Witch War: Article 3 : On ne se montre pas (French Edition)
17. Chapitre 17
C H A P I T R E 1 7
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SIXTINE
— N ancy ? Tu n’aurais pas vu Neeve aujourd’hui ? — J’ai été pas mal occupée avec les travaux. Désolée…
Elle semble déçue de ne pas pouvoir me renseigner davantage. Elle adore Neeve, dont elle trouve la façon d’être exotique et rafraîchissante après des siècles d’un ennui mortel. D’ailleurs, elle passe quasiment tout son temps libre avec elle et avec Taylor, à vider des poches de Magic Blood et à tester de nouveaux cocktails aux saveurs improbables.
— Je ne la trouve nulle part, je poursuis, dépitée. Elle ne t’a pas dit où elle avait prévu de se rendre ?
Nancy secoue la tête. Le mouvement de ses boucles blondes et sa mine contrite lui donnent l’air d’une gamine impuissante.
— Je continue de la chercher. Si tu as des infos…
— Promis, je te tiens au courant, confirme-t-elle avant même que je n’aie pu achever ma phrase.
À mon tour, je hoche la tête, reconnaissante, avant de poursuivre mes investigations dans les couloirs.
Pour y avoir passé mon enfance, je connais le moindre recoin du manoir comme ma poche. Je finirai bien par la dénicher. Pourquoi m’évite-t-elle ? Je croyais que le spleen consécutif à son déracinement s’était estompé et qu’elle aimait à présent partager notre existence paisible au sein de notre communauté. Une vie de puissance et de Magic Blood, que peut-elle espérer de mieux ? Aurais-je loupé quelque chose ?
J’ai beau fouiner partout, de la cave au grenier, aucune trace de Neeve. Elle s’est volatilisée. Et personne ne peut m’apporter le moindre indice qui puisse me mettre sur sa piste. C’est comme si elle ne s’était jamais trouvée parmi nous.
— Tout va bien, ma grive ? me demande Drake alors que je traverse un énième couloir.
Ce qu’il m’exaspère parfois, avec ses surnoms à la con !
— Non.
— Non ?
— Neeve a disparu.
— Disparu, tu dis ?
Il feint d’être affecté par la nouvelle, mais je suis certaine qu’il n’en est rien. Faut dire que Neeve n’a pas fait dans la dentelle et lui a clairement balancé qu’il n’était qu’un parasite sans intérêt, tout juste toléré en raison de notre relation. Alors, j’imagine que si elle disparaît du paysage, il sera bien content de ne plus subir ses insultes à la moindre occasion.
— Je commence à m’inquiéter ! Et si on lui avait fait du mal ?
Tiraillée entre colère et craintes sourdes, je me laisse traverser par un frisson pénétrant.
Tout ce temps passé à la chercher, et je n’ai pas envisagé une seconde qu’elle puisse être en danger, mais cette éventualité me crève à présent les yeux.
Qui voudrait du mal à Neeve ?
Elyris ?
Je croyais qu’elle avait quitté la Fang House ? Qu’elle était retournée, d’après nos éclaireurs, jouer la princesse de pacotille dans un domaine reculé de La Nouvelle-Orléans ? C’est d’ailleurs pour cette raison qu’une partie des nôtres est restée vivre à la Fang House. Nous étions un peu à l’étroit malgré la taille du manoir, nous répartir nous a semblé une option plus pérenne. Serait-elle revenue kidnapper Neeve pour se venger de moi ?
À moins que ce ne soit le régime végétarien de ma meilleure amie qui ait suscité l’animosité des nôtres ?
Ça n’a aucun sens, qui s’intéresse à ce que chacun mange ? Comme la sexualité, ou la religion, cela relève de convictions intimes, personne n’a à donner son avis !
Je me tourne vers Drake.
— Convoque tout le monde.
— Pour ?
— Neeve est dans la nature, nous devons la retrouver ! Elle pourrait être en danger de mort, tu saisis ? Je dois interroger chaque vampire de cette communauté !
— Je ne suis pas sûr…
Face à mon regard noir, Drake laisse sa phrase en suspens.
— OK, ma colombe. J’organise ça, m’indique-t-il, manifestement partagé entre incompréhension et résignation.
Excédée, je l’abandonne en claquant des talons sur le sol parqueté. Mes pas rageurs résonnent dans toute la baraque, semblables aux trois coups annonçant que la pièce de théâtre va commencer et que le rideau est sur le point de se lever. Si l’un de mes disciples est impliqué dans la disparition de Neeve, je le confondrai et le châtierai.
— Un peu de calme, voyons. Sixtine a quelques questions à vous poser, annonce Drake d’une voix autoritaire face à la foule qui se presse dans la salle de bal à présent noire de monde.
Instantanément, le silence s’abat sur mes invités. Cela fait un moment que je n’ai plus rassemblé mes partisans de cette manière. Pas depuis la fin ridicule de Vlad ou quand j’ai transformé mes congénères en bat-vampires. Deux événements qui me valent d’ailleurs leur dévotion. Une étrange ambiance pèse sur la pièce, de l’appréhension mêlée d’admiration et d’incertitudes. Mon visage fermé ne présage rien de bon, ils le savent. Et pourtant, personne ne semble comprendre de quoi il retourne. Aucun n’affiche une expression qui trahirait sa culpabilité. Cela m’enrage et je sens la colère m’envahir.
Je les fixe un moment, sondant chacun d’entre eux dans un silence lourd. Puis je me glisse dans la foule qui s’écarte pour me laisser passer et sinue entre mes pairs, déterminée à déceler le plus petit indice qui me mettra sur la piste de mon amie.
— Toi ! désigné-je l’un d’entre eux, en train de mater ses ongles au demeurant souillés de sang séché. Ici.
Il s’approche, surpris d’avoir attiré mon attention.
— Sixtine… commence-t-il en mimant une révérence qui accentue mon impatience.
Je balaie ces mondanités de la main et lui demande sans préambule :
— Où est Neeve ?
— Je ne saurais te le dire. Nous ne fréquentons que rarement les mêmes lieux, elle et moi.
— C’est-à-dire ? Elle n’est pas assez bien pour toi ?
— Ce n’est pas ce que j’ai dit, tente-t-il de se justifier.
— C’est exactement ce que tes paroles sous-entendent.
— Mais…
— Personne ne m’interrompt quand je parle ! tonné-je.
Plus le temps passe, plus la crainte qu’il soit arrivé quelque chose de tragique à Neeve me broie. Et plus l’urgence mue ma peine en une rage incontrôlable. Ça ne fait que quelques heures qu’elle a disparu et elle me manque déjà terriblement ! Son absence fait resurgir de vieux démons. Une haine féroce se drape autour de moi. Neeve n’est plus là.
— Inutile, prononcé-je, mes yeux fixés dans ceux de ma future victime.
— Je…
— Et inintéressant, ajouté-je.
D’un geste sec accompagné d’une formule qui se résume à un unique mot, je l’étouffe. Il se tient la gorge une poignée de secondes sous le regard médusé des autres, avant de s’effondrer telle une chiffe. Je viens d’aspirer son souffle de « vie » vampirique et de lui briser le cou. C’est moins spectaculaire que la décapitation, mais j’aime trop la robe que je porte pour la salir. Et puis ça impliquerait de me changer pour partir à la recherche de Neeve lorsque j’aurai enfin dégoté les informations nécessaires. Ce serait une perte de temps considérable si quelqu’un la retient en otage et attente à sa vie. Je ne peux pas prendre ce risque.
— Au suivant.
Un frémissement terrifié se déploie dans la pièce. Leurs regards emplis d’incompréhension évitent le mien qui balaie la salle.
C’est bon, pas de quoi paniquer, cet abruti l’avait bien mérité !
J’en sélectionne quelques-uns, prête à réitérer mon interrogatoire, quand Drake pose sa main sur mon poignet et me murmure quelques mots à l’oreille :
— Tu vois bien que personne ne sait ce qui lui est arrivé, ma colombe. Je te prie de les épargner, nos effectifs sont une force dont nous aurons besoin quand…
— Quand quoi ? Quand Neeve sera morte ? hurlé-je à m’en éclater les poumons. C’est ça que vous voulez ? Que Neeve crève parce que vous ne supportez pas sa différence ? Maudites chauves-souris !
Aucun ne proteste. Les yeux rivés sur le sol, la nuque ployée, ils attendent la suite comme le couperet de la guillotine. Résignés et mutiques.
Quand, soudain, une voix que je connais bien s’élève, toutefois moins guillerette qu’à l’accoutumée :
— Et si c’était sa famille ? Ou les loups ? suggère Nancy, pensive.
Qu’est-ce qu’elle raconte, enfin ? En tout état de cause, les protections érigées autour du manoir ne permettent pas d’y pénétrer et encore moins d’y soustraire l’un de ses habitants, sauf à user d’une magie puissante.
Eli. Je ne vois qu’elle pour mener cette croisade ! Elle est la seule capable de contrer mon sort. Quand il s’agit d’imposer sa volonté sans songer aux conséquences, elle est toujours au taquet, celle-là ! Je pensais que sa dernière incursion avortée lui avait suffi, mais non ! Elle a Lennox et son toutou dévoué, elle ne pouvait pas me laisser Neeve ?
Oui, c’est forcément elle.
Nancy attend ma réponse. Contrairement aux autres, elle me fixe, sereine, dans l’attente de mes instructions. C’est ce que j’apprécie chez elle – en plus de sa spontanéité et de son franc-parler –, jamais elle ne courbe l’échine quand bien même les circonstances l’imposeraient.
— C’est Elinor.
— Tu en es sûre ? m’interroge Drake, dubitatif.
— Nous devons nous en assurer. Nancy, prends Taylor et quelques vampires avec toi et allez jeter un œil. Discrètement.
— OK, obtempère la petite blonde, volontaire.
— Si jamais Neeve se trouve dans la tanière Greystorm, je la retournerai, et j’exterminerai ces loups pour la récupérer ! SORTEZ !
En une fraction de seconde, la salle de bal se vide. Il ne reste plus que Drake, moi et le piano à queue.
— Que dirais-tu d’une partie de chasse pour te détendre un peu, mon hirondelle ?
Excellente idée. Je dois passer mes nerfs sur quelqu’un, et si en plus je peux siphonner un petit bouillon de sang tiède à la jugulaire d’un humain terrifié, c’est un bonus que je ne peux refuser.
Guidés par Drake, Victor et une poignée de vampires acquis à ma cause de gré ou de force, nous nous arrêtons au cœur d’une forêt dense qui me rappelle vaguement quelque chose. En même temps, qu’est-ce qui ressemble le plus à un arbre qu’un autre arbre ?
— Où sommes-nous ? demandai-je à Drake, piquée par la curiosité. Quand tu m’as parlé de chasse, ce n’est pas vraiment ce que j’avais à l’esprit.
— Sur l’une des propriétés de Vlad, m’explique Victor.
Décidément, les vampires disposent de ressources infinies. Étrange qu’ils n’aient pas plus attiré l’attention des humains au cours des derniers siècles.
— Il a dû batailler pour obtenir cette parcelle, poursuit-il. Les forêts de Fallen Creek sont très prisées. D’ailleurs, l’avocate d’un collectif écologique nous a donné du fil à retordre, en rameutant toutes les associations de protection de la nature du coin ! Elle a failli parvenir à en faire une réserve de biodiversité fédérale. Ça aurait été une galère pour s’y abreuver…
Ce dossier m’est si… familier !
Bien sûr !
L’avocate dévouée aux causes perdues, c’était moi ! Et je me souviens qu’à l’époque, mon contradicteur était une multinationale dont les ambitions immobilières laissaient imaginer qu’elle défricherait tout pour bâtir des centres commerciaux et des résidences hôtelières. Le temple du consumérisme et de la débauche. Neeve et ses parents étaient outrés par la rumeur de ces projets, c’étaient d’ailleurs eux qui m’avaient suppliée de devenir la conseillère de ce collectif destiné à empêcher cette acquisition détestable. Encore un combat qui nous avait réunies, Neeve et moi, et autrement plus juste que ses frasques régulières et assignations à répétition pour harcèlement.
« Ce n’était qu’une main au cul, Votre Honneur ».
Alors que j’avais failli lui coller une baffe à l’audience pour la faire taire, ce souvenir déclenche à présent mon hilarité. Même si j’ai parfois eu du mal à la comprendre, elle était sacrément marrante, ma copine.
— La Trust Building Company, c’était Vlad ?
— Oui, madame, acquiesce Victor en souriant. Il vous a longtemps maudit pour vos actions, à l’époque où vous défendiez la cause environnementale.
Drake affiche un visage surpris, visiblement pas au fait de cette information.
— Tout ce cirque pour un terrain de chasse ? lâché-je.
Si les communautés de l’ombre s’étaient donné la peine de communiquer, ça m’aurait épargné une dépense d’énergie pour quelque chose qui – à part les humains relâchés telles des proies au cœur des bois, bien entendu – n’aurait généré que des difficultés et contestations mineures. Mais le savaient-elles ? En définitive, la forêt n’a jamais été menacée. Comme quoi, malgré sa médiocrité phénoménale, Vlad avait quand même une toute petite qualité.
— Tu vas voir, c’est une sacrée propriété. Des vallons, des arbres et une rivière bucolique. Tout y est. Le paintball version vampire dans une vaste parcelle clôturée.
— Et les proies ?
— Vivantes et apeurées. Toutes fraîches, elles ont été relâchées ce matin.
La soif m’étreint aussitôt.
Des semaines que je n’ai plus saigné un gibier en forme. Les humains qu’on nous propose sont insipides, à l’article de la mort, ne luttant même plus pour leur survie tant il est évident qu’ils vont y passer. Quant au Magic Blood, c’est écœurant et dénué du moindre suspense. Là, ça a un petit goût d’imprévu, comme si une infime possibilité de nous échapper subsistait. J’adore ça. Neeve ne serait pas d’accord avec moi, bien sûr, mais comme elle n’est pas ici… Je serre les poings à cette pensée.
— Alors, mon phœnix, tu es prête ?
Et comment !
— Et toi ? Prêt à te ridiculiser ? Je vais te les siffler sous les yeux ! le provoqué-je.
— J’attends de voir ça, me sourit-il, une expression carnassière sur son visage.
— À vos marques, entame soudain Victor en bon maître d’équipage. Trois. Deux. Un. Chassez !
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