bon. 

— Vampires ! La fête est finie pour ce soir ! Tout le monde à la maison ! 

Elle a beau afficher une assurance en acier trempé, je vois bien qu’elle regarde autour d’elle. De qui, de quoi a-t-elle peur ? De Drake ? Je repense à la façon dont il l’a maîtrisée, un peu plus tôt… Et je suis saisie d’effroi pour mon amie. 

Mais par bonheur, il a quitté les lieux, je ne sais pour quelle raison, et les vampires restants obtempèrent, se fondant dans les ombres avec la même souplesse dont ils ont fait preuve en arrivant. 

Au loin, alors qu’un silence pesant revient peu à peu, j’entends le hurlement de frustration de mon lié, puis son pas lourd qui se rapproche. Quand il me rejoint, toujours sous sa forme lupine, je me rappelle que je suis nue. Mais qu’importe, nous ne sommes plus à cela près. 

Il se transforme à mes côtés, mais grogne encore. 

— Ils fuient, ces lâches.

— Ils ont écouté leur cheffe. 

— Es-tu bien sûre encore que ton amie soit à leur tête ? Après ce que nous avons vu ce soir, je ne sais plus quoi penser… 

Il n’a pas tort. Mais je suis fatiguée, et je n’ai pas envie de réfléchir à ça pour le moment. 

Autour de nous, c’est la dévastation. Des corps jonchent les trottoirs. Et ces corps sont tout autant ceux d’humains que de loups ou de vampires. Nous sommes nombreux à avoir payé un lourd tribut dans cette attaque. Je place ma paume sur mon ventre, m’assurant que mon bébé va bien. Je soupire de soulagement quand je sens une secousse sous mes doigts, puis un long frisson hérisse mon épiderme. Combien des nôtres ont perdu la vie, ce soir ? 

— Karl… 

Il me regarde, perçoit mon désarroi, car il ressent le même, et nous partons à la recherche de nos amis. Heureusement, nous retrouvons sans mal Neeve, déjà en train de s’activer auprès de loups blessés malgré ses meurtrissures. Je distingue enfin Popeye, boitant, le visage couvert de sang, mais bel et bien vivant. Mais où est Lennox, bordel ? Je ne l’ai pas aperçu depuis le début de ce carnage… Et Mark ? Il était avec Neeve, pourtant… 

— À l’aide ! J’ai besoin d’aide ! 

Là ! C’est lui que je vois arriver, sa haute silhouette se dessinant dans la lueur d’un lampadaire. Dans ses bras, Sybil.

OceanofPDF.com