Witch War: Article 3 : On ne se montre pas (French Edition)
28. Chapitre 28
C H A P I T R E 2 8
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SIXTINE
P as de notification. Aucune nouvelle. Depuis notre dernier verre dans les ruines du Kiddy, les filles demeurent silencieuses.
J’entends encore Drake me rabâcher « tes copines sont ensemble dans leur tanière, elles n’ont que faire de tes états d’âme, sinon elles seraient avec toi », « Elinor porte l’enfant de l’Alpha, elle se fiche de ton amitié », ou « Neeve est trop occupée avec ses trois loups pour s’intéresser à ce qu’il t’arrive » !
Il m’agace !
Et s’il avait raison ?
Si elles éprouvaient le moindre sentiment pour moi, ne viendraient-elles pas aux nouvelles ? Un SMS, ça prend trois secondes, max !
Les loups, les loups, les loups : cette engeance me sort par les yeux ! Moi aussi, je nourris de grandes ambitions. Est-ce que je néglige mes proches pour autant ? Jamais de la vie !
Alors que les filles se démènent pour s’intégrer à cette meute archaïque, elles oublient leurs origines. Celles que moi, j’ai toujours pris soin de conserver et de chérir. Nous étions des sorcières et des amies d’enfance. Le moindre instant de notre vie, nous l’avons passé ensemble. Comment font-elles pour éluder ça ? Pour m’effacer de leur quotidien sans se sentir coupables ?
C’est Drake qui a raison. Elles m’ont prise pour une débile et je me suis laissé berner. Plusieurs fois. Elles ont même tenté de me kidnapper ! De me tuer, peut-être !
— Victor ?
— Oui ?
— Comment vont mes parents ?
— On ne peut mieux. Madame Shadow est reconnaissante pour les réserves. Vous l’auriez vue mordre dans son burger ! C’était…
Épique ? J’imagine mal ma mère faire une telle chose, elle qui a toujours dénigré la junk food. Au moins, ils ne manquent de rien, c’est l’essentiel. On ne saurait me reprocher d’être une fille indigne.
Je peine à présent à me sentir proche d’eux. Déjà avant, ils étaient si attachés au protocole et aux apparences qu’ils avaient érigé une sorte de barrière entre nous. Mais à présent que nous n’appartenons plus à la même espèce – enfin, plus totalement –, ils ne cernent plus mes doutes ni mes craintes. À mon retour, ils semblaient heureux de me retrouver. L’ai-je imaginé ? Sans doute, car désormais, ils me jugent sans me comprendre, comme tous les autres.
Il n’y a que Drake pour saisir mes tourments et répondre présent.
— Victor, convoque l’assemblée dans la salle de bal.
— Maintenant ?
— Il y a dix minutes ! Je veux tout le monde. Le moindre vampire du manoir et de la Fang House. Le plus insignifiant vampire de Caroline. Tous !
— C’est comme si c’était fait, confirme-t-il en quittant la pièce au pas de course.
Je me dirige vers mon dressing. J’ai besoin d’une tenue à couper le souffle pour ce que je m’apprête à faire. Le genre de fringues que personne n’oubliera. Une toilette de couturier extravagante, mais pas exubérante. J’ai beau passer en revue le contenu de ma penderie, il n’y a rien qui me convienne. Qu’importe, il ne tient qu’à moi de la créer pour l’occasion !
Je me concentre, ferme les yeux et marmonne une formule tout en visualisant les plis de tulle qui drapent ma poitrine d’un bustier pigeonnant, surmontant une robe parfaitement ajustée, fendue jusqu’au haut de ma cuisse droite. Sur mes bras, des tatouages vaporeux, et dans mes cheveux, un chapeau tout en volume, agrémenté d’ailes de chauve-souris et d’une pierre de lune scintillante.
Lorsque je me regarde dans le miroir, je pousse un cri. Mais c’est quoi cette horreur ? Maudite formule ! Très bien, je m’applique sur l’incantation et constate enfin que le résultat correspond à mes attentes. Superbe. J’ai même des poches ! J’y enfourne une enveloppe en me disant qu’il ne manque que des escarpins vernis pour parfaire le tableau.
Juchée sur des aiguilles de quinze centimètres, je regagne le rez-de-chaussée d’où provient un boucan de tous les diables. Le manoir est plein à craquer de vampires. J’en connais la plupart, même si certaines têtes échappent à mes souvenirs. D’insignifiants sujets, probablement.
Lorsque je pousse la porte de la salle de bal, le silence s’abat instantanément sur l’assemblée. Seul le claquement caractéristique de mes talons retentit sur le parquet ciré. Sur mon passage se forme une haie d’honneur, les vampires s’écartent devant moi et esquissent tout à tour une révérence qui prend la forme d’une ola ondulante.
Drake se tient à côté du piano. Il est beau. Lorsque je le rejoins, il me tend sa main et saisit la mienne sur laquelle il dépose un baiser fervent.
— Quelles sont les raisons de cette réunion ? chuchote-t-il à mon oreille d’une voix rauque qui m’électrise.
— Attends de voir, ça va te plaire, je lui réponds, un sourire en coin. Aide-moi à monter.
Il me fixe un instant, peu sûr de comprendre ce que je viens de lui demander, puis soutient mon ascension sur le tabouret, sur le clapet qui recouvre les touches du piano et enfin sur le coffre refermé. Je surplombe la salle en apnée.
— Vampires, commencé-je d’une voix solennelle. Vous n’ignorez pas qu’Elyris nous a quittés.
J’omets de préciser en détail les circonstances de sa mort. Pas besoin de le leur rappeler, je possède déjà tout leur respect, même celui des plus conservateurs qui n’auront plus d’autres choix que de se soumettre à moi.
— La Caroline se trouve donc privée de souveraine. Or le monde des Ombres est en pleine révolution ; les espèces qui gravitent autour des humains réorganisent leurs pouvoirs et leurs influences. Notre communauté ne survivra pas aux ambitions démesurées des mages noirs. En tout cas, pas sans un guide.
— C’est vrai ! crie une voix dans la salle.
Je ne m’offusque pas de cette coupure, l’impétueux harangue la foule pour moi, c’est reposant, pour une fois.
— Qui de mieux qu’une hybride, mi-sorcière, mi-vampire, pour vous conduire vers la gloire ? Je connais nos ennemis et leurs motivations. Vous le savez, cette guerre brisera le statu quo, achèvera de démanteler ces règles désuètes qui ont régi nos vies jusqu’à présent. Cette lutte qui oppose les loups, les sorciers et les vampires érigera l’une de ces trois espèces en vainqueur. En survivante !
Des murmures s’élèvent avant de se tarir face à ma mine contrariée.
— Parce que c’est de cela qu’il s’agit : ce conflit verra l’avènement d’une seule race ! Et grâce à moi, votre souveraine, ce sera la nôtre !
— Sixtine ! m’acclame la voix de Nancy que je reconnaîtrais entre mille, bien qu’elle me semble moins enthousiaste qu’à l’accoutumée.
— Vive Sixtine, notre reine ! renchérit un autre qui apparaît au-dessus de la cohue à chacun de ses bonds.
— Je serai là pour vous ! Je vous guiderai dans les ténèbres ! Et même en plein jour !
La foule se déchaîne soudain, emportée par une liesse indescriptible.
— Bientôt, nous serons débarrassés des cabots et des mages ! Bientôt, nous dominerons les humains ! Nous les cultiverons sans plus nous cacher !
Une salve d’applaudissements retentit, extatique, survoltée.
Quand le silence s’impose de nouveau, je finis :
— Mes amis, allez répandre la nouvelle de mon couronnement à venir ! Sillonnez ce continent et les autres, annoncez l’avènement de mon règne et ordonnez que chaque chef de horde vienne en personne me prêter allégeance.
Les échines ploient devant moi.
— Ceux qui résisteront ou négligeront de confirmer leur dévotion à mon titre seront exécutés sans sommation ! D’ici un mois, je les veux tous dans mes rangs !
Le flot de mes sujets quitte la pièce. En quelques minutes, ils ont déserté le manoir. D’ici peu, les représentants ancestraux des hordes se presseront au portillon pour me promettre soutien, fidélité et loyauté. Mon règne s’exercera sans limites, sur la Caroline et sur le monde.
— Drake.
Je lui tends la main pour qu’il m’assiste dans ma descente.
— Tu as été fabuleuse.
Je sais. Plaider une flopée de dossiers perdus d’avance a constitué un excellent entraînement.
Il place sa paume au creux de mes reins et me presse contre lui avant de déposer un baiser dans mon cou.
— Ma reine, susurre-t-il à mon oreille en me guidant hors du bâtiment.
Sans un mot, nous nous dirigeons vers les jardins de la propriété. Dans la nuit, nous arpentons les allées fleuries, main dans la main, le pouce de Drake me conférant des caresses délicates. De mes doigts libres, je touche la petite enveloppe rangée dans ma poche. Qu’est-ce qu’elle fait là, déjà ? Mes pensées s’envolent et j’écarte mes phalanges du papier qui se froisse à chaque pas que je fais en compagnie de mon aimé.
Je brise soudain le silence :
— Il ne m’a pas semblé apercevoir Taylor aux côtés de Nancy, constaté-je.
— J’ai cru comprendre que le torchon brûle entre eux. Pas assez de neurones, ou du moins des connexions défectueuses, précise-t-il, indifférent. Ne pourrions-nous pas…
Je ne l’écoute plus. Il paraît insensible à ce qui arrive à sa nièce, mais je vois bien que le départ de Neeve l’a chamboulée. Bien qu’elle demeure une de mes plus fidèles soldates, elle a changé, et j’imagine que Taylor – qui n’a clairement pas inventé l’eau chaude – ne suffit plus à la satisfaire.
— Et pour les chefs de horde ? demandé-je à Drake sans me soucier de ce dont il était en train de parler.
— Randy, du Wyoming, est un conservateur, mais il viendra. Loris le Lombard est un opportuniste, je n’ai aucun doute qu’il rejoigne nos rangs. Quant à Twyford, du pays de Galles, c’est un vieil ami d’Elyris, tu peux déjà te préparer à le buter, énumère-t-il avec pragmatisme.
— … Que dans les ténèbres tu te pétrifies !
Qu’est-ce que… ?
Une aura que je connais bien se déploie autour de nous. Une présence que j’ai longtemps chérie, mais qui me semble aujourd’hui hostile…
Eli ? Que fait-elle ici ? Et pourquoi ce sort ?
Au moment où je m’avance vers le buisson qui la dissimule, la main de Drake, rigide, quitte la mienne. Elle l’a pétrifié, putain !
Avant qu’Eli ne se dévoile, c’est Neeve qui surgit devant moi, armée d’un pieu grossièrement taillé. Que compte-t-elle faire avec ce truc ? Elle est dingue !
— Sixt ! Écarte-toi ! m’ordonne-t-elle.
Sa voix oscille entre la rage et le doute. Neeve, fervente défenseuse de la vie, a-t-elle véritablement prévu de buter mon petit ami ?
— Bouge !
— Dans tes rêves !
Je me place devant Drake pour parer toute attaque de mon corps et abats mon bras telle une épée tranchante. Mes pouvoirs sont redoutables : Neeve est projetée en arrière. Elle s’écrase sur les fesses et, de douleur, lâche son arme de fortune. Eli se précipite à son secours, malgré son ventre qui s’arrondit. J’avais raison, c’est bien elle qui est derrière tout ça ! Évidemment que c’est elle ! Elle est puissante et son aura d’Alpha la rend plus dangereuse encore. Assez dangereuse pour parvenir à déjouer la sécurité renforcée du manoir. Elle ne pouvait profiter sereinement de son existence sans détruire la mienne ?
— M’éloigner de vous ne t’a pas suffi ? Il faut que tu bousilles tout ? lui demandé-je, mes yeux arrimés aux siens. Si tu m’arraches le seul amour de ma vie, le seul pour qui je compte vraiment, je te jure que je te priverai du tien !
C’est une promesse. Et je n’ai qu’une seule parole. Il ne tient qu’à elle de ne pas persister dans cette voie.
Afin de m’assurer qu’elle saisisse où je veux en venir, je fixe, insistante, ce ventre que j’envie. Si elle touche à un cheveu de Drake, j’arracherai moi-même cet enfant de ses entrailles !
Les yeux écarquillés de surprise – ou peut-être de rage –, elle esquisse un mouvement de recul. Son visage se déforme tandis qu’elle tente vainement de protéger son précieux fardeau de ses bras. Son regard toujours plongé dans le mien, elle déploie un bouclier irisé autour d’elle et de Neeve.
Enfin, elle percute qu’elle n’est pas en position de force malgré les alliances dont elle bénéficie ! Que même si elle dispose de dons redoutables, je peux l’anéantir d’un simple claquement de doigts. Il me suffirait de détruire la famille qu’elle cherche à créer autour d’elle pour qu’elle cesse de me mettre des bâtons dans les roues. Si sa magie a de quoi me faire douter, son mental a toujours été son point faible ; je saurai m’en souvenir et en tirer avantage. Quant à Neeve, il y a longtemps qu’elle ne m’impressionne plus.
— Sixt, déclare cette dernière, nous… nous sommes présentes pour toi. Nous sommes venues seules pour cette raison. Nous ne voulions pas mêler la meute à ça, il n’y a que toi qui comptes. Nous savions que tu le prendrais mal si nous nous présentions en groupe.
— Le prendre mal ? Parce que tu trouves que je le prends bien, là ?
Elle se fiche de moi !
— Tu es sous sa coupe depuis le début, ne le vois-tu pas ? ajoute-t-elle en désignant Drake de la main. Nous attendions que tu sois seule avec lui pour… Enfin, ça aurait été mieux si tu n’avais pas été là.
Mais de quoi elle parle ?
— Si nous nous débarrassons de lui, tu seras…
— Seule ! cinglé-je. C’est ce mot que tu cherches, Neeve ? Parce que sans lui, c’est la solitude éternelle qui me menace. Mais c’est ça que vous voulez, n’est-ce pas ?
— Non ! s’insurge Neeve. Au contraire, sans lui, peut-être que…
Elle se tait soudain puis murmure :
— Sixt…
Elle pâlit. Que pourrait-elle ajouter ? Je ne compte plus le nombre de ses trahisons. Celle-ci est de trop. Dans ma conquête du pouvoir, j’aurais pu les épargner. À présent, c’est exclu. C’est trop tard. Trop risqué. Qui sait ce qu’elles pourraient fomenter si je leur permettais de survivre ? Je lève le sort sur Drake et la toise avec mépris.
— Là…
Neeve tend maintenant un doigt tremblant vers la lisière des bois qui jouxtent les jardins. Entre les troncs serrés se dessine un rang de silhouettes sombres. Il ne manquait plus que d’autres s’en mêlent !
Les Noctombes…
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