Witch War: Article 3 : On ne se montre pas (French Edition)

1. Chapitre 1

C H A P I T R E 1

 

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KARL

 

L a nuit est tombée depuis longtemps, sur la forêt comme sur mon cœur, tel un rideau qui se serait abattu sur le monde. Sur mon monde.

Nous avançons, Eli et moi, sur des sentiers que nous avons maintes fois foulés sous notre forme lupine. Mais ce soir, je suis indifférent à la vie nocturne qui foisonne tout autour de nous. Je ne vois que cette lumière, ce brasier au bout d’une torche que je porte. Ce brasier qui nous ouvre la voie jusqu’à…

La clairière. 

La clairière dans laquelle Robin et moi, gamins, aimions tant jouer, comme les louveteaux impétueux que nous étions. Nous avons toujours feint de croire que nous étions les seuls à connaître cet endroit. Cela nous arrangeait. C’était une cachette rien qu’à nous. Un refuge, après le décès de notre mère, emportée subitement par cette étrange maladie… Et puis, après la mort de notre père, aussi. Quand j’ai procédé à sa crémation avant de lui succéder, devenant un Alpha, et Robin, un Oméga. Quand tout, et surtout le destin, nous séparait, nous nous retrouvions encore ici. 

Oh, plus pour jouer. Le goût des pitreries nous avait quittés. Mais simplement pour être ensemble. Après tout, nous étions tout ce qu’il restait de la famille Greystorm.

Depuis combien de temps n’étions-nous pas venus ? 

Les arbres s’écartent devant Eli et moi, nous dévoilant un large espace dégagé, tapissé d’une herbe grasse et épaisse, que je sais d’un vert éclatant sous le soleil. Mais cette nuit, comme tout ce qui m’entoure, elle a la couleur des cendres. 

Un instant, je vacille. Je ne me remets pas si bien de mon affrontement avec Nick Lormont, même si j’ai remporté ce combat. Mon corps en a souffert, mais je m’en fous. C’est mon âme qui saigne, ce soir. Mon cœur ploie sous le chagrin qui l’accable. 

Demain, il sera toujours temps de reprendre le cours des choses. De conforter mon emprise sur ma meute, largement acquise à ma cause depuis ce duel à mort. Je glisse un regard à la femme aux cheveux de lune qui se tient à mes côtés, le visage baigné de larmes, les vêtements déchirés et la peau écorchée. Elinor. Ma compagne, ma liée. Une louve aujourd’hui, mais aussi une sorcière. Une transfuge. Je me suis battu pour elle, pour que plus jamais personne ne remette en question son statut au sein de la meute. Je ne sais si elle avait vraiment besoin de moi pour faire valoir son autorité, d’ailleurs. Après ce qu’il s’est passé auprès de ce bûcher… Plus aucun membre des Greystorm n’osera s’élever contre elle, désormais.

Ni, probablement, aucun loup sur le territoire américain, car les nouvelles vont vite, dans les tanières. Dans quelques heures, quelques jours, plus personne n’ignorera les événements de Fallen Creek. Elinor Moon est un atout majeur dans le jeu de ma communauté. Et quand ils sauront qu’elle porte mon enfant… Elle sera intouchable. 

Étrangement, cette pensée ôte un poids de ma poitrine comprimée par le chagrin et l’angoisse. La situation est certes confuse, mais j’ai à présent la profonde certitude que les miens ne laisseront jamais tomber la femme que j’aime. 

Comme si elle suivait le cours de mes réflexions, Eli lève ses yeux d’onde claire sur moi. Ses petits doigts se resserrent sur ma main, si large, et pourtant si faible, tremblante. 

— Allons-y, Karl, me souffle-t-elle. 

Je hoche la tête. Je veux faire un pas de plus, redécouvrir le décor autrefois familier de ces lieux, le ruisseau qui cascatelle sur les rochers un peu plus loin, et les arbres qui s’inclinent comme pour offrir un dernier hommage à mon frère. Mais il y a un élément nouveau, dans la clairière de mon enfance. 

Une masse sombre, imposante, s’est invitée dans la trouée. 

Un bûcher, encore. Celui de mon frère, auquel je n’ai pu donner une sépulture décente, pris que nous étions dans la tourmente et les prémices d’une guerre destructrice.

N’en finira-t-on jamais ? 

Le drame qui s’est joué aujourd’hui ne suffisait-il pas ? Combien de représentants des trois races magiques devront mourir pour satisfaire à l’orgueil d’un monstre, d’un sorcier ivre de pouvoir ?

Tandis que ces pensées se heurtent violemment aux parois de mon crâne, vacillent comme les flammes de ma torche, Eli m’entraîne toujours plus loin, jusqu’à ce qu’enfin, nous soyons face à cette fragile structure en bois. 

Mes yeux ne peuvent se résoudre à s’y poser et errent dans les ombres en lisière. Nous sommes seuls. Désespérément seuls. Et personne ne nous rejoindra. Personne ne le doit. Ce que nous nous apprêtons à faire, Eli et moi, relève de la haute trahison. 

J’ai moi-même banni Robin de la meute Greystorm, nous n’avons plus le droit de lui offrir ces funérailles.

Mais alors quoi ? J’aurais dû le laisser pourrir dans une ruelle sordide ou finir dans une fosse commune ? Hors de question. 

En exilant Robin, j’ai rempli mon devoir d’Alpha. Aujourd’hui, en lui rendant sa dignité jusque dans la mort, j’accomplis mon devoir de frère. 

De frère… Mais quel frère ai-je été en abandonnant Robin ? 

Je le savais malheureux, sur le point de basculer dans la folie, et je n’ai rien fait. Je n’ai pas levé le petit doigt. Comment pouvait-il s’en sortir, sans nous, sans moi ? Les loups ne sont pas faits pour la solitude. Nous sommes faits pour vivre ensemble, c’est ainsi que nous sommes forts. Invincibles. 

Un sourire amer plie mes lèvres pâles. On pourrait aussi en parler, de mon devoir d’Alpha. Que fais-je ici ? Je devrais être avec ma meute. Au lieu de cela, je les ai abandonnés pour rendre les honneurs à un traître.

— Mon amour… 

Eli, encore. Je me force à la regarder. 

— Tu dois faire ce que tu as à faire. Tu reprendras le joug de tes responsabilités demain, ce sera bien assez tôt. 

Elle a raison, mais tout de même… 

— Chut, me dit-elle en posant son index sur ma bouche. Cesse de penser. Je vais t’aider. 

De son autre main, elle vient supporter mon bras qui faiblit. Nous levons haut notre flambeau, faisons quelques pas en direction du bûcher. 

Les doigts d’Eli lâchent les miens, et je la sens reculer d’une foulée. C’est à moi d’accomplir le geste ultime. Alors que les larmes se fraient enfin un chemin sur mes joues, j’abaisse la torche et regarde les brindilles au pied du bûcher s’enflammer. 

Perdu dans mes pensées, je n’entends pas le premier cri. C’est Eli qui me donne l’alerte. 

— Karl, écoute !

Je lève la tête, fixe la nuit et son velours infini. La fumée bleutée, âcre et épaisse, qui s’élève déjà du brasier me cache les étoiles. 

Un nouveau cri retentit, et un long frisson remonte mon échine malgré la chaleur des flammes devant moi. Ce n’est pas possible… Je ne peux pas le croire… 

Je me retourne brusquement, rive mon regard à celui de ma liée. Le sourire sur ses lèvres me confirme mon intuition. 

Ils arrivent. 

Ils arrivent…

Les cris et les hurlements se multiplient. La clairière, la forêt tout entière, se pare de ces chants sacrés. Ces chants d’adieux à nos morts. 

Mes yeux se fixent sur la lisière. Deux grandes formes surgissent des fourrés. 

Un loup immense, bien que vieillissant, en premier. Quand il m’aperçoit, il se campe sur ses pattes au poil blanchi par l’âge, et dresse fièrement son museau vers la lune qui s’est échappée de sa gangue nuageuse. Son hurlement emplit tout l’espace. Mon cœur tressaille. 

Derrière lui, une louve au pelage brun l’imite. 

Si je m’y attendais… Sybil et Popeye. 

Et ils ne sont pas venus seuls. Bientôt, toute ma meute arrive pour rendre un dernier hommage à mon frère. Tous, ils bafouent la coutume pour me prouver leur soutien, leur confiance, leur foi en moi. Je me sens galvanisé par leur présence, leur force est la mienne, leurs rêves d’un avenir meilleur sont les miens. 

Alors, tandis que brûle Robin et que son âme, sans doute, rejoint les étoiles au-delà du ciel, par cette nuit si noire dans laquelle résonnent les chants des miens, je retrouve, tout au fond de moi, quelque chose qui ressemble à de l’espoir. Je ne peux pas abandonner maintenant. Eli attend mon enfant, et nous n’avons pas relevé tous les défis qui nous incombent. Il reste tant à accomplir…

Mais l’espoir n’est pas le seul à se dresser dans mon cœur. Rage et colère s’y lèvent de la même façon, en une tempête impérieuse et dévastatrice. Toutes ces lois que l’on nous a imposées. Ces mensonges dans lesquels nous avons vécu. Ces existences brisées. Celle de Robin, bien sûr, mais aussi celle de notre mère, ou celle, plus récemment, de Ruby… Eli aurait pu y laisser la vie. Et que dire de Sixtine, que mon frère a tant aimé, et qui est devenu un monstre. Mes pensées s’échappent vers Neeve. Neeve…

Les responsables m’apparaissent aussi clairement que les flammes qui inondent à présent la clairière de leur lumière et de leur chaleur. 

Les vampires.

Ils sont les responsables de tous nos maux. 

Ces putains de suceurs de sang.

Pourtant, une voix me souffle qu’ils ne sont pas les seuls. 

Il y a ces sorciers noirs, aussi. Et peut-être sont-ils pires encore, car ils ont même trahi les leurs. Je revois le corps horriblement torturé de Neeve… Les corps martyrisés de mes Bêta, Tyler et Perry, sacrifiés en raison de leur amour pour cette sorcière aux yeux noisette. Ils ont osé toucher à mes Bêta !

La fureur balaie toute autre pensée dans mon esprit. 

Lentement, je me tourne vers les miens. Je les admire, dans toute leur beauté sauvage, je m’enivre de leurs hurlements, tandis que l’incendie s’élance à l’assaut de la nuit et que la chaleur du brasier qui emporte mon frère loin de moi me cuit le dos. 

Et je crie :

— Meute Greystorm ! 

Dans l’instant, les museaux se baissent, les mâchoires claquent et le silence revient. Un silence tendu, fragile, juste brisé par le crépitement des flammes. 

— Ce soir, nous disons adieu à l’un des nôtres, mais nous accueillons un nouveau membre… Un nouveau membre dont l’aide nous sera précieuse. Il ne sera pas de trop pour nous soutenir dans ce qui nous attend. Le mal que l’on nous a fait ne peut rester impuni. Les actes innommables des sorciers et des vampires ne peuvent rester impunis, je vous le jure ! 

Ils savent que je n’ai pas fini. Je vois leurs muscles bandés comme des câbles d’acier, leur fourrure ondulant sous l’effet de la rage et du chagrin. Ils attendent. Ils attendent les quelques mots qui vont les délivrer. Après, ils laisseront libre cours à leurs instincts. 

— Meute Greystorm, nous sommes en guerre ! 

Alors que tous les loups de ma meute se remettent à hurler à la lune, je reste debout, dos au brasier. Je m’effondrerai plus tard. Plus tard, quand nous aurons remporté la victoire.

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