Witch War: Article 3 : On ne se montre pas (French Edition)

Laurence Chevallier · Chapitre 12 sur 46

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Witch War: Article 3 : On ne se montre pas (French Edition)

11. Chapitre 11

C H A P I T R E 11

 

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NEEVE

 

I l chute… Mes yeux tentent de se fixer sur son corps qui s’abîme dans le vide. Bientôt, il percutera le sol. Mais c’est Lennox, il s’en tirera. Il me scrute, surpris, nimbé de cette tristesse qui m’accable autant que lui. Il se téléporte avant l’impact. J’ignore si ce sont mes nouvelles facultés vampiriques qui me font percevoir la réalité autrement, mais son saut dans le néant a semblé se dérouler au ralenti. Il se matérialise un peu plus loin, grimaçant sous la douleur que Sixt lui a infligée. Je distingue vaguement deux silhouettes qui courent vers lui. Est-ce Elinor ? Oui, cette crinière si éclatante en pleine nuit ne peut être que celle de ma meilleure amie. Puis c’est une femme aux cheveux sombres et courts qui lui porte secours et se rue sur sa jambe qui le torture. 

Maman.

Je la vois appliquer ses mains sur son tibia. Une lueur verte se dégage de ses doigts. Un sort accélérant sans doute la guérison d’un Lennox devenu loup. Je l’ai senti à son odeur. Je l’ai entendu à ses battements de cœur. Ils étaient si rapides, et son corps était si chaud, alors qu’il tentait de me ramener à la raison. Une raison tapie au fond de moi, mais j’ignore où. J’ai bien peur qu’elle ne soit perdue à jamais.

Sixtine se place à mes côtés. 

— C’est bien, Neeve, dit-elle. Lennox n’a jamais été fait pour toi. 

Elle a tort. Il était fait pour moi. Il l’a toujours été. Je le sais à présent, alors que plus rien n’est possible entre nous.

— Elinor semble aller comme un charme, ajoute-t-elle, coupant court à mes réflexions. Elle n’a pas besoin de toi, Neeve. Elle a Karl, l’enfant qu’elle porte et cette meute de chiens. Qu’aurais-tu fait parmi eux, franchement ? Tu vaux tellement mieux que ça. 

Eli est enceinte. Ces mots résonnent dans ma tête. Je ne sais pas quoi en faire, mais un élan dans ma poitrine m’incite à entrouvrir les lèvres. Elinor va avoir un bébé. Un faible sourire atteint ma bouche, mais je reste mutique, pétrifiée, les yeux figés sur Lennox qui se relève et me scrute en contrebas. Je lui ai dit « Je t’aime ». Parce que c’est le cas. Mais mes mots sonnaient le glas de notre histoire. Et je sais qu’il en est conscient. Bien que mon cœur soit à l’agonie, je crois que je suis soulagée qu’il comprenne enfin qu’il n’y a plus d’espoir pour nous. Ma nouvelle condition de vampire est incompatible avec une autre race. Avec Lennox, avec Perry, avec Tyler, ou avec qui que ce soit. Et j’ai tellement soif… 

Des mouvements en lisière de forêt attirent mon attention. Je sens Sixtine se crisper à mes côtés. Drake, nettement plus détendu, se poste à ma gauche en compagnie de Nancy, la petite blonde effrontée. 

— Le clan Greystorm, souffle-t-il. 

Des dizaines de loups sortent du bois. Leurs pas sont lents, à l’unisson, comme s’ils étaient chorégraphiés. Leurs muscles roulent sous leur pelage. Leurs yeux brillent dans la nuit. Je suis hypnotisée par ces multiples regards et par le silence qui pèse sur le manoir.

— S’ils pénètrent ici, on est grave dans la merde, Tonton, déclare Nancy d’une voix enjouée, tellement en décalage avec la situation.

— Ne m’appelle pas comme ça ! s’insurge Drake. 

Nancy éclate de rire et place ses mains sur la rambarde. 

— Youhou ! Les loups ! On est là !

— T’es conne ou quoi ? lâche son oncle. Ils n’ont pas besoin d’être invités pour rentrer !

— Tu as peur, Drake ? ironise-t-elle. T’as tellement changé ! 

— Ferme-la. 

— Vous avez fini ! lance enfin Sixtine, excédée. Drake a raison. Je peux jeter quelques sorts, mais Eli est avec Josephine. À elles deux, elles peuvent me contrer. Nous devrions… 

Nancy s’esclaffe sous les yeux éberlués de Sixt. Puis elle tend le bras vers la gauche, désignant un chemin de terre qui débouche sur la cour du jardin. Un rictus s’imprime sur ses traits. Mon regard suit cette direction. De multiples ombres surgissent de la pénombre. 

— Les renforts arrivent ! claironne Nancy. J’ai sans doute oublié de vous dire que j’ai mandaté Taylor pour qu’il ramène toute la bande de la Fang House par ici. 

— Mais… Elyris, elle… commence Sixtine, abasourdie face à la horde qui se déploie dans la cour.

— Elyris ne peut pas plonger le jour dans l’obscurité, rappelle Nancy. 

Drake et Sixtine élargissent des sourires aux dents longues. Moi, j’observe ce spectacle, éprouvant la faim qui me tord les entrailles. Ma soif qui devient si forte que des spasmes agitent mes membres. Je reporte mon attention vacillante sur Lennox. Il se tient près d’Elinor et de ma mère, le regard figé sur le balcon où je me trouve. À présent presque encerclés, tous trois reculent. Un loup hurle à la lune. La meute stoppe son avancée.

— Neeve ! crie Eli. Viens, je t’en prie. 

Elle fait deux pas en arrière. Menés par Taylor, les vampires achèvent de les cerner. Des pupilles rouges luisent dans la nuit. 

— Neeve, nous pouvons t’aider ! ajoute-t-elle d’une voix suppliante. 

N’a-t-elle pas encore compris que je suis foutue ? Pourquoi sont-ils venus ? Pourquoi m’infliger ça, alors que je souffre déjà tant ? 

Une douleur se loge dans mon ventre. Des larmes de sang perlent à mes paupières. Je recule et entre dans la chambre. 

— C’est le moment d’attaquer, déclare Drake à Sixtine. 

— Hum… Oui, tu as raison. 

Je n’ai certes plus mes pouvoirs. Ils végètent dans une boîte depuis qu’on me les a ôtés, juste avant le procès. Mais je peux sentir la magie qui s’élève derrière moi. Je fais volte-face et découvre Sixtine, les bras levés. Une sorte de brume sombre se dégage d’elle. Elle s’apprête à invoquer un sortilège qui s’abattra sur les loups. Un soudain élan de panique s’empare de moi. 

Je n’ai pas mes pouvoirs… 

Je ne suis plus une sorcière, et même pas tout à fait une vampire. 

Solution… Solution ! Voilà ce que mon esprit me souffle, comme s’il se réveillait à la perspective qu’il arrive du mal aux gens que j’aime. 

Mon regard fébrile parcourt la chambre et tombe sur la chaise du bureau. Je me jette sur elle à toute vitesse et brise un pied avant d’en placer l’extrémité sur mon cœur. Mais le bruit fracassant attire l’attention de Sixtine. 

— Neeve, qu’est-ce que…

— Arrête ça ! clamé-je.

Elle sursaute en constatant que le pieu s’enfonce dans ma poitrine. 

— Neeve ! 

— Arrête. Ça ! répété-je, alors que la pointe acérée me perce la chair.

— Je ne compte pas tuer Eli, Lennox et ta mère, je ne suis pas un monstre ! lance-t-elle. Mais les loups, ils… 

— Si l’un d’eux crève, je crève aussi, répliqué-je sombrement.

Son expression interloquée se mue en effroi. 

Mais mon stratagème fonctionne, sous l’œil rageur de Drake. 

 

Drake… 

Même deux semaines après l’arrivée d’une nuée de vampires au manoir, je cherche à éviter cet homme. Il me fait froid dans le dos. La dévotion qu’il manifeste envers Sixtine est à la fois de la folie et de l’amour. Un amour pervers. Ses surnoms d’oiseaux qu’il claironne à chaque fois qu’il s’adresse à elle me rendent dingue. Je le hais. C’est viscéral. 

Le sang magique dont je m’abreuve continuellement a calmé ma démence, mais je ne supporte pas ce que je suis. Alors je ne parle pas. Ne m’implique pas. J’observe, et je n’aime pas ce que je vois. 

Nous sommes attablés, comme si nous allions partager un repas. Deux verres de sang frais trônent devant Drake et Sixtine qui se dévorent des yeux. Bientôt, ils danseront sur le carrelage en damier noir et blanc du grand salon à l’ambiance gothique. 

Sixt oublie un instant ma présence tant elle est subjuguée par celle de Drake. J’ai appris que c’est cet homme qui a fait de ma meilleure amie ce qu’elle est devenue. Je m’accroche à ses réminiscences d’émotions humaines pour me persuader que je ne l’ai pas complètement perdue, mais j’ai peur. Pas pour moi, car je suis foutue. Pour elle. Uniquement pour elle. Ses délires de domination ne font que s’exacerber et Drake ne fait rien pour les étouffer. Je le déteste. C’est plié. 

Il se lève et invite Sixt à danser. De la musique classique s’élève dans la vaste pièce. Drake enlace Sixtine, le regard énamouré. Mon esprit s’envole vers Lennox, puis j’évite d’y penser. Je les contemple tandis qu’ils arpentent la salle et ne manque pas les œillades de Drake à mon intention. Elles ne sont pas discrètes et me signifient clairement que je les gêne. Alors je reste et hausse le menton, me rappelant ce qu’il m’a fait, pas plus tard qu’hier.

— C’est le jour où la sorcière inutile va s’alimenter comme un vrai vampire ! a-t-il lancé en traînant par les cheveux une humaine qui hurlait. 

J’admets que j’ai reculé. Son regard était flippant. Son attitude, menaçante. Je l’horripile et c’est réciproque. Que je ne me nourrisse pas des humains relève de l’hérésie, de son point de vue. Il n’est pas le seul à le penser, pour être franche, mais les autres ont abandonné l’idée de me convaincre. 

Drake a délaissé la chevelure de la femme et l’a attrapée à la gorge avant de la soulever comme un vulgaire pantin. Il l’a dressée devant moi et a souri. Les yeux révulsés de sa victime hantent encore mes réflexions. 

— Bois. 

— Non.

— C’est quoi ton problème, Neeve ? T’es une sorcière sans pouvoirs, alors ça te défrise que Sixt soit plus puissante que toi, n’est-ce pas ? Tu veux te distinguer d’une autre manière, c’est ça ? 

Comme si j’en avais quelque chose à faire… Quel con. 

J’aurais aimé répliquer, mais son rictus glaçant ne m’inspirait rien de bon. Je l’ai observé, sur mes gardes. Ses canines ont poussé et se sont plantées dans la fille qu’il a siphonnée devant mon regard hébété. L’enfoiré ! 

Une fois qu’elle a été vidée de son sang, il a lâché sa dépouille sur le sol. Mes yeux se sont portés sur elle. Un sentiment de rage m’a envahie, d’impuissance aussi. J’ai pensé à Sixt qui s’alimente de la même façon que lui. Puis à Eli et à son bébé, à ma famille, à mon frère, à Tyler et à Perry. Leurs visages tournoyaient dans mon esprit, alors j’ai relevé mon regard sur Drake. 

— Moi, je peux te dire ce qui te défrise, mon petit colibri, ai-je déclaré, un sourire narquois pointant à mes lèvres. 

Son air furieux n’a fait que l’amplifier. 

— T’as les boules, Drake. Ça se voit à des kilomètres, et c’est pathétique. 

— De la part d’une fille aussi insignifiante que toi… 

— Aussi insignifiante pour toi, l’ai-je coupé, mais pas pour Sixtine, et ça, tu ne le supportes pas. 

— Dans tes rêves, la rouquine. Sixt n’a d’yeux que pour moi. 

— Si tu as envie d’y croire… l’ai-je raillé. 

Il a serré les poings. Une petite victoire dont je me suis délectée. 

— Ma présence te fait grave chier, ai-je ajouté en m’approchant de lui. Mais va falloir t’y habituer, connard, car tu vas devoir me supporter pour l’éternité. 

Ses yeux se sont plissés. Il contenait sa rage et j’ai kiffé. D’humeur plus guillerette, j’ai mordu dans une poche de sang magique sous son regard meurtrier. Le liquide s’écoulait sur mon menton, puis sur mes fringues. À la fin, j’ai dressé mon majeur et j’ai rejoint Sixt qui entrait, une expression de défi parant mon visage.

— J’interromps une discussion ? a demandé Sixt.

— Pas du tout ! ai-je affirmé. Drake me disait justement que toi et moi ne passions pas assez de temps ensemble, et je suis tellement d’accord avec lui. 

S’il avait eu un pieu dans la main à cet instant précis, je serais morte dans la seconde. Mais il n’en avait pas, et Sixt était là. J’ai agrippé son bras et ai entraîné mon amie hors de la pièce, luttant pour ne pas rire. C’était jouissif…

Du moins, quelque temps. Me chamailler avec Drake fait partie de mes petits plaisirs quotidiens, mais ça devient lassant. Je quitte le grand salon en soupirant. Tandis que je monte les escaliers, je me demande si ce jeu de le provoquer ne va pas vite me gonfler. Je m’ennuie à en crever. Certes, une part de moi est bel et bien morte, mais j’aimerais autant que l’autre trouve un peu d’entrain dans ce qui commence à ressembler à une routine bien huilée. C’est ce que je me dis alors que je longe le couloir de l’aile est du manoir Shadow. Putain, que c’est lugubre, avec ces portraits accrochés partout, façon famille Adams. 

Petite, je venais jouer ici à cache-cache avec Sixt et Eli, et je flippais déjà. Mais je me souviens de nos rires, quand on faisait exprès de se faire peur. Cette pensée me drape de nostalgie. Lorsque mes yeux se dirigent sur la porte tout au fond, menant vers une autre partie du manoir, un frisson me glace. Les parents de Sixt doivent être terrifiés. Ils sont enfermés dans cette aile depuis qu’ils ont été contraints d’inviter à entrer tous les potes vampires de ma meilleure amie. 

Personne ne leur fera de mal. Les types qui les surveillent ne voudraient pas finir pulvérisés par Sixtine et ont bien trop à gagner à demeurer à ses côtés. Malgré sa toute-puissance, même Elyris n’a pas réussi à les retenir. Ces créatures sont cantonnées à sortir uniquement la nuit, et pour certains, cela dure depuis des siècles. Sixtine leur offre la possibilité de s’affranchir de cette contrainte. Qui pourrait leur reprocher d’avoir préféré la nouveauté en choisissant le camp de mon amie ? La reine, sans doute. Mais à part elle… 

Je comprends d’ailleurs mieux pourquoi ils lui sont si dévoués depuis que j’ai appris à connaître Nancy. Je me présente dans le petit salon où elle a l’habitude de squatter. Elle s’enfile un verre de sang, et je tire mon support de perfusion à roulettes pour me joindre à elle. Un sourire flotte sur ses lèvres tandis qu’elle me regarde approcher. 

— Viens vite, Stiles Stilinski est à un cheveu d’être transformé en loup, bordel ! s’exclame-t-elle en tapant des mains. 

Je m’assois à ses côtés, plaçant le pied à sérum près de moi, puisque je suis dans l’incapacité de me passer de ce putain de sang magique. Ma soif s’est un peu tarie grâce à lui, mais dès que je ne m’en abreuve plus, la folie reprend ses droits. Pas que je sois complètement saine d’esprit, mais c’est un bon jour comparé à d’autres. Je dois donc me coltiner ma perf à longueur de temps. 

Depuis que Lennox a quitté les lieux en compagnie de la meute, je ne cesse de penser à lui, à Elinor, et à ma famille aussi. Je les sais en sécurité, c’est déjà ça. Mais ils me manquent. Nancy me dit que mes souvenirs vont peu à peu s’estomper. Pas disparaître, mais ils ne devraient plus autant me torturer. Ça n’a pas l’air très vrai, en ce qui me concerne. Peut-être parce que je n’ai pas bu de l’hémoglobine humaine et que mon cœur bat encore un peu. Qu’en sais-je, après tout ?

— Qu’il se fasse transformer une bonne fois pour toutes et qu’on n’en parle plus ! lâché-je. 

Nancy passe tout son temps libre à regarder des séries. Bien que j’aie fréquenté plus qu’étroitement une meute de loups, je n’aime pas tellement Teen Wolf. Je préfère Charmed et Buffy. Quoique Charmed, c’est tout de même vachement cliché niveau sorcellerie, mais merde, Cole est carrément sexy, quoi qu’en dise Sixt qui n’a jamais supporté cette série. 

D’ailleurs, après la fin de son épisode, Nancy passe à la tueuse de vampires. Angel, son vampire énamouré, à l’air constamment déprimé, est sur le point de redevenir Angelus, le tueur sanguinaire. 

— Il est nettement plus crédible comme ça ! balance Nancy quand il s’attaque à une gorge humaine avec une tronche effrayante. C’est quand même cool qu’on n’ait pas cette gueule-là, tu trouves pas ?

Tu m’étonnes… 

— Dis, tu me files un peu de Magic Blood, s’te plaît ? ajoute Nancy. 

Je soupire et sors du petit sac que je porte en permanence une poche du breuvage magique qu’a concocté Sixtine pour moi et que Nancy a baptisé « Magic Blood ». Je dois toujours en avoir sur moi. Nancy affirme que ce n’est pas aussi consistant que le sang humain, mais que ça a un goût de fraise. Elle n’a pas avalé autre chose que de l’hémoglobine depuis des millénaires, alors elle a tendance à souvent m’en chiper. Elle plante sa paille dans la poche et s’enfile une gorgée en creusant les joues. 

— Vous faites quoi ? demande Sixtine qui apparaît sur le seuil du salon. 

— On mate Buffy ! réponds-je. 

Elle sautille et vient se placer sur le canapé. Manque plus que le pop-corn. Depuis quelques jours, Sixt est plus enjouée, et je fais mon maximum pour entretenir sa bonne humeur. Je suis consciente que ça gonfle Drake qu’elle se montre si joyeuse grâce à moi. Faut dire que j’ai arrêté de lui reprocher ma nouvelle condition. Je m’y fais et je sais que l’intention de Sixt était de me sauver. Après avoir ingurgité du Magic Blood, mes pensées sont devenues plus cohérentes. Certes, je lui en veux de ne pas avoir laissé mon corps calciné et à peine vivant aux loups. Mais je ne peux réprimer ce que je ressens pour elle. Et ce que je ressens en réalité et que je masque avec tant de volonté, c’est du chagrin. La véritable Sixtine est morte, des mains – ou plutôt des crocs – de cet enfoiré de Drake. Lui, je ne peux pas me l’encadrer. D’ailleurs, quand il se présente à son tour, je l’envoie chier. Pour changer.

— Manquait plus que ton toutou, Sixt ! lâché-je sans même adresser un regard à ce connard. 

— T’es méchante, réplique mon amie sans pour autant dévier son attention de l’écran. 

Un rictus se forme sur mes lèvres. Je jette un œil à Drake qui me fusille des siens. Son silence et son aura ténébreuse pourraient me faire flipper, mais il doit savoir que sa dulcinée le vaporiserait s’il me faisait le moindre mal. Je ne me fais pas prier pour le lui rappeler à travers toutes les piques que je lui adresse. 

Mon attention glisse sur Sixtine. Elle sourit. Nancy m’a dit qu’elle ne l’avait jamais vue avec une telle expression avant que j’intègre le nid. Drake grogne et s’affale dans un fauteuil, l’air sombre. Je parie qu’il aurait voulu prolonger cette danse d’une manière plus poussée si Sixt ne s’était pas aperçue de mon absence. Elle ne reste jamais bien longtemps loin de moi.

— Fais pas la tronche, bébé, lui lance son amante. Je m’occupe de toi juste après cet épisode. 

Drake se redresse un peu, excité de l’entendre. 

— D’accord, mais évitez de le faire encore devant tout le monde, déclare Nancy. C’est vraiment malaisant. 

Personnellement, je préférerais me laver les yeux à la javel plutôt que de voir ce con et ma meilleure amie copuler. Au regard des bruits obscènes qui proviennent souvent de leur chambre et que je discerne bien trop nettement à cause de mon ouïe nouvellement aiguisée, je sais que ces deux-là sont particulièrement actifs. La Sixtine humaine n’était pas versée dans la débauche, pourtant. Elle a bien changé. D’ailleurs, elle lui jette une œillade vicieuse. Dieu merci, une présence à la porte m’arrache à ce moment de gêne. Nancy se lève, toute guillerette, et se lance dans les bras de Taylor, son petit ami éclaireur aux dents longues et parfaitement taré. 

— La reine s’est tirée ! clame-t-il. On suppose qu’elle est partie se réfugier dans son domaine de La Nouvelle-Orléans. 

Drake lui accorde une soudaine attention. Sixtine sourit. 

— Elle a enfin compris qu’elle ne pouvait pas rivaliser avec moi, dit-elle. Le fait qu’elle soit immunisée contre la magie ne lui donne pas la capacité d’en user. Les nôtres ont saisi où se trouvait le vrai pouvoir et cette grue ne peut que se rendre à l’évidence. Cette nouvelle me ravit, Taylor, merci. 

La poitrine du vampire se gonfle à ces mots. Il vient s’installer à côté de Nancy et s’octroie une gorgée de Magic Blood. 

— Tu crois que tu pourrais en faire au chocolat ? demande-t-il à Sixtine. Je ne me souviens plus du goût du cacao, mais j’adorais ça, avant de crever. 

— Je doute qu’Elyris te laisse prendre les rênes des clans vampires sans lever le petit doigt, marmonne Drake qui n’a cure de la remarque de Taylor. 

À ses yeux, le Magic Blood est un blasphème. Ça m’amuse que ça le fasse chier. Je tends la poche à Sixtine qui en avale un peu, tout en me délectant du regard noir de Drake.

— Que peut-elle faire ? souffle Nancy alors qu’Angelus se tape un sanglant festin à l’écran. Bordel, ce qu’il est sexy !

J’ai parfois du mal à la suivre. 

— Je préfère Spike, rétorque Sixtine qui ne se détourne pas de la série. 

— Les mecs peroxydés, c’est ton truc, faut croire, lance Nancy en observant son oncle. 

Une virgule se forme aux coins des lèvres de Drake. 

La discussion sur la reine Elyris est close. Pourtant, je ne peux m’empêcher de penser que Sixtine prend cette affaire avec bien trop de décontraction. J’ai conscience que je ne suis pas comme eux. Je ne suis comme personne, à vrai dire… Une sorte d’hybride chelou. Sorcière sans pouvoirs. Vampire, pas tout à fait. Peut-être est-ce cela qui me donne le sentiment d’avoir davantage la tête sur les épaules que les quatre créatures à mes côtés. 

Des siècles m’attendent avec cette bande de cinglés. J’espère tout de même qu’on aura d’autres séries à regarder.

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