Witch War: Article 3 : On ne se montre pas (French Edition)
23. Chapitre 23
C H A P I T R E 2 3
OceanofPDF.com
LENNOX
J e cligne des paupières. La brume dans mon cerveau peine à se dissiper. Bon sang, qu’est-ce que…
Mes yeux s’ouvrent, mais un voile entrave ma vision. Mon ouïe s’aiguise difficilement. Un bruit proche me fait secouer la tête. Des pas… Je crois que ce sont des pas. Où suis-je ? Je tente de me souvenir. Une image m’apparaît clairement, et la rage m’envahit. Drake Butcher qui enserre le cou de Neeve et qui la projette dans les airs, comme une vulgaire poupée de chiffon. Elle qui percute un abribus qui explose tant la charge est violente. Mon loup, tapi à la lisière de la forêt avec une partie de la meute, s’est insurgé et s’est élancé dans sa direction. Mais à peine ai-je fait quelques foulées que j’ai senti une présence se matérialiser au-dessus de moi. Des bras ont encerclé ma cage thoracique, et j’ai eu la sensation d’être téléporté loin de la mêlée. Neeve…
Cette fois, je distingue un semblant de clarté à travers le brouillard qui noie mes iris. Des chandelles vacillent aux quatre coins de la pièce où je me trouve. Une pièce qui ne m’est pas inconnue. Deux silhouettes sont plantées à quelques pas de moi et s’observent. Leurs traits se dessinent alors que ma vue devient plus nette. Mon souffle se coupe. Lord Raven et Cornelius Kane, l’Amnistral de Virginie. Je clos aussitôt les paupières et inspire discrètement, à l’écoute de ce qu’ils se disent et inquiet pour mon sort. Je viens juste de retrouver Neeve. Je n’aspire qu’à retrouver Neeve ! Que fais-je là, bon sang !
— Nous apprenons à l’instant qu’Elyris est morte, déclare Kane. Elinor Moon et votre nièce l’ont vaincue.
— J’avais pourtant prévenu Elyris qu’elle ne devait pas se précipiter. Sixtine seule n’aurait pas réussi à la défaire. Il lui fallait juste attendre que les trois sorcières se déchirent entre elles. Il est tout de même désespérant qu’après des siècles de vie, une vampire telle qu’Elyris ne possède aucune patience.
— Elle perdait de plus en plus de soutien au profit de Sixtine. J’imagine que cela l’a poussée à attaquer cette nuit.
— Je ne vais pas m’en plaindre. Sa mort sert nos projets.
— Vous ne craignez pas que votre nièce devienne un plus grand obstacle ?
— Pas du tout, rétorque Raven en s’esclaffant.
Je déglutis, car ce rire a quelque chose de sinistre et d’oppressant. Il reprend :
— Vous savez qui m’a éduqué à la magie des Noctombes, Cornelius?
— Votre père, Jeremiah Shadow, si je ne m’abuse ? Il était connu pour ses pensées radicales, mais la rumeur a couru qu’il aurait préféré votre frère pour lui succéder. Est-ce exact ?
Raven prend une grande inspiration. Elle sonne comme un soupir.
— Paul est mon cadet. Pourtant, il est vrai qu’il a toujours été celui qui attire les regards, inspire le respect, et… il y a Lydia.
— Son épouse ?
— Je suis tombé amoureux d’elle quand j’avais seize ans, répond Raven. Mais c’est sur Paul qu’elle a jeté son dévolu. Après cela, j’ai…
Il marque une pause, puis poursuit :
— Je me suis plongé dans les enchantements. J’avais la fougue de la jeunesse et refusais que mon frère remporte tous les lauriers, je ne voulais pas faire pâle figure à ses côtés. Je désirais jeter un sort sur Lydia, mais la magie wicca interdit les philtres d’amour et les sortilèges de soumission. Il est essentiel que le libre arbitre soit préservé, dit-on. Évidemment, cela ne me convenait pas. Alors j’ai recherché des livres de magie noire et j’ai découvert une cachette dans le manoir Shadow où certains volumes étaient dissimulés aux yeux du monde. Mon père m’a surpris.
Aux souvenirs qui l’emportent, lord Raven s’esclaffe.
— Jeremiah Shadow, mon célèbre paternel a perdu son admiration pour mon jeune frère et l’a reporté sur moi ce jour-là. Qu’est-ce que l’amour à côté de l’ambition ? C’est alors que j’ai compris que mon père faisait partie d’une société secrète avec quelques illustres amis. Ils s’adonnaient à la magie noire en toute discrétion et testaient leurs sortilèges sur des loups. Mon père les haïssait. Lui et ses camarades organisaient des sorties nocturnes afin de les chasser, jusqu’au jour où ils en ont rencontré un qui savait jeter des sorts. Cette créature hybride a tué deux de ses amis, des hommes qui m’éduquaient dans la magie des Noctombes, avant que mon père n’en vienne à bout. À partir de cet instant, il a compris que les trois lois n’étaient que des mots pour notre communauté. Ça lui était insupportable. Il s’est alors mis en tête d’occire toutes les créatures hybrides, a confisqué les ouvrages qui mentionnaient les mélanges de races partout où il en existait. Et dans le plus grand secret, il m’a enseigné et offert le grimoire qui nous permettrait d’accomplir notre mission.
— Il serait fier de vous, affirma Cornelius.
— Mon père était Witchcraft de Caroline du Nord avant Remus Moon. Même s’il était puissant et plein de bonnes intentions pour notre communauté, il n’a pas fait suffisamment. Il se pensait ambitieux, mais ce n’était pas le cas. La haine le motivait. Or la haine pervertit l’esprit et l’émousse.
— Vous haïssez pourtant les sang-mêlé, fait remarquer Kane.
— Pas autant que j’aime le pouvoir, mon cher Cornelius, rétorque lentement Raven en souriant.
Son ton est si glacial que j’en frémis. Ses mots rampent sous ma peau. Un frisson me remonte l’échine tandis que je les entends se lever. Quand le silence s’impose, mes paupières se relèvent, je suis conscient d’être repéré. Mes sens sont toujours engourdis. Je suis piégé.
— Bonjour, Lennox, déclare l’oncle de Sixtine d’une voix sombre.
Il approche. Je secoue de nouveau la tête pour m’extirper de cette léthargie qui ankylose mes membres. Mes yeux se baissent sur mon corps vêtu d’une toge noire fendue de deux larges poches. Des liens magiques m’entravent.
— On ne pouvait décemment vous laisser à poil, mon cher ami, dit Cornelius Kane, dont je devine le rictus méprisant.
Mon regard se relève sur eux. Leur expression amusée attise la colère qui m’envahit.
— Un loup. Vous êtes un loup, quelle tragédie.
Raven soupire après ces paroles et fait peser une main sur mon épaule.
— Et quelle bénédiction, aussi, ajoute-t-il.
— Neeve…
Ma voix est enrouée. Je ne sais quel sort ils ont utilisé pour me rendre si apathique, mais mes membres refusent de répondre à ma volonté.
— Encore cette femme ! lâche l’Amnistral en levant les yeux au plafond. Même sans magie, elle continue à nous mettre des bâtons dans les roues. Quelle plaie !
Je serre les dents et me retiens de hurler, tandis que Kane jette un œil vers l’armoire vitrée de son bureau. Des objets anciens y sont exposés, mais ce n’est pas cela qui attire mon attention. Ce qui m’intrigue, c’est une petite boîte en ébène, aux motifs particulièrement significatifs. Ils symbolisent le sort utilisé par les sorciers quand ils ôtent les pouvoirs de l’un de leurs semblables. Il permet de sceller le réceptacle qui les enferme pour qu’ils ne soient jamais restitués. Je dévie rapidement mes yeux de cette découverte, afin de ne pas montrer que je l’ai repérée. Désormais, j’en suis certain, cette boîte est celle que Josephine Forest m’a décrite, alors que nous attendions le réveil de sa fille dans la caverne. C’est celle où sont emprisonnés les pouvoirs de Neeve.
— Une vampire-louve, ou presque, commente Raven. J’imagine que vous avez cru pouvoir renouer avec elle, maintenant qu’elle s’est jointe à la meute Greystorm.
Qu’il soit si bien informé ne me surprend pas. Je devine que Kane a utilisé son don de projection pour infiltrer la tanière, et si tel est le cas…
— Dommage qu’elle préfère la compagnie de deux Bêtas plus charpentés que vous, Lennox. Je vous avais dit que cette race devait être éradiquée.
— Vous m’avez menti, soufflé-je froidement au souvenir de Cornelius Kane qui me demande de rester en ces lieux, en prétextant que le procès de Neeve était pour le lendemain.
Alors qu’elle était conduite à la potence. Elle a brûlé vive, et je n’oublie pas qui a été l’instigateur de cela. Mes yeux les fusillent. Raven me toise, tandis que Kane rit.
— Ouvrez la chambre du grimoire, Cornelius.
L’Amnistral observe son maître et murmure le sort qui fait apparaître cette porte piquée de rouille que j’ai déjà découverte durant ma dernière visite. Cette fois, je déglutis, me rappelant subitement les sensations étranges et néfastes que j’ai ressenties en en franchissant le seuil. J’ai failli basculer… J’étais décidé à les rejoindre… Et je comprends alors ce que je fais ici. Pas ça !
Lord Raven esquisse un mouvement de ses doigts. Une nébuleuse noire en surgit et s’enroule autour de moi. Le siège sur lequel je suis attaché se soulève et flotte jusqu’à la chambre du grimoire. Le grimoire qui permet aux Noctombes de tuer des centaines de membres des trois races magiques. Des membres dont le sang n’est pas pur. L’objectif : l’éradication des loups, et sans doute celle des vampires, maintenant que Sixtine est parvenu à occire la reine Elyris. Au regard du nombre de créatures de la nuit qui rejoignent ses rangs et des paroles que je viens d’entendre de la bouche de lord Raven, un affrontement est désormais inévitable.
Raven souhaite la suprématie des sorciers. Quand il aura accompli ses projets, j’imagine que même les humains seront en danger. Car une fois qu’on a conquis le pouvoir ultime, comment étancher sa soif, si ce n’est en opprimant les plus faibles ? Les exemples dans le monde des hommes suffisent à le prouver. Les dictateurs prolifèrent. Les guerres aussi. Sous couvert de motivations ou d’idéologies quelconques, ils n’ont qu’un seul but : obtenir toujours plus de pouvoir…
Raven a mis trente ans pour échafauder son plan machiavélique. Que deviendra la communauté des sorciers avec un chef tel que lui à sa tête ? Ils se déchirent déjà, et comme dans tout conflit, les membres les plus vils sont les plus entendus, parce qu’ils sont craints. La résistance, elle, aura besoin de temps pour faire émerger le bien dans les consciences. La peur laissera une partie des gens de notre espèce dans une position neutre. Ce sont pourtant eux qui pourraient faire pencher la balance, mais c’est peut-être trop tard. En tout cas, ça l’est pour moi, car je sens déjà la magie noire qui s’élève du grimoire m’imprégner, comme cela a été le cas la dernière fois. Je panique, le sortilège puissant des Noctombes se diffuse en moi. Happé par son essence, je peine à conserver les idées claires. Bien au contraire, elles s’assombrissent…
— Ne vous êtes-vous jamais demandé pourquoi je ne vous avais pas ôté vos pouvoirs d’Amnistral, Lennox ? s’enquiert Raven, sans attendre de réponse.
Évidemment que je me suis posé cette question, et maintenant, je devine les raisons perfides qui ont motivé cette décision. Kane se penche à mon oreille.
— Il est l’heure d’ouvrir les yeux, mon ami. Cette fille, cette meute… vous n’en voulez plus. Neeve se compromet avec des loups avec lesquels elle fornique sous votre nez depuis déjà trop longtemps…
J’inspire. Je sens la raison me fuir. Le charme du grimoire s’infiltre sous ma peau. La haine m’engloutit. Et je revois Neeve, il y a quelques jours, enlacée par les cousins Falck. Ils la touchaient ! Puis je me rappelle ce que j’ai ressenti… Certes, mon cœur s’est fendu en morceaux en la découvrant dans leurs bras, mais… ils se sont sacrifiés pour elle. Je me suis isolé, refusant de lui parler. Pas parce que je lui en voulais, mais parce que je ne souhaitais pas qu’elle culpabilise d’aimer deux hommes prêts à donner leur vie pour elle. Ça fait si longtemps que je n’ose espérer une issue heureuse avec Neeve. Je désire juste qu’elle soit… vivante, et si elle préfère ces deux loups à moi, alors… Non… Non ! Elle est à moi !
— Vous aspirez à la vengeance, susurre Kane. Elle ne vous aime pas, puisqu’elle est capable d’en toucher d’autres que vous… et vous le savez. Cette fille n’est plus celle que vous avez connue, jadis. Cette meute, elle…
— Elle ne vous mérite pas, Lennox, enchaîne Raven dont la voix semble se mêler au sortilège qui me fait serrer les poings.
Je lutte… Je lutte… mais… ils ont raison !
— Avec vos pouvoirs et votre nouvelle condition de loup, vous pouvez mettre fin à tout ça, ajoute le Witchcraft. Vous pouvez vous venger, Hawk. N’en avez-vous pas marre de souffrir pour une femme qui n’a que faire de vous ?
Elle n’a que faire de moi…
— Elle dit qu’elle vous aime, mais elle se rue dans d’autres bras dès que l’occasion lui en est donnée ? Petite dépravée…
Elle était dans leurs bras…
— Enfin, vous vous êtes jeté dans les flammes pour elle ! Ne méritez-vous pas plus de reconnaissance ?
Elle ne m’aime pas !
Le grimoire s’ouvre, et les pages se tournent sans que personne n’ait à le faire. Une lueur en jaillit et se propage dans la pénombre de cette pièce lugubre et poussiéreuse. Une sensation désagréable me serre la gorge. Une tempête s’élève dans mon esprit.
— Il est temps de prendre votre revanche, Lennox.
Mes yeux se révulsent. Mes membres se tendent. Un frisson remonte mon échine. La rage qui se diffuse en moi ravage tout sur son passage. Mon hurlement déchire l’atmosphère et derrière moi, j’entends les rires de Raven et de Kane. Cela me rend fou !
— Immediatam libertatem ! crié-je.
Mon sort d’Amnistral… Mes liens se dissipent sous la haine qui me consume. Le siège chute, mais je lévite et me téléporte dans le bureau de Kane. Quelques secondes après, le Witchcraft de Virginie et son plus proche complice s’avancent vers moi, un air satisfait plaqué sur leurs visages.
— Bon retour parmi nous, Lennox Hawk.
Je les toise et les rejoins, mes pieds nus sous ma longue toge noire foulant le tapis, jusqu’à me trouver à un pas d’eux.
— Quel est le plan ?
Quand ils me l’exposent, un rictus déforme mes traits. Enfin, je suis revenu à la raison ! Je suis un sorcier. Pas un putain de loup et certainement pas un type qui se laisse marcher dessus par une hybride qui n’en a rien à foutre de moi. Je suis l’Amnistral de Caroline du Nord. Je suis celui qui rétablira l’ordre avec les Noctombes, pour que plus jamais des créatures magiques ne se mélangent. Ce que je suis devenu me dégoûte, et c’est à cause de ceux qui ont bafoué nos lois. À cause d’une femme qui se fiche des règles et que j’ai laissée trop longtemps me piétiner. Je suis prêt à me venger.
OceanofPDF.com