Witch War: Article 3 : On ne se montre pas (French Edition)

Laurence Chevallier · Chapitre 25 sur 46

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Witch War: Article 3 : On ne se montre pas (French Edition)

24. Chapitre 24

C H A P I T R E 2 4

 

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ELINOR

 

T ous les loups sont repartis après avoir fait le grand ménage. Il ne reste plus aucune créature magique dans les rues. 

Sauf nous trois.

Enfin, j’imagine que des humains ayant assisté au combat ont dû parvenir à s’enfuir, mais… On ne se montre pas. Bon, pour la troisième loi fondatrice, on repassera. 

Épuisées et sales, nous sommes de retour devant le Kiddy Hurricane. Sixtine est aussi silencieuse qu’une âme en peine. Ce qui la décrit plutôt bien, en cet instant. Nous ne valons pas beaucoup mieux, avec Neeve. Nous avons tant de soucis… Et l’image de Sybil dans les bras de Mark… Karl l’a fait rapatrier en priorité à la tanière, et m’a discrètement demandé de rester là avec les filles. Je le connais suffisamment pour me douter qu’il préfère que je garde un œil sur Sixtine.

Bref, je ne dis rien non plus. Je devine que dans la tête de mes amies comme dans la mienne, c’est le chaos. Tant de choses se sont produites, ce soir… et tant de choses qui n’étaient pas prévues… 

— Je ne comprends pas, dit encore Neeve pour la centième fois. Où est Lennox ? 

Cette fois, je ne prends même pas la peine de lui répondre. Car je n’ai pas de réponse à sa question. L’ancien Amnistral était pourtant bien avec nous, quand les loups se sont mis en place dans les ombres de Fallen Creek, dans le but de nous emparer de Sixtine. Je me souviens de son regard inquiet sur Neeve, tandis qu’elle se dirigeait vers le Kiddy, et de sa détermination lorsqu’il s’est éloigné à son tour. Il devrait être avec nous en ce moment même. Et j’ai beau ne pas trouver beaucoup de qualités à mon ex-patron, son absence est incompréhensible. Jamais il ne nous aurait abandonnés dans une telle situation. Je rectifie : jamais il n’aurait abandonné Neeve. De cela, je suis absolument certaine. 

Mais, si moi je ne réponds plus, la nouvelle cheffe des vampires s’empare de la parole d’une voix éraillée, une lueur cramoisie brillant dans ses prunelles d’argent. 

— Neeve a raison, ce n’est pas normal. Il y a un problème. 

Malgré moi, je ricane. Un problème ? Quel doux euphémisme ! On est à la limite de l’apocalypse magique, et Sixtine évoque un « problème » ? Elle est bien bonne, celle-là ! 

Mais Sixtine me fait taire d’un regard glacial, et je ravale mon sarcasme. 

— Eli, cesse de faire ta gourdasse deux minutes. Il faut qu’on en ait le cœur net. 

— Et tu proposes quoi ? tenté-je tout de même d’ironiser. 

Pour l’heure, j’ai plutôt envie de me précipiter dans les cuisines de la tanière. J’ai tellement la dalle que ça me file la gerbe. Foutue grossesse ! Je suis certes profondément heureuse de porter notre enfant, à Karl et à moi, mais je me dois d’admettre que niveau timing, c’est moyen. Note à moi-même : ne procréer qu’en temps de paix, pour pouvoir profiter de ses hormones, de longues siestes sous un plaid et des bons repas de Popeye. Au lieu de ça, je joue les sorcières-louves vengeresses. Pas cool. 

— Je propose une invocation, évidemment. Au moins pour savoir si Lennox est encore en vie. 

Je soupire. Je suis tellement fatiguée, aussi. Mais comment refuser cela sous le regard plein d’espoir de Neeve ? 

— OK, soufflé-je. 

— Cache ta joie, surtout, me crache Sixtine. 

Je ne réponds même pas. J’ai cru un court instant, quand nous avons ratatiné la reine Elyris, que les choses allaient miraculeusement s’arranger entre Sixt et moi. Mais apparemment, je vais devoir ramer encore longtemps. 

Elle s’empare de mes mains, murmure une rapide invocation. Une brume obscure s’élève autour d’elle, tandis qu’une lueur lunaire m’entoure. Nos deux pouvoirs se mêlent, et de longs filaments de magie partent dans toutes les directions. Je laisse couler la puissance hors de mon corps, mais c’est Sixtine qui mène la danse. Elle doit percevoir mon épuisement, car elle ne dit rien et cherche une preuve que Lennox est encore en vie. 

Au bout d’une ou deux minutes, je sens, tout comme elle, quelque chose qui tire sur notre lien. Je respire mieux. Lennox n’est pas mort. Enfin, Sixtine libère mes doigts, se tourne vers Neeve pour lui annoncer la bonne nouvelle. 

— Je ne peux pas te dire grand-chose, nous sommes trop fatiguées pour aller plus loin, mais il vit. Tu vois, tu ne m’auras pas trahie pour rien. De toute façon, au pire, il te restera les cous…

Je la bouscule. Qu’elle m’inocule son venin si elle le souhaite, mais qu’elle laisse donc Neeve tranquille. Ce n’est pas le moment de la torturer avec toutes ces histoires. 

— Bon, allez, on va boire un coup, dis-je. 

— Dans cette ruine ? s’enquiert Sixtine. 

Je jette un regard à notre ancien QG. Ouais, j’avoue, il a bien souffert de l’affrontement auquel nous venons de participer. Le Kiddy n’a plus rien de ce qui faisait son charme désuet. On se croirait dans une ville fraîchement victime de terribles bombardements. C’est tellement triste. Notre vie a déjà tant changé… Si maintenant tous les repères de notre passé volent en éclats, quel lien nous unira encore ? D’un geste rageur, je chasse les larmes qui me brûlent les paupières. J’ai vraiment besoin de sommeil. 

Mais les pensées de mes amies suivent le même chemin que les miennes. 

— C’est vachement triste quand même, dit Neeve, qui enfin s’intéresse à autre chose qu’à Lennox. 

— Ouais, j’espère que le proprio avait une bonne assurance, renchérit Sixt.

— Pourquoi ? Tu veux lui donner quelques conseils juridiques ? balancé-je avant de me mordre la langue. 

Mais à ma grande surprise, Sixtine et Neeve éclatent de rire, et je les suis dans leur hilarité. 

— Allez, venez, les filles, finit par dire la cheffe des vampires en enjambant quelques poutres échouées sur le trottoir. On devrait bien réussir à trouver un truc à boire dans les décombres. 

En silence, nous la suivons, et finalement, c’est Neeve qui déniche une bouteille de vodka. 

— Tadam ! s’écrit-elle en la brandissant bien haut. 

Je soupire, un poil dépitée tout de même. 

— J’peux pas boire ce truc, bordel.

Un instant, je lis un éclat de surprise dans les yeux de Sixt, avant que son regard ne descende vers mon ventre. 

— Ah… se contente-t-elle de dire.

Je hausse les épaules, mal à l’aise. Je ne sais pas ce que je dois lui dire. Est-ce qu’elle a deviné… ?

— Nan, c’est pas grave, allez-y, je vais essayer de trouver une eau minérale. 

Neeve se marre. 

— Quoi ? 

— Si un jour on m’avait dit que je t’entendrais prononcer cette phrase…

Pas faux. Encore une fois, cela illustre les changements qui ont bouleversé nos vies. Finalement, nous nous asseyons sur quelques chaises encore en état. Neeve ouvre la bouteille et boit directement au goulot, avant de la passer à Sixtine. Mais elle aussi refuse.

— Laisse tomber, ça ne me fait même plus d’effet. 

— Noooon… dis-je. C’est… horrible. 

— Bah, c’est comme ça. Je dirais pas non à un petit humain, par contre. 

À ces mots, mon estomac se rebelle, et Sixtine s’en aperçoit. 

— Quoi ? Pourquoi t’es toute verte, d’un coup ? 

— Je… je suis désolée, j’arrive pas à me faire à l’idée que tu « bois » des gens. 

— Bon, puisque tu es si sensible, la prochaine fois, je prévoirai ma pochette de Magic Blood. Je tenterai un goût « Penal Code », tiens, ça me rappellera des souvenirs. 

Finalement, Sixt s’empare tout de même de la bouteille et s’en enfile les trois quarts cul sec. 

— Hey ! Si ça te fait pas d’effet, c’est gâché, s’exclame Neeve en essayant de lui reprendre le flacon. 

— Je sais, mais j’ai quand même un truc à célébrer. 

Nous la regardons un instant sans comprendre. Autour de nous règne la désolation, nous n’avons pas franchement le cœur à la fête. Sixtine doit deviner nos doutes, car elle reprend, un brin agacée : 

— Le fait que vous ayez voulu me piéger comme les sales traîtresses que vous êtes ? Putain, j’en reviens pas que vous ayez voulu me faire ça, les filles…

Avec Neeve, on se tait. Mais sur le papier, ce plan n’avait pas l’air si mal que ça. Après tout, Sixtine boit des gens, au risque de me répéter. Il y a de quoi nous filer des doutes à son sujet, non ? 

Sixtine nous foudroie du regard.

— Même pas vous vous défendez, c’est pathétique. 

— Ben… 

— Pfff… Laissez tomber. C’est pas ça que je veux fêter de toute façon. 

— Ah ? dis-je, ravie de changer de sujet. C’est quoi, alors ? 

— Elyris ? La reine vampire ? Ratatinée comme une crêpe ? 

Neeve pouffe. 

— Ah oui, se marre-t-elle. Vous lui avez bien réglé son compte, à cette vieille peau en habits de poupée ! 

Je souris, amusée, mais aussi vaguement inquiète. `

— Du coup, Sixt, ça va changer quoi ? 

Mon amie au regard de braise soupire. 

— J’aimerais t’assurer que cela va tout changer, que sous mon règne la paix triomphera, mais en vérité… Je ne suis sûre de rien… 

Nous gardons le silence, et elle nous observe tour à tour, avant qu’un franc sourire ne vienne adoucir ses traits que l’on croirait gravés dans le marbre. 

— Enfin, si on réussit à s’asseoir toutes les trois dans ces ruines pour boire un coup, l’espoir est permis, vous pensez pas, les filles ?

Ces mots résonnent étrangement en moi. J’aimerais tant la croire et approuver ses propos. Mais je l’ai déjà vue à l’œuvre, que ce soit dans cette rue ce soir, ou à la Fang House après sa transformation. Sixtine est devenue un être assoiffé de sang, au sens propre comme au sens figuré. Dans son cas, un retour en arrière est-il possible ? Mais je devine la lueur qui brille dans les yeux noisette, à présent nimbés d’un halo doré, de Neeve. C’est une lueur d’espoir, et sur son visage se lit son bonheur d’être avec nous. Alors, je ne dis rien, parce que je ne veux pas gâcher cet instant précieux. 

Et puis, après tout, ne nous sommes-nous pas alliées, ce soir, pour vaincre la reine vampire ? N’est-ce pas tout ce qui compte, pour le moment ? Demain, nous affronterons d’autres catastrophes, mais aujourd’hui, nous avons fait un pas dans la bonne direction.

— Sixtine, je voulais t’annoncer quelque chose, dis-je soudain. 

— Mmmh ? 

Le regard de Sixt est perdu dans les ombres de la rue. À quoi songe-t-elle ? Rêve-t-elle d’un avenir glorieux pour ses vampires, comme moi je rêve de sérénité pour ma meute ? Pour ma famille ? 

— Je suis enceinte. 

— Oh, je sais. 

— Ah. 

— Ah, quoi ? 

— Comment tu le sais ?

— J’ai entendu son cœur le jour de…

Elle fait un geste vague en direction de Neeve, qui la regarde, les yeux écarquillés. 

— Le jour de quoi ?

— Le jour du feu de camp. Avec toi dans le rôle du chamallow grillé.

Neeve pourrait s’offusquer. Mais non, on éclate de rire toutes les deux. Parce que Sixtine plaisante avec son humour noir et que ça nous manquait plus que l’on ne saurait l’avouer. Et parce qu’on est toutes les trois et que ça n’a pas de prix. 

— T’abuses, Sixt. 

Un sourire charmeur étire la bouche rouge de notre amie. Dans cette attitude, je retrouve tout ce qui caractérisait la pétillante Sixtine. 

— Bah, si tu savais, pourquoi tu me félicites pas ? 

— J’attendais de recevoir mon invitation à la baby shower. 

— La… quoi ? m’étranglé-je avec ma gorgée d’eau minérale.

Bordel, j’ai vraiment envie de vodka, là. 

— Je plaisante, Eli. J’ai pas eu l’occasion, c’est tout, mais je suis très heureuse pour toi. Même si… 

Son regard se baisse sur ses pieds, merveilleusement chaussés de talons de douze. Comment a-t-elle fait pour ne pas se fracasser pendant la bataille ? Cela restera un mystère. J’ai déjà du mal à ne pas me vautrer en jean-baskets…

— Même si quoi, Sixt ? demande doucement Neeve. 

La cheffe des vampires hésite, avant de dire très vite :

— Je… je n’aurai jamais d’enfant, avec Drake. 

Ces mots me heurtent bien plus que je ne le voudrais. Je suis désolée pour mon amie, et je sens que Neeve aussi. Mais je suis également choquée. Sixtine ne se rappelle donc pas l’attitude de Drake, un peu plus tôt ? Pourquoi est-elle tant attachée à cette ordure ? Je dois en avoir le cœur net. 

— Sixt ?

Elle relève la tête et me fixe. 

— Tu… tu te souviens que c’est Drake qui a tué Robin ? 

Sixtine hausse les épaules, balaie ma question d’un geste de la main. 

— Oh, ça… Il n’y a aucune preuve, après tout. Et Drake ne m’aurait jamais fait ça, j’en suis persuadée. 

Je sens que ma mâchoire est à deux doigts de se décrocher pour aller s’enfiler les shots de vodka que je ne peux pas me taper. Heureusement, Neeve prend la main sur cette discussion particulièrement acrobatique. 

— Sixtine, d’après ce que j’ai vu tout à l’heure… Je me demande si Drake n’a pas un peu trop d’emprise sur toi… Ça ne te fait pas peur ? Tu ne crains pas son influence ? 

— Pourquoi tu dis ça ?

— Je ne sais pas… Je ne suis pas sûre que tu prennes bien la mesure des événements. Ta mémoire semble… affectée, bien plus que dans le cas d’une transformation vampire, tes humeurs sont changeantes, tes décisions parfois…

Mais Sixtine la coupe, acerbe :

— Tu parles du fait que je t’ai sauvé la vie ? Quelque chose à redire ? 

Neeve soupire, secoue la tête. Nous nous regardons un instant. Devrions-nous insister, au risque de nous remettre Sixtine à dos ? D’un commun accord, et sans avoir besoin de mots, nous choisissons de n’en rien faire. 

Pour détendre l’atmosphère, je m’empare de la main de Sixt pour la poser sur mon ventre. 

— Tu sais quoi ? Tu vas être tatie, c’est chouette aussi, nan ? Par contre, interdit de boulotter mon louveteau, OK ? 

 

Une heure plus tard, alors que Sixtine nous a quittées pour rejoindre le manoir, Neeve et moi sommes sur le chemin de la tanière. Elle titube un peu. Elle n’a pas bu tant que ça, mais les émotions et la fatigue ont pris le dessus. 

— Dis, Neeve…

— Ouais, Eli ? 

— Tu crois pas qu’on devrait…

— Qu’on devrait quoi ?

— Je ne sais pas, je suis inquiète pour Sixt…

— Oh ? Par rapport à quoi ? Au fait qu’elle ait lâché la rampe, qu’elle vienne de buter la reine des vampires, que son mec soit un enfoiré qui la contrôle ou qu’elle bouffe des gens ?

Dit comme ça… 

— Non, là, je parlais surtout de son connard de mec. 

— Ah, lui… approuve Neeve. 

Oui, bon, elle est peut-être plus entamée que je ne le pensais. Ou alors, c’est moi qui suis bien trop sobre pour les circonstances. Je reprends tout de même : 

— Si on le sortait de l’équation… je veux dire, de façon radicale… Sixtine redeviendrait peut-être ce qu’elle était ? 

— Ouais, mais elle sera toujours une vampire. 

— Je sais. Mais elle a fait des trucs chouettes, déjà, depuis qu’elle est vampire. Regarde, ce fameux Magic Blood… 

Neeve tord le nez. 

— Ça se voit que t’as pas testé le parfum « crème brûlée », toi… Beurk.

Je ricane malgré moi. 

— Nan, mais je suis sérieuse, Neeve… Si nous parvenons à éliminer Drake, alors tout serait à nouveau possible. 

Cette fois, mon amie ne me répond pas. Mais je sens que l’idée fait son chemin dans son cerveau embrumé. Quant à moi, je décide de ne pas lâcher l’affaire. Mon louveteau a besoin de toutes ses taties.

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