Witch War: Article 3 : On ne se montre pas (French Edition)
6. Chapitre 6
C H A P I T R E 6
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DRAKE
N ous voilà de retour à la Fang House, alors que toute la maisonnée s’apprête à s’endormir, juste avant que les premiers rayons du soleil ne viennent caresser l’horizon. Le réveil de Neeve a été plus rapide qu’escompté, j’imagine que sa nature de sorcière n’y est pas étrangère.
— Je vais l’aider à se débarbouiller, m’annonce ma colombe en traînant sa copine vers la salle de bain.
Et moi, alors ? Elle ne veut pas me débarbouiller ?
Elle claque la porte derrière elle, et je délaisse à regret mes pensées lubriques. Il y a plus urgent à faire, à commencer par trouver de quelle manière présenter notre nouvelle recrue à Elyris. Déjà qu’elle n’a pas été particulièrement ravie par l’arrivée parmi nous de mon petit oiseau…
Notre souveraine n’a pas reparu depuis son altercation avec Sixtine, mais je la connais, elle reviendra. Et je crains que, pour elle qui est si attachée aux traditions et à la pureté de notre espèce, accueillir une fois de plus une hybride à la Fang House ne relève de l’insurmontable. Ça promet d’être drôle de la voir se débattre avec ses principes face à deux sorcières dotées de nos facultés vampiriques. Certes, Elyris n’a pas peur de leur magie, mais ce métissage leur confère une force telle qu’elles n’auront aucun mal à s’imposer au sein de notre communauté. De toute façon, vu les galères qui secouent le monde des Ombres, un problème de plus ne changera pas la donne…
Et franchement, il était temps que ça bouge un peu ! Non pas que j’en aie quelque chose à foutre, de savoir qui se mélange avec qui, des histoires de races, de ségrégation et de pureté… Je m’en balance comme de ma première morsure. Mais on commençait à bien se faire chier ! Des siècles de protocoles et de ronds de jambe, à siroter une gamine imprudente à l’occasion, ça devenait barbant. La petite guerre d’influences qui se profile nous promet de l’action et de profonds changements !
Je sens néanmoins que Sixtine n’est pas sereine. Anticipant la prochaine visite de notre souveraine, elle a fait murer les souterrains. Ce n’est pas idiot : Elyris n’aura d’autre choix que de se pointer durant la nuit, loin de la protection offerte par ces dédales qu’elle connaît comme sa poche. Le plus simple aurait été que Sixtine la bute, même si j’admets volontiers que ça aurait été un chouïa radical. Quand on parle d’Elyris, je deviens sentimental. Faut dire qu’elle a toujours été pleine d’attentions envers moi et qu’elle a un cul d’enfer sous ses jupons ridicules. Cela dit, mes dernières frasques n’ont pas semblé lui plaire, et son intérêt pour moi est retombé tel un soufflé.
Mais c’est de l’histoire ancienne, tout ça. Aux côtés de mon phœnix, je prends un nouvel envol. Sa peau si douce, sa voix autoritaire et perverse, ses dons qui lui offrent un monde sans limites, et son sourire… Ah, ce sourire, comme celui qu’elle m’a adressé quand j’ai pressé son épaule pour qu’elle cesse de vider son amie de son hémoglobine. Cette reconnaissance qui inondait ses pupilles m’a rendu profondément heureux. Alors, si ça lui fait plaisir d’avoir une copine pour papoter autour d’un verre de sang frais ou pour l’aider à choisir les robes que je prendrai ensuite grand soin de lui arracher, je peux bien le lui concéder.
J’ai d’ailleurs fait preuve d’une attention particulière pour réaliser le rituel d’inhumation de Neeve. Comme pour celui de Sixtine… Les bras en croix, sa gorge pâle percée de deux petites morsures, offerte à une vie éternelle, un cadavre de chauve-souris enterré avec elle. Ce dernier élément a été encore plus simple à mettre en œuvre pour Neeve : Sixtine bénéficiant de la capacité de métamorphoser les vampires en ces modestes créatures de la nuit, il nous a suffi de ramasser le corps de Soren qui s’est fait buter par un loup, dès notre arrivée sur les lieux du bûcher. J’ignore si c’est la présence de cette dépouille dans la sépulture de son amie ou parce que Soren a été piétiné et dégoulinait un peu, mais Sixt n’a pas paru ravie de l’associer au rituel. À moins que sa retenue n’ait été le fruit de considérations plus pragmatiques : il n’y avait pas de cercueil pour protéger les fringues de Neeve – qui de toute façon étaient cramées –, c’est peut-être ça qui la chiffonnait.
Bref, Neeve est de retour. Mais dans la team vampires.
Il aurait peut-être mieux valu que je m’occupe de sa transformation, quand j’y pense. Mais comment aurais-je pu le justifier…
Nous avons à peine franchi les portes de la Fang House que je charge déjà Nancy de préparer une suite pour notre invitée. « Encore une sorcière ? T’es dans la merde, Tonton ! » me jette-t-elle dans un rire cristallin, balançant ses boucles blondes avant de tourner les talons en sautillant. Dans ses yeux en amande, je peux lire à quel point l’arrivée impromptue de Neeve égaie sa journée. Comme moi, elle n’a jamais souffert de se plier à des règles dont l’unique effet est de nous contraindre à un ennui sans fin.
Cela dit, elle n’a pas tort. Nous sommes tous dans la merde.
— Nancy ?
— Monseigneur ? ricane-t-elle.
— Va me chercher les trois humaines que nous avons mises de côté pour Neeve. Elle va bientôt crever la dalle…
— À ton service !
Elle quitte la chambre, guillerette et ravie de se voir confier cette mission d’importance. Neeve va siphonner son premier humain, ça promet des giclures sur les moulures et des hurlements à s’en faire péter les tympans. Enfin une ambiance festive !
Pourtant, le temps s’étire. Pourquoi Sixtine et Neeve sont-elles si longues à revenir ? Des images salaces s’invitent dans mon esprit. Un sourire courbe mes lèvres. J’espère qu’elles ne profitent pas sans moi, les coquines !
Alors que je m’apprête à retourner auprès d’elles pour m’incruster, Sixtine sort de la salle de bain, Neeve sur les talons. À présent propre, elle est superbe malgré son regard hagard et les tremblements qui la secouent de haut en bas.
Le manque.
Le néant.
La soif.
À la première occasion, elle se jettera sur n’importe quelle jugulaire à portée de canines.
Mon phœnix l’installe dans le fauteuil et vient glisser son nez dans mon cou. J’en frémis d’émotion, presque autant que la nouvelle-née.
Elle murmure quelques mots au creux de mon oreille :
— Elle n’a toujours rien dit, m’annonce-t-elle, visiblement contrariée. Elle ne va pas bien, tu lui as prévu à boire ?
Je lui adresse un sourire carnassier. Le roi de l’hémoglobine, c’est moi, baby !
— Ça arrive. Nancy est sur le coup.
— Assez, j’espère ?
— Tu me connais, je ne suis pas du genre radin. Le sang va couler à flots, elle ne manquera de rien !
À ces mots, Neeve sort de sa léthargie et plonge ses yeux dans les miens, une expression dégoûtée déformant ses lèvres carmin.
— Du sang ?
— Ben, oui. Du sang, chérie ! T’espérais quoi ? Du jus de grenade ?
Elle me fixe, ahurie.
T’es une putain de vampire, tu t’attendais à quoi ?
Je sens le regard réprobateur de Sixt qui pèse sur moi. Il vaut mieux que je la ferme, la présence de son amie la rend maternelle et susceptible. C’est quand même pas ma faute si sa copine est débile ! Elle a beau être canon, il semble lui manquer quelques neurones.
Que fout Nancy, bordel ?
Au moment où je m’avance vers la porte pour aller la chercher, ma nièce déboule dans la pièce avec l’une des jeunes femmes sélectionnées la veille dans les bras.
— Seulement une ? l’interrogé-je, perplexe.
— Taylor amène les deux autres. Sois pas grognon, Tonton, se moque-t-elle.
Gna gna gna ! Elle m’exaspère, putain ! Pour quelle raison avait-elle besoin de mêler son dégénéré de petit ami à cette affaire ?
— Bonjour, Sixtine, salue-t-elle mon colibri avec déférence.
Son attitude change de manière spectaculaire en une fraction de seconde. Alors qu’elle passe son temps à me les briser, elle affiche une dévotion sincère envers ma compagne. Nancy s’est rapidement éprise de Sixtine, d’abord parce qu’elle lui est reconnaissante d’avoir rompu notre morne routine, ensuite parce qu’elle incarne un idéal inédit. Elle a d’ailleurs été la première à lui prêter allégeance et à lui renouveler sa confiance en découvrant ses dons exceptionnels.
L’influence qu’exerce Sixtine est fascinante ! Serait-ce de la magie, ou seulement le fruit de son charisme naturel ? Et si, contrairement à ce que je m’imaginais, c’était elle qui avait jeté son dévolu sur moi et non l’inverse ? Me manipule-t-elle ? Dans l’absolu, ça ne changerait rien : elle est irrésistible, et même si savoir qu’elle possède sur moi un ascendant que personne n’a jamais déployé, je veux bien devenir son jouet, si cela lui sied. Du moins, le lui laisser croire me satisfait.
Ma nièce installe l’humaine affaiblie sur les genoux tremblants de Neeve. La sorcière l’observe un instant, telle une pièce de bœuf alléchante. Ses canines jusqu’alors discrètes s’allongent et retroussent ses lèvres rebondies, dévoilant ainsi la perfection de sa dentition.
Elle a soif.
Toujours arrimés à la peau fragile de la fille qui palpite, ses iris noisette s’éclaircissent jusqu’à redevenir carmin.
La voir se laisser guider par sa nouvelle nature m’ouvre l’appétit. Si elle ne se magne pas pour vidanger cette nana, je m’en chargerai.
— Vas-y, Neeve, l’encourage Sixtine qui s’est rapprochée. Une petite gorgée pour commencer…
Les lèvres de la nouvelle-née frémissent d’envie. Ses mains empoignent sa victime avec force tandis qu’elle penche la tête pour trouver quelle position sera la plus confortable pour se nourrir. La jeune humaine est toujours évanouie, ses bras tombent mollement de chaque côté de son buste. C’est dommage, quelques cris de détresse et un semblant de résistance nous auraient offert un peu d’animation.
Soudain, Neeve fond sur son repas. Sa bouche avide se colle à la jugulaire bleutée qui bat sous les chairs tendres de la fille. Sa langue la goûte, impatiente.
Elle est prête à s’abandonner à cette soif dévorante.
Elle va céder.
Mais…
Qu’est-ce qu’elle branle, bordel ?
Elle se fige, écarquille les yeux, manifestement révulsée par ce qu’elle s’apprête à faire. Elle arrache son regard du corps de l’humaine et le reporte sur Sixt, coupée dans son élan de réjouissance.
— Non, mais, c’est une putain de blague ? articule péniblement Neeve, abattue par la soif. Je te rappelle que je suis végétarienne, bordel !
Quoi ? Végétarienne ?
Qu’est-ce que c’est encore que cette connerie !
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