Witch War: Article 3 : On ne se montre pas (French Edition)
18. Chapitre 18
C H A P I T R E 1 8
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NEEVE
D es flammes. Des flammes… Je frissonne en ouvrant les yeux. Ma vue se fait plus nette au bout de quelques secondes. Point de feu, mais de la roche. Ma peau me brûle. Sans doute une réminiscence de ce cauchemar. De cette longue nuit… Où suis-je ?
— Neeve !
Je connais cette voix féminine. Ce ton brisé par les sanglots qui l’étouffent. Puis une puissante odeur attaque mes narines. Une odeur de loups.
Je cligne des paupières, tandis que j’appose ma paume sur ma poitrine. J’éprouve la chaleur de mon épiderme. Je perçois les battements réguliers, rapides et forts de mon cœur.
Que se passe-t-il ?
— Neeve, c’est nous !
Nous ?
Je vois bien des formes qui entourent le lit dans lequel je suis allongée, mais je reste fixée sur ce plafond comme creusé au burin. La tanière des loups. Je suis dans la tanière des loups ! J’écarte mes doigts de mon buste et les porte sous mes yeux. Du sang les macule. Une senteur ferreuse en émane. Mon sang. Il est chaud. Il est…
Comment est-ce possible ?
J’incline la tête sur le côté. Une femme aux cheveux blancs se jette sur moi et me serre dans ses bras. J’éprouve sa joie, son soulagement, sa… grossesse !
— T’as un polichinelle dans le tiroir, Eli ? soufflé-je d’une voix rauque.
D’où ça sort, ça ? J’ai dit… quoi ?
Eli !
Je me redresse d’un bond dans le lit, l’esprit confus. J’ai effectué ce mouvement si vite qu’Elinor est expulsée en arrière et manque de tomber sur les fesses, ahurie.
— La transformation n’a pas fonctionné, assène une voix masculine.
Je lève les yeux vers cette voix. L’homme qui la possède a la peau sombre, il est immense et sa réplique presque parfaite se trouve à ses côtés. Tyler, Perry ?
— Elle a fonctionné, déclare une autre voix.
Cette fois, c’est un homme aux cheveux d’un roux foncé, au timbre caverneux. Karl.
— Elle a été mordue par Sixtine et s’est abreuvée de son sang, ajoute-t-il. Sa force vampirique coule encore dans ses veines. Elle en est imprégnée, mais sa nouvelle nature ne tardera pas à l’expulser.
Sa nouvelle nature ?
Une odeur lointaine attire mon attention. De la nourriture. J’ai faim ! J’ai si faim ! Une porte claque. Un homme affublé d’une énorme moustache blanche se rue vers moi et m’attrape les mains. C’est lui qui sent comme ça.
— Ma petite végétarienne, je suis si fier de toi ! s’exclame-t-il, des larmes baignant ses iris.
— Po… Popeye ?
Son sourire relève les coins de sa moustache et lui confère une mine si bienveillante que je ne résiste pas à me jeter dans ses bras. Il me presse contre lui. Au bout de quelques secondes, il énonce avec difficulté :
— Moi aussi, je suis heureux de te voir, ma toute belle, mais tu m’étouffes un peu, là.
Je le relâche et marque un mouvement de recul. Elinor s’assied à côté de moi et glisse ses doigts entre les miens. Tyler et Perry s’approchent, un grand sourire aux lèvres. Je suis cernée de toutes parts, hébétée de constater ces expressions joyeuses sur leurs visages, leurs yeux embués d’émotion, leurs exclamations et leurs mines soulagées. Je ressens leur bonheur. Je m’en repais tandis que des souvenirs déferlent dans mon esprit. Celui d’un tout autre endroit. Celui du manoir Shadow. Sixtine…
— Comment… Comment suis-je arrivée ici ?
— C’est Drake qui t’a livrée à Karl.
— Drake ? répété-je.
— Il a voulu t’éloigner de Sixtine, m’informe l’Alpha qui se place derrière Eli.
Il pose une main sur son épaule, lui intimant de reculer. J’imagine que ma puissance et ma vitesse ont dû l’inquiéter. Mon ouïe aiguisée perçoit nettement ces petits battements de cœur très rapides qui proviennent de son ventre.
— T’attends bien un bébé, alors ? dis-je à ma meilleure amie.
Elle hoche la tête, ses lèvres dessinant un sourire. Elle ne bouge pas, malgré son lié qui préférerait qu’elle s’écarte de moi. Sa main reste accrochée à la mienne. Sa chaleur se diffuse dans mon bras. Je renais. Je ne suis pas morte. Je n’aurais plus besoin de sang synthétique. Je suis…
Puis je me rappelle la première fois que je suis venue dans cet endroit. Je me concentre et éprouve la douleur du début de transformation. Des poils roux se hérissent sur mes membres. Des griffes poussent au bout de mes phalanges et percent la paume de mon amie.
— Aïe ! s’écrie Eli.
— Je suis louve, murmuré-je, ébahie. Je suis vivante !
Eli se jette dans mes bras et me serre fort. Un élan de joie gonfle ma poitrine, tandis que mon corps reprend sa forme initiale. Les cheveux d’Eli me chatouillent le nez. Je ne résiste pas à m’abreuver de son odeur. Une pensée me renvoie à mon autre meilleure amie. Sixtine. J’aimerais culpabiliser de l’avoir abandonnée. J’imagine à peine ce qu’elle va éprouver quand elle va comprendre ce que je suis devenue. Mais je ne peux me laisser aller à cette émotion, car cette chaleur contre moi est tout ce qu’il me manquait. La froideur du manoir n’est rien en comparaison de celle de la peau d’un vampire. J’appréciais Nancy et j’avais pardonné à Sixtine d’avoir fait de moi une créature de la nuit, mais je suis heureuse de ne plus l’être. J’ai vu ce que l’éternité engendrait. J’ai constaté ce que cette communauté avait perdu avec la vie, à force de tuer. Ses émotions, son intégrité. Même si je n’ai plus mes pouvoirs de sorcière, j’aurais préféré rester humaine plutôt que d’être perpétuellement glacée comme la mort. Et cette faim qui me tenaille n’a plus rien à voir avec celle que j’ai ressentie, malgré tout le Magic Blood que je m’envoyais. Je retrouve la chaleur des êtres vivants. Et je retrouve Eli.
Submergée par les odeurs de mon amie, de Popeye et de Karl tout près de moi, je sens celle des cousins Falck qui me regardent avec des yeux baignés de larmes.
— Merci, dis-je en leur adressant un sourire.
Leurs lèvres se courbent. Ils s’approchent et prennent la place d’Eli et de Popeye qui s’écartent pour nous laisser à nos retrouvailles.
Le lit bouge quand ces deux grands loups aux corps athlétiques s’assoient chacun d’un côté. Leurs mains chaudes se posent sur les miennes.
— Tu nous as manqué, Guenille, déclare Perry, ému.
— La vie sans toi, Neeve du Nord, n’est pas très joyeuse, lance Tyler en faisant glisser ses doigts sur ma joue.
Je me frotte à eux, souhaitant m’imprégner de leurs effluves. C’est presque un geste réflexe.
— Vous avez tenté de me sauver.
Ils me sourient.
— Vous avez failli brûler pour moi, ajouté-je, un sanglot me remontant la gorge au souvenir de ce qu’ils ont fait.
Perry baisse les yeux. Tyler dit :
— Nous ne sommes pas les seuls à l’avoir fait.
Ils se lèvent tous les deux et s’écartent du lit. À présent que j’ai de l’espace, je sens quelque chose de familier. Un parfum qui s’infiltre en moi et me renvoie à des souvenirs bien plus anciens. À des émotions bien plus fortes. À mon enfance. À mon adolescence. À un amour démesuré, brisé alors que j’étais à peine adulte. À ce bûcher. À cette souffrance… À lui qui se jette sur moi et subit le même sort. Et mes yeux se dirigent vers le fond de la pièce.
Lennox est figé. Son buste se soulève à un rythme effréné. Il serre les dents pour retenir les larmes qui menacent de déborder.
Je me lève. Mes pieds nus foulent le tapis au pied de mon lit. Mes pas sont lents quand je m’approche de lui. Et plus j’avance, plus sa respiration s’accélère.
Je me place face à Lenny. Nos regards s’accrochent. Un sourire monte à mes lèvres et je dépose ma tête au creux de son cou. Son corps se tend tandis que je hume son parfum. Je me frotte à sa peau, souhaitant garder son odeur sur moi. Ma poitrine se colle à la sienne. Ses bras, jusque-là ballants, hésitent avant de me serrer contre lui, et au moment où ils le font, j’ai la sensation que mon cœur explose de bonheur.
Je pleure contre lui. Ses larmes coulent sur ses joues comme sur les miennes.
Pas un mot, juste les battements de son cœur et du mien. Juste ces perles de sel qui se mélangent.
Il est vivant. Je suis vivante.
Il est là. Moi aussi.
Soudain, des sanglots secouent son corps. Ma présence contre lui le submerge, alors je me recule, mais ses bras refusent de me libérer.
Et je ris.
— T’as réussi à rendre dingue un vampire vieux de plusieurs millénaires ! Tu l’as eu à l’usure. C’est du génie ! se moque mon frère en parlant de Drake. T’es trop la meilleure, ma sœur !
J’éclate de rire. Retrouver Mark avec ses yeux pétillants de joie, c’est comme s’injecter un shoot de bonheur pur. Après mes retrouvailles avec mes parents, je ne pouvais espérer être plus heureuse.
— À présent, c’est Karl qui va devenir dingue, raille Perry. Entre Elinor, Lenny et toi, il n’a pas fini de s’arracher les cheveux. C’est à peine si on a pu prononcer un mot durant les trois premières heures qui ont suivi ton réveil.
— Ça faisait un bail que je n’avais pas tchatché avec ma meilleure amie. Fallait bien qu’on rattrape le temps perdu. Et je vais être tatie, bon sang !
Je ris, car c’est une nouvelle extraordinaire. Une nouvelle que je peux pleinement apprécier maintenant que j’ai toute ma tête. Désormais, ce n’est plus pour des excès de cachetons qu’Eli vomit constamment. Même si son estomac lui joue de vilains tours, je ne l’ai jamais vue si épanouie. Je suis tellement contente pour elle…
Aujourd’hui, elle est restée à la tanière, auprès de Karl, car ce dernier semble abattu. Ce n’est plus tout à fait l’Alpha que j’ai rencontré quand nous nous sommes cachées au sein de la meute Greystorm. Même s’il est heureux en couple et comblé de devenir bientôt papa, Eli m’a expliqué que l’amertume le ronge depuis la mort de Robin.
Les cousins Falck décident de rentrer. Je sais qu’ils souhaitent me laisser seule avec mon frère et je les remercie silencieusement de leur geste en appliquant un baiser sur leurs joues. Perry m’adresse un clin d’œil. Tyler me serre dans ses bras. Je les observe s’éloigner en souriant.
— Me dis pas que tu penses à ce que je pense ! lance Mark en levant les yeux au ciel.
— Je ne pense pas à ce que tu penses, rétorqué-je.
Il soupire d’amusement.
— Ils ont tenté de te sauver.
— Ils ont failli mourir en m’apportant leur aide. Je leur suis redevable.
— Vu comme ils te regardent, pas difficile de deviner comment tu pourrais t’y prendre pour payer ta dette.
Un sourire se forme au coin de mes lèvres.
— Même si l’idée est tentante, après tout ce que j’ai vécu, je ne suis pas prête pour ça, et…
— C’est fini, tout ça, souhaite me rassurer Mark. Place à Neeve, la louve !
Louve, je le suis bel et bien. Mais plus tout à fait sorcière et encore un peu vampire. Malgré tout, je sens en moi la nature reprendre ses droits. Désormais, je fais partie d’une meute. Il y a un an de cela, j’en aurais frémi, mais plus maintenant. Parce que j’ai frôlé la mort. Parce que j’ai subi l’épreuve du feu. Parce que des loups ont risqué leur vie pour moi. Et parce que j’ai failli tout perdre, aussi…
Et voici que je suis sous le porche de la maison familiale, nichée au cœur des frondaisons, à fumer un pétard plus que bienvenu après ces événements douloureux. J’expire la fumée et observe les volutes bleues se disperser dans l’air.
Bien que le soulagement soit le sentiment qui me submerge le plus, je ne peux empêcher mes pensées de voler vers Sixtine. Je l’ai laissée au manoir. Cet enfoiré de Drake la lui a faite à l’envers. Pas que je m’en plaigne, puisque mon cœur bat normalement, désormais. Du moins, comme celui des loups. Mais s’il y avait une chance de récupérer ma meilleure amie pour qu’elle devienne comme moi, je n’hésiterais pas une seconde et foncerais pour aller la chercher.
Seulement, c’est impossible…
Le cœur de Sixt ne bat plus, lui.
Elle a bu du sang humain. C’est plié, et cette constatation m’attriste.
— Non ! s’exclame Mark.
— Non, quoi ? demandé-je, surprise par son ton soudain péremptoire, alors qu’il y a cinq secondes, il se fendait la poire.
— T’avise pas de faire la gueule.
— Je fais pas la gueule !
— Tu deviens morose.
— Morose ? T’as appris des nouveaux mots depuis que tu fréquentes une instit ? T’as changé, en un mois !
— Ta gueule, réplique-t-il en souriant, visiblement heureux que j’en revienne à des vannes foireuses.
— T’as même plus de répartie, c’est affligeant, dis-je en tirant une taffe.
Il se marre et s’empare de mon pilon.
— Putain, ce que ton humour m’a manqué, frangine.
Mes yeux se plantent dans les siens. Notre échange de regards dure quelques secondes, puis nous détournons nos visages vers la forêt. J’aime mon frère, et je sais qu’il m’aime aussi. On ne sait juste pas se le dire. On n’en a pas besoin.
— J’arrive pas à croire que t’es une louve, maintenant.
— Hum… lâché-je. Plutôt une sorte d’hybride cheloue.
Il aspire la fumée et cale son dos sur sa chaise.
— Et sinon, t’as rencontré Sybil, dernièrement ?
— Je suis vivante depuis cinq minutes et tu me parles de ton crush lupin ! soupiré-je.
— Bah quoi ? Maintenant que tu fais partie de la meute, tu peux m’arranger le coup ! On se voit un peu plus souvent, elle et moi, mais… on n’a pas encore… conclu. Même pas un bisou.
Je me pince les lèvres pour ne pas rire.
— Te fous pas de moi ! s’insurge-t-il. On en parle de tes histoires de cœur, à toi ?
— Je préfère pas, réponds-je.
Je soupire et récupère le bédo. Mark me scrute avec attention. Il sait ce que je ne dis pas. Deux loups et un sorcier devenu loup ont bravé les flammes pour moi. J’ignore où j’en suis avec eux, et il est trop tôt pour que je m’y attarde. En cet instant, je ne veux que profiter de la présence de mon frère. J’ai eu si peur de ne plus jamais le revoir. Si j’étais restée parmi les vampires, il m’aurait été difficile de rencontrer les membres de ma famille sans avoir le désir de les mordre. J’avais tellement soif… Le souvenir de cette faim inassouvie me tord les entrailles. J’enfourne une pâtisserie dans ma bouche pour le chasser. La vraie nourriture, ça n’a pas de prix. Taylor avait raison sur ce point. Je me délecte du goût du sucre qui explose sur ma langue et inspire de contentement. Un silence s’étire entre nous. Des chouettes hululent au loin. L’air est humide. Je suis chez moi…
— Je n’avais jamais vu Papa pleurer, souffle mon frère.
— Moi non plus.
Le regard rivé sur la forêt, Mark me prend la main. Comme si, ainsi, il pouvait s’assurer que je n’ai plus la peau glaciale d’un vampire, mais bien celle, chaude, d’une créature vivante. Ces quelques mots révèlent à eux seuls l’inquiétude qui les a rongés, mes parents et lui. Nous sommes si proches, tous les quatre.
— Tu m’as manqué.
Un sourire fleurit sur mes lèvres. Je serre ses doigts entre les miens.
— Tu sais quand Papa et Maman reviennent ? m’enquiers-je.
— Ils ont dit qu’ils se pointeraient après avoir vu les Moon. Maman est devenue une fervente défenseuse de la cause interraciale depuis le… Ce qu’il t’est arrivé. Ils se rendent chaque jeudi aux réunions du comité « Mélangeons-nous ».
Mes yeux s’écarquillent.
— C’est plutôt zarbi, comme nom.
Mark pouffe.
— Tu m’étonnes.
Après une seconde, on s’esclaffe carrément. J’en ai mal aux abdos. Mais, quand un bruit à la lisière du bois parvient à mes oreilles, mon rire se tarit. Je renifle et reconnais aussitôt l’odeur de notre visiteur.
Je me lève, puis embrasse mon frère.
— Tu viens me voir à la tanière, demain ?
Les lèvres de Mark se retroussent. Pas difficile de deviner qu’il n’attendait que cette invitation. Cela dit, il n’en a plus vraiment besoin. Karl a officiellement autorisé son passage depuis la fois où il a été agressé en se pointant à la caverne sans prévenir. Ma présence à la tanière Greystorm ne sera qu’une raison supplémentaire pour Mark de s’incruster et de voir Sybil plus souvent. L’expression triomphante sur ses traits ne fait que confirmer cette réflexion.
— Carrément !
Je le quitte avec un baiser sur la joue et me dirige vers un coin sombre de la forêt. Les feuilles craquent sous mes pieds. Le froid me rosit le visage, mais c’est si bon de sentir l’air glacial quand soi-même on ne l’est plus.
Je m’arrête à un mètre de mon visiteur nocturne et l’observe.
— T’aurais pu nous rejoindre, dis-je.
— Je… je ne voulais pas déranger vos retrouvailles.
J’avance d’un pas. Mes yeux parcourent le corps de Lennox. Il est vêtu d’un jean et d’un simple tee-shirt noir. Maintenant qu’il est un loup, sa température se régule, quelle que soit la météo. Tout comme la mienne.
On se dévisage sans un mot. Mais je me souviens de tout.
Je me rappelle ce qu’il a fait pour moi. Je me rappelle qu’il a tout tenté pour me sortir du manoir. Je me rappelle également les paroles que je lui ai adressées cette nuit-là. J’aimerais qu’on en parle, mais je ne sais comment aborder le sujet. Tout a changé en si peu de temps. Je pensais l’avoir perdu, mais désormais…
— Alors, t’es devenu un loup, toi aussi ? déclaré-je.
Pathétique comme amorce de discussion, Neeve… L’étrange silence qui persiste entre nous me rend fébrile. Un sentiment de malaise m’envahit, mêlé à une sorte d’excitation. J’aimerais pouvoir lui dire ce que j’ai sur le cœur. Quand j’étais fichue, c’était beaucoup plus facile.
— Il paraît.
Il marche et évite mon regard. On dirait deux ados à un premier rendez-vous. J’en rirais si je n’étais pas aussi nerveuse. Se confier est différent quand tout est possible. J’en ai les mains moites et le souffle court, merde !
— Et t’as vécu ces dernières semaines avec Eli, ça devait être sympa ! ajouté-je, un peu abattu par mon manque de conversation.
— Je crois qu’elle se venge de notre collaboration à la Wiccard.
— Tu ne l’as pas volé, faut dire.
Il pouffe légèrement.
— Sans doute.
Un nouveau silence. Puis de nouveau ces regards en biais.
Nous avons passé des années à nous aimer, mais nous avons aussi passé des années à nous éviter. Après ce que j’ai vécu, je n’ai plus envie d’y repenser et cette situation est vraiment bizarre. Alors, je décide d’arrêter de minauder et le considère avec une moue soudain espiègle. Un sourcil se hisse sur son front.
— Il est comment, ton loup ? demandé-je.
Il hausse les épaules et penche la tête.
— Je ne me suis transformé qu’une fois ou deux, donc…
— Tyler et Perry m’ont dit que t’avais la classe.
À la mention des cousins, Lennox se raidit. Puis un rictus s’inscrit au coin de ses lèvres.
— Ces deux types sont… fatigants, soupire-t-il. Mais ils sont restés avec moi durant tout le temps de ton absence. Ils… Ils t’aiment beaucoup.
Étonnée par ses paroles, je baisse les yeux. Je sais que Lennox n’ignore rien de mon aventure avec les Falck. Un peu gênée par la tournure de la conversation, je m’écarte de lui, mais Lenny me retient par les mains.
— T’éloigne pas.
— Mais… on devrait rentrer et…
— Dis, tu crois que t’es plus rapide que moi, en louve ? lance-t-il, avec un sourire que je ne lui connais pas.
— Je te prends quand tu veux ! répliqué-je, amusée et surprise par ce ton enjoué.
— Tu parles de la course, ou…
J’en reste bouche bée.
— Putain, mais t’as passé trop de temps avec les Falck, Lenny !
Il s’esclaffe, et le son de ténor qui s’échappe de sa gorge me provoque des frissons dans tout le corps. Il semble… heureux ?
Lorsqu’il me lâche les mains pour retirer son tee-shirt, je ne suis pas prête. Qu’est-il arrivé à Lennox Hawk ? Je parle de son comportement, mais pas seulement, à la vue des muscles saillants qui roulent dans son dos. Je contemple sa carrure d’un air béat. Puis il laisse choir le tissu au sol et se transforme dans des craquements sonores qui m’arrachent une grimace.
Son loup est grand et massif, et son pelage aussi sombre qu’une nuit sans lune. Les reflets de l’astre se distinguent d’ailleurs à peine sur sa fourrure. Il lève son museau, tandis que flamboient dans ses yeux verts translucides des éclats dorés. Je pose ma main sur sa truffe et le caresse à l’encolure. Il se frotte sur ma paume et je souris à ce contact.
— Je n’aurais jamais cru que tu ferais un loup aussi fringant, Amnistral.
Il me lèche la main. J’écarte alors mes doigts de la douceur de ses poils et ôte mes vêtements sous son regard. Je ne garde rien et reste nue un instant, face à lui qui m’observe avec avidité. Si je sais ce qu’il ressent, c’est parce que ma nouvelle nature me le permet. Éprouver de nouveau l’intensité sensuelle de sa convoitise emplit mon cœur de joie. Mon sourire s’élargit avant que je ne subisse à mon tour ma transformation. Bordel, je douille ! J’avais oublié à quel point c’était douloureux, mais cette sensation pénible passe dès que je me retrouve à quatre pattes. J’approche mon museau du sien, puis nos truffes se trouvent. Nos têtes se cherchent et se pressent l’une contre l’autre. Je m’imprègne de son odeur et il en fait autant de la mienne. Quand je suis satisfaite, je recule, l’observe, et me détourne en direction de la tanière. Je pousse un hurlement avant de m’élancer dans la forêt.
Lennox me suit et me rattrape rapidement. Alors j’accentue mes foulées et bondis pour le dépasser. Il ne se laisse pas distancer et va jusqu’à me bousculer un peu pour me passer devant. Si ma louve pouvait rire, elle le ferait. Plus aucun sentiment de tristesse ne peut m’atteindre tandis que je vis ce moment avec lui, appréciant ma liberté. Ma « vie ». Les effluves de la nature pénètrent mes narines. Je sens la mousse et la terre sous mes coussinets. Je distingue les bruits des animaux alentour et me repais du vent qui fouette mon pelage. Je pousse un nouveau hurlement dont l’écho résonne au loin. Vivante. Je suis vivante !
Arrivés à la tanière, nous y entrons haletants après tant d’efforts. C’est dans la cuisine que nous nous transformons à nouveau. Et forcément, on est à poil. Enfin sans. Bref, on est tous les deux nus devant un Popeye qui ne semble pas un instant désarçonné par notre allure.
— Petite escapade nocturne ? dit-il en nous servant de grands verres d’eau et des gâteaux.
Lennox tourne son visage vers moi. Et nous nous sourions.
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