L'âme des Horloges
17 Avril
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Elle se pelotonne contre son renard polaire. Je retourne à mon article. Je suis vivant. C’est la première pensée qui m’a traversé l’esprit. La seconde a été : Reste à terre. S’il s’agissait d’une attaque au lance-roquette, d’autres explosions risquaient de suivre. Mon…
« Papa, tu ne veux pas connaître ton avenir, toi ? »
Je laisse passer plusieurs secondes en rongeant mon frein. « Non.
– Pourquoi ?
– Parce que… » Je pense à la grand-tante Eilísh et à son script mystique, à la famille de Nasser, au major Hackensack, et à cette promenade à vélo le long de la Tamise, par une chaude journée de 1984, où j’avais reconnu cette fille allongée sur les galets, avec son t-shirt Quadrophenia, son jean aussi noir que ses cheveux courts ; cette fille qui dormait, la tête sur un sac de sport qui lui servait d’oreiller, et que je m’étais dit : Ne t’arrête pas, continue… Et que j’avais fait demi-tour. J’ai refermé mon portable, me suis approché du lit, ai retiré mes chaussures et me suis allongé à côté d’Aoife. « Eh bien, imagine que je découvre que quelque chose de grave va m’arriver ou, pire, que cette chose arrivera à toi ou à Maman, mais que je ne pourrai rien y faire ? Je serais plus heureux si je ne le savais pas. Comme ça je pourrais encore… profiter des après-midi ensoleillés. »
Aoife ouvre de grands yeux sérieux. « Mais si tu pouvais y faire quelque chose ? »
J’attrape ses cheveux à la base, au sommet du crâne, ce qui lui fait une sorte de chignon de samouraï. « Et si je ne pouvais pas, mademoiselle Tête-d’ananas ?
– Hé, je ne suis pas » – elle bâille – « une tête d’ananas. » Je bâille à mon tour, alors Aoife s’exclame : « Ha ! Tu as attrapé mon bâillement.
– Bon, d’accord, je vais piquer un petit roupillon avec toi. » Ce n’est pas une si mauvaise idée. Aoife va dormir au moins une heure, pendant que moi, après m’être réveillé frais comme un gardon au bout de vingt minutes de micro-sieste, je prendrai connaissance des derniers mensonges de Rumsfeld, terminerai mon article et trouverai un moyen d’expliquer à Holly et au lion peureux que je dois retourner au Caire mercredi. « Bonnet d’nuit, lui dis-je à la manière de Holly. Fais de beaux rêves. »
« Ed ! ED ! » J’étais en train de rêver que Holly me réveillait dans une chambre d’hôtel, qu’elle avait le regard paniqué d’un cheval qui se sait sur le point de mourir. On croirait que Holly me demande : « Où est Aoife ? » mais c’est impossible car Aoife est endormie juste à côté de moi. La force gravitationnelle est bizarre, mes membres sont creux et j’essaie de lui dire « Qu’est-ce qu’il y a ? ». Holly ressemble à quelqu’un qui imiterait mal Holly. « Ed, où est Aoife ?
– Là. » Je soulève la couverture.
Je ne trouve que son renard polaire.
Vingt mille volts me traversent : je suis hyper-alerte.
Inutile de paniquer. « Dans la salle de bains.
– Je viens de regarder ! Ed, elle est où ?
– Aoife ? Sors de ta cachette, ce n’est pas drôle ! Je me lève et glisse sur Le Sauveteur d’animaux 2004 tombé à terre. J’inspecte le placard à vêtements, l’espace de six centimètres sous le lit, puis la salle de bains et sa cabine de douche. Mes os se transforment en Patafix chaude. Elle a disparu. « Elle était là. On a commencé la sieste, il y a une minute à peine. » Je regarde l’heure sur l’afficheur de la télé : 16:20 ! Merde, merde, merde. Je me précipite vers les fenêtres, comme si… Quoi, comme si Aoife, noyée dans la foule du week-end qui s’étale sur la promenade, allait me faire signe d’en bas ? Mon orteil se cogne à quelque chose et la douleur me transperce : Aoife me demandait où la chambre de Dave et Kath se trouvait ; et pourquoi elle ne pouvait pas aller voir Dwight Silverwind. Je cherche ses sandales. Disparues. Holly me parle, mais c’est comme si j’avais oublié mon anglais : ce ne sont que des voyelles et des consonnes. Et puis elle s’arrête, et attend que je réagisse.
« Soit elle est allée te chercher, soit elle est allée dans la chambre de tes parents, ou alors… Ou alors elle est allée voir le médium sur la jetée. Va vérifier dans la chambre de tes parents. Et dis à la réception que s’ils voient une fillette de six ans qui porte un… qui porte un » – Putain, qu’est-ce qu’elle portait, déjà ? – « un t-shirt avec un zèbre, de ne pas la laisser sortir. Je vais chercher sur la jetée. » Je fourre mes pieds dans leurs chaussures, et au moment où je quitte la pièce, Holly me lance : « Tu as ton téléphone ? » ; je vérifie et lui réponds : « Ouais », avant de foncer dans le couloir en direction des ascenseurs, où deux dames en robe fleurie tout droit sorties d’un roman d’Agatha Christie attendent à proximité d’une gigantesque plante de belle-mère dans un grand pot en bronze. J’appuie sur le bouton pour descendre, mais aucun des ascenseurs n’arrive ; je ré-appuie dessus et me rends compte que je marmonnais : « Merde merde merde merde merde », sous les regards furieux des dames. Finalement, l’ascenseur arrive, s’ouvre, et un Dark Vador pointe son sabre laser vers le haut et demande : « Vous montez ? » avec l’accent de Belfast. Une image d’Aoife sur le toit me flanque un coup dans les roubignoles, et je grimpe dans la cabine. Mme Marple déclare : « Nous descendons, mais je dois dire que votre costume est splendide. » Non, c’est complètement absurde. Les portes qui donnent sur le toit sont verrouillées, évidemment. Les règles de sécurité, tout ça. C’est sur la jetée qu’Aoife se trouve. Je ressors pile au moment où les portes se referment, et m’écorche le tibia, déclenchant la réouverture de la cabine et la réprobation de Dark Vador : « Faudrait savoir, mon vieux. » Les escaliers. Je suis une flèche indiquant « Escaliers », qui mène à une autre flèche indiquant la même chose ; je la suis également et elle me conduit à une autre, puis une autre, et encore une autre. La moquette étouffe le bruit de ma foulée. Devant moi, les deux dames entrent dans l’ascenseur. Je crie : « ATTENDEZ-MOI, RETENEZ L’ASCENSEUR ! » et bondis comme Michael Jordan, mais me prends les pieds dans mes lacets et glisse sur dix mètres, me brûlant la pomme d’Adam sur la moquette ; roulis des portes qui se referment. Peut-être que les deux Agatha Christie auraient pu retenir l’ascenseur, ou peut-être pas, mais, en tout cas, elles ne l’ont pas fait, les garces, alors mon pouce martèle le bouton, mais trop tard, cette saleté d’ascenseur est parti, et ma fille, avec toute son innocence et sa crédulité, se rapproche de ce type sur la jetée, avec son petit cabinet verrouillable et qui ne s’embête certainement pas à mettre un caleçon sous sa toge de Merlin. Je renoue mes lacets, puis recule : l’ascenseur est au septième étage et met une décennie à atteindre le sixième, où il passe une autre décennie ; je suis pris d’une envie de crier, mais j’aperçois des marches à travers une porte vitrée dissimulée par la plante de belle-mère. Putain ! Dans cette cage d’escalier qui résonne sous mes pas, je fonce à tout berzingue, tel un héros de film d’action aux genoux flageolants, mais a-t-on déjà vu le héros d’un film piquer du nez alors qu’il est censé veiller sur sa fille unique, sa jolie, drôle, parfaite et fragile petite fille ? Je dévale les étages, parti pour un voyage au centre de la terre, où une odeur de peinture devient plus prononcée, et dépasse un ouvrier sur un escabeau : « Hé, mollo, mon gars, vous allez déraper et vous fracasser le crâne ! » J’arrive devant une porte indiquant « SORTIE DE SECOURS », dont la petite lucarne noire de poussière donne sur un quai de déchargement souterrain, ce qui signifie que je suis à l’arrière du bâtiment au lieu d’être devant, et puis, de toute façon, la porte est verrouillée : pourquoi je n’ai pas attendu l’ascenseur, bordel ? Je traverse en vitesse le couloir de service, et m’arrête en dérapant devant l’écriteau « ACCÈS RDC », mais qu’est-ce que c’est que cette certitude de ne plus uniquement me trouver dans un dédale de couloirs et de portes, mais aussi de décisions et de priorités, d’y déambuler non pas depuis une minute, mais depuis des années, et d’avoir emprunté de mauvais détours il y a des siècles, et de ne plus être en mesure de rebrousser chemin. Je me heurte à une porte qui indique « ACCÈS » dont je tourne la poignée et que je tire mais qui ne s’ouvre pas, parce qu’il faut pousser et pas tirer, alors je pousse et…
Quoi ? Une halle d’exposition s’ouvre devant moi, infiniment profonde, large, et même haute. Je suis sidéré que l’hôtel Maritime puisse contenir un espace qui se prolonge – oh oui, c’est certain – sous les fondations des bâtiments voisins, sous la promenade, voire sous la Manche. Ils sont des milliers à fouiner dans les couloirs et les allées bordées de stands et d’étals ; le bruit est océanique. Certains sont habillés normalement, mais la plupart portent un costume : des Superman, des Batman, des Watchmen ; des Dr Spock, des Dr Who, des Dr Denfer ; trois Z6PO, deux Klingons, un silurien à tête de lézard ; une file indienne de Harry Potter chinoises, une Catwoman avec une barbe de trois jours qui rajuste la bretelle de son soutien-gorge, et un couple de singes de la planète du même nom ; une troupe d’agents Smith de Matrix, un TARDIS sur pattes, un Schwarzenegger à moitié pulvérisé dont on voit des morceaux d’endosquelette de T-800 ; des vannes, des rires et des discussions sérieuses. Imagine qu’Aoife soit tombée dans cette réserve géante de types bizarres, de geeks et de fans de SF. Elle ne trouverait jamais la sortie. D’ailleurs, où elle est, cette sortie ? Au niveau des grandes portes situées tout à l’autre bout, bien entendu, sous la banderole « PLANET CON 2004 BRIGHTON ». Je me hâte de traverser le flot tranquille des chineurs de mangas, de Tribules, de t-shirts vantant que « LES TREKKIES TE LA METTENT DANS LE TURBOMOTEUR », de USS Enterprise à monter soi-même, de figurines en métal tirées de Battlestar Galactica ; je passe devant un Dalek qui claironne son Shakespeare : « Un jour, damoiseaux et damoiselles d’ors vêtus / Comme les ramoneurs à la poussière seront revenus » ; j’esquive un Homme invisible, me faufile derrière l’impitoyable Empereur Ming de Flash Gordon, me presse contre une sorte d’Uruk-hai, et ça y est, j’ai perdu la direction de la sortie, j’ai perdu Aoife, le nord, le sud, l’est et l’ouest, aussi, je demande mon chemin à Yoda, qui me répond : « À côté des chiottes, mon pote », tout en tendant l’index, alors, enfin, j’arrive dans le hall d’entrée et me glisse entre un reporter en herbe et Judge Dredd. Je me propulse vers l’extérieur…
… et atterris dans la friture et le sel de l’après-midi, effectuant des sauts de grenouille entre les voitures pour rejoindre la promenade. Les klaxons retentissent mais, aujourd’hui, j’ai une bonne excuse. Le beau temps charrie son infernale marée humaine Où est Charlie ?-esque de station balnéaire, de familles qui n’ont pas perdu leurs filles de six ans par inadvertance, par négligence, et je serais prêt à me damner pour avoir l’occasion de retourner dans notre chambre il y a une heure. Je m’occuperais d’elle différemment et dirais : « Bon, j’ai peut-être été un poil ronchon, tout à l’heure, je suis désolé, on va aller voir ce M. Silverwind », et si seulement je pouvais retrouver Aoife, je donnerais à ce vieux salopard mystique ma carte bleue et lui torcherais le cul pendant un an et un jour. Ou bien si je pouvais sauter en avant d’une heure, après avoir retrouvé Aoife saine et sauve, la première chose que je ferais serait d’appeler Olive Sun et de lui annoncer : « Désolé, Olive, mais envoie plutôt Hari pour l’interview de Dufresne, ou Jen. » Mon Dieu, mon Dieu, je vous en prie, faites qu’Aoife surgisse de la foule en courant et qu’elle me saute dans les bras. Faites qu’un étranger ne l’ait pas embarquée dans sa camionnette – Ne monte pas, non, ne monte pas. Des torrents de gens jouant des coudes pour accéder ou quitter la jetée se déversent ; je remonte le courant en trottinant, puis ralentis : il ne faudrait pas que je la rate si elle rebroussait chemin, cherchant son papa… Continue à balayer tous les visages en tentant de détecter celui d’Aoife ; ne pense pas aux gros titres du genre : « LA FILLE D’UN REPORTER DE GUERRE DISPARAÎT », ni aux suppliques déchirantes face aux médias, aux déclarations de l’avocat au nom des Sykes, eux qui ont déjà vécu ce cauchemar une fois, exactement le même : « LA TRAGÉDIE FRAPPE UNE NOUVELLE FOIS LA FAMILLE DE JACKO SYKES » ; ces semaines de fermeture du Captain Marlow en 1984 – « pour des raisons familiales », indiquait la note placardée à la porte – ; les journaux qui rapportaient qu’on avait aperçu un garçon correspondant à la description de Jacko, mais qui n’était jamais lui ; et Kath, qui me disait : « Désolée, Ed, elle n’a envie de voir personne, aujourd’hui ». Tout compte fait, je n’avais pas pris mon billet InterRail et j’avais travaillé tout l’été dans une jardinerie sur le rond-point de la A2. Je me sentais responsable de ce qui était arrivé, moi aussi : si j’avais convaincu Holly de rentrer chez elle ce samedi soir-là, au lieu de crocheter la serrure de l’église, Jacko ne serait peut-être pas sorti faire un tour. Mais elle me plaisait et j’espérais qu’il se passe quelque chose. Mon téléphone gazouille – Je vous en prie, mon Dieu, faites que ça finisse. C’est Holly, Holly-la-coriace, et j’implore : Mon Dieu, pitié, je vous en prie, faites qu’elle ait de bonnes nouvelles, et je demande : « Du nouveau ?
– Maman et Papa ne l’ont pas vue. Toi ?
– Je remonte la jetée.
– J’ai informé le directeur de l’hôtel. Ils ont fait une annonce aux haut-parleurs, et Brendan ouvre l’œil à la réception. Ils disent que, au commissariat, ils mettront du temps à envoyer quelqu’un, mais Ruth les travaille au corps.
– Je te rappelle dès que j’arrive chez le médium.
– D’accord. » Fin de l’appel. Je suis presque à la salle d’arcade – ouvre les yeux, bordel, ouvre les yeux ! Une petite fille aux cheveux bruns qui porte un t-shirt avec un zèbre et un collant vert se faufile entre les portes grandes ouvertes. Putain, c’est elle, c’est forcément elle : une grenade d’espoir explose dans mon ventre, et je crie : « AOIFE ! »
Tout le monde se retourne pour savoir qui est ce fou, mais pas Aoife.
J’esquive les avant-bras rougis par le soleil, les glaces et les barbotines.
La pénombre de l’intérieur me chamboule les cinq sens. « Aoife ! »
Bruit de tronçonneuse des voitures de course, tacatacatacata des canons laser, fracas des immeubles bombardés qui s’eff…
Là ! Aoife ! Merci mon Dieu, merci, merci ! Elle regarde une fille plus âgée qui porte un débardeur et des bracelets, et qui s’agite sur le plateau d’un jeu baptisé Dance Dance Revolution. Je me penche et m’agenouille à côté d’elle : « Aoife, tu ne peux pas partir toute seule comme ça, ma puce ! Maman et moi on a failli avoir une crise cardiaque ! Allez, viens. » Je lui prends la main. « Aoife, on y va, maintenant. »
Mais Aoife se tourne vers moi : elle n’a pas les bons yeux, ni le bon nez, ni le bon visage. Une poigne de fer m’éjecte, celle d’un costaud d’une cinquantaine d’années qui porte un vilain t-shirt en acrylique : « Qu’est-ce que tu fais avec ma fille, là ? »
De pire en pire, c’est de pire en pire. « Je… Je… Je l’ai prise pour ma fille, je l’ai perdue, elle était… Mais elle… elle… »
Le type songe à m’arracher la tête. « Bah tu vois, ce n’est pas elle. Fais gaffe mon pote, les gens pourraient se faire des idées, mais ils ont peut-être leurs raisons, tu piges ?
– Excusez-moi, je… je… je… » Je m’empresse de sortir au soleil, vomi de la salle d’arcade tel Jonas d’une baleine graisseuse et enfumée.
Tout ça, c’est ta punition pour Aziz et Nasser.
Dwight Silverwind représente mon dernier espoir. Dans soixante secondes, j’y suis.
Il n’oserait pas l’agresser sexuellement ici. Il y a trop de monde.
Peut-être qu’il va lui dire d’attendre son papa.
Je trouverai Aoife assise là, contente de sa petite blague.
Est-ce qu’elle connaît le numéro de Holly ? Je ne sais pas.
Je passe devant un stand de hamburgers, un stand de basket-ball où le but est de marquer des paniers.
Puis devant un type en nage dans un nounours géant.
Une petite fille se tient là, les yeux rivés sur la mer qui chante sa berceuse.
Je suis de plus en plus près de chez Dwight Silverwind, la jetée de Brighton tangue, mes côtes me rentrent dans les organes, une femme tricote devant le Sanctum et un écriteau indiquant « Consultation en cours » est accroché à la porte. J’entre en trombe dans cette petite caverne sombre où il y a une table, deux chaises rembourrées, trois bougies, de l’encens, des cartes de tarot étalées, un Dwight Silverwind étonné et une Noire en survêtement… mais pas d’Aoife. Pas d’Aoife. « Euh… Vous voulez bien nous laisser terminer ? » demande la cliente.
J’interroge Silverwind : « Est-ce que ma fille est venue vous voir ? »
La dame se lève : « Vous ne pouvez pas entrer ici comme ça, enfin ! »
Silverwind fronce les sourcils. « Je me souviens de vous. Vous êtes le père d’Aoife.
– Elle s’est enfuie. De l’hôtel où je séjourne. Le Maritime. Je… Je… Je pensais qu’elle… » – Ils me regardent comme si j’étais complètement dingue. J’ai envie de vomir – « … serait peut-être ici.
– Je suis navré, monsieur Brubeck, m’annonce Dwight Silverwind comme on annonce un décès. Mais je vous assure que nous ne l’avons pas vue. »
Je saisis mon crâne entre mes mains, comme pour l’empêcher d’exploser, le sol s’incline à quarante-cinq degrés, et si la dame ne m’avait pas rattrapé et assis sur la chaise, je me serais fracassé la tête au sol. « Comprenons bien de quoi il est question. Il s’agit d’une enfant qui a disparu, c’est bien ça ? demande-t-elle, avec son accent de Birmingham.
– Oui », réponds-je d’une voix aussi fine qu’une crêpe dentelle. Disparue.
Une approche très pragmatique : « Nom et âge ? »
Disparue. « Edmund Brubeck. J’ai, euh, trente-cinq ans.
– Non, Edmund. Le nom et l’âge de l’enfant.
– Ah. Aoife Brubeck. Six ans, elle n’a que six ans !
– D’accord, d’accord. Et qu’est-ce qu’Aoife portait comme vêtements ?
– Un t-shirt avec un zèbre. Des sandales.
– Bon, ce qui compte dans ces situations, c’est de réagir rapidement : j’appelle la sécurité de la jetée et je demande à ceux qui sont de garde d’ouvrir l’œil. Vous allez me donner votre numéro de téléphone. » Elle me tend un stylo et une carte de visite : j’y inscris mon numéro. « Dwight, vous allez raccompagner Ed jusqu’au haut de la jetée en scrutant la foule. Moi, je reste ici. Si elle n’est pas sur la jetée, retournez à l’hôtel Maritime, et on refera le point. Ed, si Aoife passe par ici, je vous appelle. Allez-y. Allez, on se dépêche ! »
À l’extérieur, mon téléphone sonne ; c’est Holly, qui me demande : « Elle est là ? »
Malgré ma réticence à lui répondre, je vends la mèche : « Non.
– D’accord. Sharon envoie des SMS à tous les invités pour qu’ils fouillent l’hôtel. Rapplique. Je suis dans le hall avec Brendan.
– Entendu, j’arrive de s… » Mais elle a déjà raccroché.
Des pulsations musicales émanent de la fête foraine. Aoife s’y trouverait-elle ? « Ils ne laissent pas entrer les enfants de moins de dix ans non accompagnés d’un adulte. » Dwight Silverwind porte toujours son gilet à strass. « Allez, on passe la jetée au peigne fin. Mlle Nichols » – d’un mouvement de menton, il désigne son Sanctum – « veille au grain. Elle est agent de la circulation.
– Mais, et votre… » – j’indique son cabinet – « Vous travaillez.
– Ce matin, votre fille est venue à moi pour une raison particulière, et je pense que c’est celle-ci. » Nous repartons vers la promenade en scrutant tous les visages, même dans la salle d’arcade. Rien. Arrivé au bout – ou au début – de la jetée, je m’efforce de remercier Dwight Silverwind de son aide, mais celui-ci me rétorque : « Non, non : c’est comme si un script m’indiquait de rester avec vous jusqu’au dénouement.
– Quel script ? » lui demandé-je, mais déjà nous traversons la route et pénétrons dans la fraîcheur du hall de l’hôtel Maritime où, de ma folle escapade, je n’ai rien rapporté de mieux qu’un type rabougri déguisé en druide qui n’a d’ailleurs pas l’air si bizarre parmi cette foule de fans de SF. Derrière le comptoir de la réception, un centre des opérations s’est improvisé. Téléphone coincé entre la tête et l’épaule, un directeur d’hôtel bien embêté est cerné de Sykes et de Webber qui braquent soudain le regard vers le mauvais père à l’origine du cauchemar qui est en train de se jouer : Sharon et Peter, Ruth et Brendan, Dave et Kath, et même Pauline et Austin. Je leur annonce ce qu’ils savent déjà : « Elle n’était pas sur la jetée.
– Amanda est dans votre chambre, au cas où Aoife y retournerait toute seule, m’informe Ruth.
– Ne vous inquiétez pas, déclare Pauline. Elle va pointer le bout de son nez d’ici peu », et Austin, à ses côtés, opine du chef avant de me préciser que Lee est parti avec ses amis sur la plage, au cas où Aoife se serait mis en tête d’aller barboter dans l’eau. Dave et Kath ont l’air d’avoir pris vingt ans, et c’est à peine si Holly remarque que je suis revenu.
Le directeur lui demande : « Je vous passe le commissaire de police, madame Brubeck ? »
Elle prend le combiné. « Allô… Oui. Ma fille. Oui… Écoutez, je sais, ça fait moins d’une heure, mais elle n’a que six ans, alors je veux que vous lanciez toutes vos équipes à sa recherche immédiatement… Eh bien faites une exception, commissaire !… Non, vous, écoutez-moi : mon compagnon est journaliste et travaille pour un quotidien national, alors croyez-moi, si on ne retrouve pas ma fille saine et sauve, vous regretterez de ne pas avoir lancé immédiatement cet avis de recherche… Voilà, merci. Six ans, cheveux noirs, jusqu’aux épaules… un t-shirt avec un zèbre… un pantalon rose. Des sandales… Je ne sais pas, attendez deux secondes. » Holly me regarde, le visage blème. « Son chouchou était encore dans la chambre ? »
Je dois avoir l’air bête : son quoi ?
« Le truc élastique argenté avec lequel elle s’attache les cheveux ? »
Je ne sais pas. Je ne sais pas. Je ne sais pas. Mais avant que Holly puisse donner sa réponse, sa tête retombe en arrière, bizarrement inclinée, et son visage commence à se fermer. Qu’est-ce qui se passe, encore ? Une fois, j’ai vu un collègue diabétique faire une crise d’hypoglycémie, et ça y ressemble beaucoup. « Rattrapez-la ! » ordonne Sharon. Je me penche en avant, mais déjà, Brendan et Kath la réceptionnent.
« Ici, amenez-la jusqu’ici », dit le directeur de l’hôtel, et Holly est à moitié traînée dans un bureau en retrait de la réception.
Sa respiration est à présent très saccadée, et Kath, qui a suivi une formation d’infirmière à Cork il y a des années de cela, dit à tout le monde : « Laissez-la respirer ! Reculez, reculez, reculez ! » tandis qu’elle et Brendan la déposent sur un canapé dégagé en vitesse. « Respire plus lentement, ma chérie, conseille Kath à sa fille. Respire doucement, tu veux bien… ? » Je devrais être à ses côtés mais il y a trop de Sykes agglutinés, et ce bureau est minuscule, et puis, de toute façon, on sait très bien qui est responsable de tout ceci. Mais je suis suffisamment près pour voir les yeux de Holly, dont les pupilles rétrécissent jusqu’à presque disparaître. Pauline Webber s’interroge : « Ses yeux, qu’est-ce qu’ils ont ? » et puis l’épaule de Brendan qui me cache la vue, et puis le visage de Holly, secoué de tics, et puis Dave qui demande : « Kath, tu ne crois pas qu’on devrait appeler un médecin, là ? » et puis la dernière lueur de conscience qui quitte le visage de Holly, et puis Brendan qui demande : « Tu crois que c’est une sorte de crise cardiaque, Maman ? » et puis Kath qui lui dit : « Son pouls est sacrément rapide, là », et puis le directeur qui annonce : « J’appelle une ambulance. » Mais alors les lèvres et la mâchoire de Holly se mettent à remuer ; elle prononce le mot « Dix… » d’une voix très confuse, similaire à celle d’une personne sourde de naissance, en plus grave et sur le plus traînant des tons, comme un enregistrement diffusé à la mauvaise vitesse, où les syllabes s’étirent à n’en plus finir, au ralenti.
Kath regarde Dave ; Dave hausse les épaules : « Dix quoi, Holly ?
– Elle dit quelque chose d’autre, Kath », intervient Ruth.
Holly s’apprête à lâcher un second mot : « Quiiiiiinnnnnnn… »
Peter Webber chuchote : « C’est de l’anglais ?
– Holly, ma chérie, l’interroge Dave, qu’est-ce que tu essaies de nous dire ? »
Holly est secouée de légers spasmes, si bien que sa voix tremblotte : « zzz-zzz-zzzeeee… »
Je sens bien que, d’une manière ou d’une autre, ce devrait être à moi de prendre les choses en main : après tout, c’est moi son compagnon. Mais je ne l’ai jamais vue dans un tel état… ni personne, d’ailleurs.
« Dix quinze ? » résume Peter.
Dave demande à sa fille : « Ma chérie, qu’est-ce qui se passe à dix heures quinze ?
– Ça ne veut rien dire, juge Brendan. Elle fait un AVC, un truc comme ça. » Le pendentif du dernier labyrinthe de Jacko tombe du rebord du canapé et se balance dans le vide. Puis Holly se touche le front, grimace de douleur, mais ses yeux ont recouvré leur apparence habituelle : elle parcourt du regard la ribambelle de têtes qui, de haut, la dévisagent avec inquiétude. « Oh, merde. Ne me dites pas que je me suis évanouie. »
D’abord, personne ne sait trop quoi lui répondre.
« Ça y ressemblait en tout cas, dit Sharon. Reste allongée.
– Tu te souviens de ce que tu as dit ? l’interroge Kath.
– Non, mais on s’en fiche : Aoife est touj… Si : c’étaient des nombres.
– Peut-être une heure, Hol, déclare Sharon. Tu as dit “dix quinze”.
– Je me sens mieux, ça va. Qu’est-ce qui se passe à dix heures quinze ?
– Si toi, tu ne le sais pas, comment veux-tu qu’on sache, nous ? fait Brendan.
– Peu importe, ça ne va pas nous aider à la retrouver. Est-ce que quelqu’un a pris la suite de l’appel au commissariat ?
– Pour nous, tu étais en train de faire une crise cardiaque…, lui explique Kath.
– Eh bien, non, Maman, tu vois bien, mais merci quand même. Où est le directeur ?
– Ici, répond le pauvre bougre.
– Passez-moi le commissariat tout de suite, s’il vous plaît. Si je ne pousse pas une gueulante, ils vont continuer à traîner des pieds pour lancer un code 108. » Holly se lève et se dirige vers la porte ; nous autres sortons en nous marchant sur les pieds. À reculons, je me cale derrière le comptoir de la réception pour ne pas gêner, quand une voix m’interpelle : « Edmund. »
Je vois Dwight Silverwind, que j’avais complètement oublié. « Appelez-moi Ed.
– C’était un message. Il venait du Script.
– Comment ?
– C’était un message.
– Qu’est-ce qui était un message ?
– Dix quinze. C’est un signe, un indice. Ce n’était pas Holly qui parlait.
– C’est pourtant bien elle qui a prononcé ces mots.
– Ed, est-ce que Holly aurait des pouvoirs surnaturels ? »
Je n’arrive pas à dissimuler mon agacement. « Non, elle n’a… » Les gens-de-la-radio. « Bon, quand elle était petite, il s’est passé des choses, elle a eu… Oui, on pourrait dire ça. »
Des rides supplémentaires apparaissent sur le visage tombant et ligneux comme du chêne de Dwight Silverwind. « Je suis plus un diseur de bonne aventure qu’un voyant extralucide, je ne vous le cache pas. Les gens ont besoin de se confier sur leurs peurs et leurs espoirs, et je leur propose mes services. Mais, parfois, il arrive qu’il se passe réellement quelque chose. Quand cela se produit, je le sais. Le “dix quinze” de Holly. Il a un sens. »
Son faciès à la Gandalf, ma migraine, la jetée qui tournoie, Eilísh… Une voiture pourrait exploser n’importe quand… L’idée qu’Aoife soit perdue, effrayée, bâillonnée au scotch – arrête arrête arrête…
« Réfléchissez, Ed. Ce ne sont pas des nombres pris au hasard.
– Peut-être pas. Mais je… je suis nul pour déchiffrer les messages codés.
– Non, non. Ce Script n’a rien de sibyllin. La plupart du temps, c’est quelque chose qu’on a sous le nez, tellement près qu’on ne peut pas le voir. »
Il faut que je retrouve Aoife, moi. Ce n’est pas le moment de causer métaphysique. « Écoutez, je… je… » Dwight Silverwind se tient devant les casiers où sont rangées les clés des chambres. D’ailleurs, de nos jours, ces dernières sont devenues anachroniques, car la plupart des hôtels britanniques ou américains – mais pas irakiens – ont recours à des cartes magnétiques reprogrammables. Chaque case comporte une petite plaque en bronze sur laquelle est gravé le numéro de la clé qu’elle accueille. Et, à quinze centimètres de la tête de Dwight Silverwind, il y a une case numérotée 1015. 1015. La clé y est rangée.
C’est juste une coïncidence. Ne commence pas à « voir des signes » partout.
Dwight Silverwind suit mon regard consterné. Quel degré d’improbabilité doit-on atteindre avant de pouvoir parler de « signe » ?
« Joli coup, murmure-t-il. Je sais ce que je ferais, moi, à votre place. »
Le type de la réception me tourne le dos. Holly attend près du téléphone. Les autres sont au plus mal, abattus, livides. Un des amis de Sharon arrive : « Toujours pas de signe d’elle, mais on continue tous à chercher. » Austin Webber passe un coup de fil : « Lee ? Alors, toujours rien ? »
Je prends la clé de la chambre 1015, mes pieds m’entraînent jusqu’à l’ascenseur.
Vide, il m’attend. J’y monte et appuie sur le « 10 ».
Les portes se referment. Dwight Silverwind est toujours avec moi.
L’ascenseur arrive directement au dixième.
En sortant de la cabine, Silverwind et moi sommes accueillis par un silence de mort, ce qui me surprend, dans un hôtel bondé en plein mois d’avril. La lumière du soleil trace des obliques dans la poussière en suspension. Un panneau nous met en garde : « CHAMBRES 1000 À 1030 FERMÉES JUSQU’À NOUVEL ORDRE POUR TRAVAUX D’ÉLECTRICITÉ. ACCÈS STRICTEMENT INTERDIT. » Je me dirige vers la 1015, enfonce la clé dans la serrure, la tourne et entre. Silverwind reste à l’extérieur et, faisant mine d’ignorer la pensée superstitieuse qui voudrait que, si Aoife n’était pas à l’intérieur, plus jamais je ne reverrais ma fille, j’avance dans cette chambre qui sent le renfermé, et lance : « Aoife ? »
Pas de réponse. Ça n’existe pas, les signes. Tu l’as perdue.
Et puis le silence se froisse. Le couvre-lit remue. Recroquevillée sur le lit, elle est endormie tout habillée. « Aoife. »
Elle se réveille, l’air intrigué, me voit et sourit.
Ces quelques secondes se consument et se gravent dans ma mémoire.
Un soulagement pareil, ce n’est plus du soulagement : c’est de la joie.
« Aoife, ma puce, tu nous as tous fait très peur. »
Nous nous serrons fort dans les bras. « Pardon, Papa, mais tu t’es endormi, et moi, je n’avais toujours pas sommeil, alors j’ai voulu aller voir papi Dave pour jouer à Puissance 4, donc je suis montée par les escaliers, et puis, et puis je me suis perdue. Et puis j’ai entendu quelqu’un qui venait, enfin, je suis pas sûre, mais j’avais peur de me faire gronder, alors je me suis cachée ici, mais après, la porte ne s’ouvrait plus. Alors j’ai un peu pleuré et puis j’ai essayé de téléphoner, mais le téléphone marchait pas, alors après, j’ai dormi. C’est grave, Papa ? Tu peux me priver d’argent de poche si tu veux.
– Mais non, ma puce. On va retrouver Maman et les autres. »
Devant la chambre, Dwight Silverwind a disparu. Comment Holly pouvait savoir, bon sang ? On verra plus tard. Ça n’a pas beaucoup d’importance. Ça n’en a même aucune.
Le bruit de l’explosion s’est tu, mais une dizaine d’alarmes de voitures aux tessitures et motifs sonores variés se sont déclenchées. Je me suis souvenu de ce qu’on m’avait dit : se ruer à l’extérieur n’était pas la réaction la plus judicieuse, car des tireurs pouvaient guetter le site pour dégommer les survivants et les secouristes. Je me suis donc contenté de rester allongé là en tremblant pendant un petit moment, je ne sais plus combien de temps, puis je me suis relevé et suis redescendu dans le hall où le verre crissait sous mes chaussures. À genoux, M. Khufaji était penché au-dessus du cadavre de Tariq, le portier armé, qu’il tentait de ranimer à coups d’insultes. J’ai sans doute été la dernière personne à qui il a parlé. Big Mac et d’autres journalistes sortaient prudemment du bar, redoutant un deuxième assaut – souvent, le kamikaze no o 1 ouvre la voie, puis le kamikaze n 2 fonce dans le tas pour porter le coup fatal aux cibles déjà affaiblies.
Mais le Safir n’a pas subi de nouvel assaut, et le temps est allé en s’étirant jusqu’à minuit. Étant donné que des étrangers étaient impliqués dans cette histoire, une unité paramilitaire accompagnée d’un « inspecteur Zerjawi » anglophone est arrivée plus rapidement qu’à l’accoutumée, inspectant le parvis de l’hôtel à la lampe torche en présence d’un M. Khufaji encore sous le choc. Je n’y suis pas allé. Big Mac m’a rapporté que plusieurs voitures qui s’étaient trouvées devant avaient été réduites en miettes et qu’il avait vu quelques morceaux de cadavres. L’inspecteur Zerjawi a émis l’hypothèse qu’un des types de la sécurité avait tué le deuxième – on n’avait retrouvé qu’un cadavre – et laissé passer la voiture kamikaze. Le conducteur avait cherché à foncer à travers l’entrée vitrée pour pénétrer dans le hall et y déclencher sa bombe dans l’espoir que tout le bâtiment s’effondre. Mais un obstacle dans le parking avait dû – « Qui sait ? » – mettre à mal le projet initial, et le véhicule avait sauté à l’extérieur. Dieu avait été clément vis-à-vis de nous, nous a expliqué dans le bar le détective Zerjawi. Aussi, lui-même se montrerait généreux : moyennant huit cents dollars seulement, ses trois meilleurs officiers monteraient la garde dans le hall, faute de quoi il serait très difficile de garantir notre sécurité jusqu’au lendemain matin. Les terroristes sauraient que nous étions très vulnérables.
Après avoir organisé une collecte, certains de nous se sont rués sur leurs ordinateurs portables pour écrire ce qui s’était passé, tandis que d’autres ont aidé M. Khufaji à nettoyer, et quelques-uns sont allés se coucher, dormant du sommeil du bienheureux qui se sait encore en vie. Trop tendu pour choisir une de ces options, je suis monté sur le toit appeler Olive à New York. Son assistante a pris mon message : l’hôtel Safir avait subi une attaque à la voiture piégée, mais aucun journaliste n’avait été tué. Je lui ai également demandé de transmettre le message à Holly, à Londres. Puis je suis resté assis là à écouter les coups de feu, le bourdonnement des moteurs et des générateurs, les cris, les aboiements, les bruits de freinage, la musique, puis d’autres coups de feu encore : la symphonie de Bagdad. Pour une ville à moitié privée d’électricité, les étoiles brillaient d’une faible lueur, et la lune paraissait cirrhosée. Big Mac et Vincent Agrippa m’ont rejoint et ont passé des appels sur leurs téléphones satellites. Celui de Vincent ne fonctionnait pas, alors je lui ai prêté le mien. Big Mac nous a donné un cigare chacun pour fêter notre survie et Vincent a sorti une bonne bouteille d’on ne sait où. Sous l’influence des feuilles cubaines et du raisin de la vallée de la Loire, je leur ai confié que je devais ma survie à un chat. Vincent, en bon catholique, m’a dit que ce félin avait été envoyé par Dieu. « Pour le chat, je ne peux pas te dire, a commenté Big Mac. Mais tu as eu un sacré cul, Brubeck. »
Puis j’ai envoyé un SMS à Nasser pour lui dire que j’allais bien.
Le message n’est pas arrivé à son destinataire.
J’ai envoyé un SMS à Aziz pour lui dire de dire à Nasser que j’allais bien.
Le message n’est pas arrivé à son destinataire, non plus.
J’ai envoyé un SMS à Big Mac pour vérifier si le réseau fonctionnait.
C’était le cas. C’est alors qu’une terrible supposition m’a frappé.
Ce qui constitue certainement notre pire heure passée en tant que parents est déjà en train de se transformer en anecdote collective donnant lieu à plusieurs passages apocryphes et même à un ou deux interludes comiques. Voici ce que j’ai raconté à la foule radieuse du lobby : m’étant dit qu’en cherchant la chambre de ses grands-parents, Aoife avait peut-être grimpé de deux étages au lieu d’un seul, j’étais monté vérifier ma théorie et avais trouvé une femme de chambre qui avait bien voulu me laisser visiter toutes les chambres. La troisième tentative avait été la bonne : j’avais eu un pot incroyable. Tout le monde était si soulagé que personne n’a pensé à mettre en cause mon récit, bien qu’Austin Webber ait ronchonné au sujet des règles de sécurité et de ces satanées portes derrière lesquelles les enfants finissent enfermés. Pauline Webber a ajouté : « Quelle chance que vous ayez eu cette idée ! Cette pauvre petite Aoife aurait pu rester coincée pendant des jours ! Mieux vaut ne pas y penser ! » Ce à quoi j’ai acquiescé. Un vrai coup de bol. Je n’ai pas parlé du numéro de la chambre dans laquelle j’avais retrouvé Aoife : avec ce détail trop digne d’un épisode d’X-Files, nous aurions volé la vedette au mariage de Sharon et Peter. Et puis, il y a vingt minutes, du haut du balcon du Maritime, en regardant la jetée qui brillait la nuit, j’ai tout raconté à Holly. Comme d’habitude, j’ai été incapable de deviner ce qu’elle pensait.
« Je vais prendre une douche vite fait », a-t-elle annoncé.
Aoife est bien bordée dans son lit avec Snowy, son renard polaire.
En bas, toute une flotte de motos aux pétarades bien accordées défile.
Cela fait des heures que nous parlons. C’est une agréable nouveauté. Holly est allongée à côté de moi, la tête sur mon épaule et la cuisse sur mon torse. Nous n’avons pas fait l’amour, mais je sens renaître entre nous une intimité que j’avais presque oubliée. « C’était différent des visions que j’avais avant, tu sais, quand je voyais ce qui n’était pas encore arrivé, m’explique Holly. Des prémonitions.
– Est-ce que c’était plus comme le truc de ton enfance, là, les gens-de-la-radio ? »
Long silence.
« Aujourd’hui, c’est comme si, moi, j’avais été la radio.
– Comme si tu captais les fréquences de quelqu’un ?
– C’est dur à décrire. C’est angoissant. Tomber dans les vapes, comme ça. Tu es dans ton corps et, en même temps, tu n’y es plus. Et puis c’est tellement gênant, quand tu reviens à toi avec tout ce monde autour, comme… comme au chevet d’un mourant à l’époque victorienne. Qu’est-ce qu’ils ont dû se dire, les Webber. »
J’ai toujours été circonspect vis-à-vis des soi-disant pouvoirs surnaturels de Holly, mais si on a pu retrouver notre fille aujourd’hui, c’est grâce à ces dons. Mon agnosticisme est ébranlé. Je l’embrasse sur la tête. « Un jour, il faudra que tu écrives, que tu racontes tout ça, ma chérie, c’est… fascinant.
– Comme si ça intéressait quelqu’un, mes histoires de folle.
– Tu te trompes. Les gens meurent d’envie de savoir qu’il y a plus que… »
Des cris provenant de la fête foraine sur la jetée volent au-dessus de la mer calme et s’engouffrent par la fenêtre légèrement entrebâillée.
« Hol » – je comprends que je m’apprête à tout lui révéler –, « à Bagdad, mon fixeur Nasser et mon photographe Aziz al-Karbalai. Ils ont été tués dans l’attentat à la voiture piégée de l’hôtel Safir, la semaine dernière. C’est ma faute s’ils sont morts. »
Holly roule sur le côté et se redresse. « De quoi est-ce que tu parles ? »
Holly ramène ses genoux sous son menton. « Tu aurais dû m’en parler. »
Je m’essuie les yeux sur le drap. « Avec la noce de Sharon, ce n’était pas le meilleur moment. Mets-toi à ma place.
– C’étaient tes collègues. Tes amis. Imagine que Gwyn soit morte et que je mette plusieurs jours avant de cracher le morceau. Il y a eu des obsèques ?
– Oui… pour ce qu’on a réussi à retrouver d’eux. Mais je n’ai pas pu y aller, c’était trop dangereux. » Un rire éméché parcourt le couloir de l’étage. J’attends qu’il soit passé. « Il faisait trop sombre pour y voir quoi que ce soit de nuit, mais, au petit matin, quand le soleil s’est levé, il y avait… des morceaux de la voiture du kamikaze et de la Corolla de Nasser… M. Khufaji avait installé devant l’hôtel une sorte de topiaire – tu sais, ces arbustes taillés dans des pots. Un geste symbolique évocateur de temps plus civilisés. Entre deux de ces pots, il y avait… il y avait… il y avait un tibia auquel était rattaché un pied et une… une chaussure en toile. J’ai vu bien pire au Rwanda, et n’importe quel troufion en Irak voit des choses plus horribles vingt fois par jour. Mais quand j’ai reconnu la chaussure – c’était celle d’Aziz – j’ai vomi mes tripes. » Ressaisis-toi. « Plus tôt dans la journée, Nasser avait enregistré des entretiens avec les patients d’une clinique aux environs de Falloujah. Le lendemain, c’est-à-dire il y a une semaine pile, il était censé venir en faire la transcription. Il m’avait laissé le dictaphone par sécurité. On s’était salués. J’étais rentré à l’hôtel. Le démarreur de Nasser était foutu, et j’imagine qu’Aziz est sorti pour pousser, ou pour la démarrer avec les pinces, plus probablement. Le kamikaze visait le hall de l’hôtel ; il espérait sans doute que l’immeuble s’effondre ensuite, ça aurait peut-être marché, l’explosion a été énorme, mais bon, sa voiture est rentrée dans celle de Nasser et… » Ressaisis-toi. « Nom de Dieu, les larmes me sortent du nez, maintenant ! C’est possible, tu crois, d’un point de vue anatomique ? Donc, voilà : les filles de Nasser n’ont plus de papa, parce que Nasser m’a déposé un peu tard, à l’heure des attaques au véhicule piégé, devant un hôtel pour Occidentaux. »
Dans la chambre voisine, j’entends une bataille spatiale de film hollywoodien.
Elle me touche le poignet. « Tu sais bien que ce n’est pas si simple. C’est ce que toi-même tu me disais quand je m’autoflagellais à propos de Jacko. »
Aoife, qui rêve, émet un son, un peu comme un harmonica solitaire.
« Oui, je sais : c’est la faute au 11-Septembre, à Bush et à Blair, à l’islam radical, à l’occupation, aux choix de carrière de Nasser, à Olive Sun et à Spyglass, à cette Corolla complètement pourrie qui a refusé de démarrer, à un mauvais timing tragique, oui, à un million de petits interrupteurs, je sais, mais c’est aussi à cause de moi. C’est Ed Brubeck qui les avait embauchés. Nasser avait besoin de nourrir sa famille. La raison pour laquelle ils étaient là, c’est moi… » Je m’étrangle, puis je me reprends. « Je suis accro, Holly. La vie me paraît insipide quand je ne travaille pas. Ce que Brendan a nié avoir sous-entendu hier, c’était la vérité. Rien que la vérité, et toute la vérité. Je suis… Je suis accro aux zones de conflit. Et je ne sais pas comment m’en sortir. »
Holly se brosse les dents, et un pan de lumière vanillée tombe sur Aoife. Regardez-la, cette petite fille plus si petite, intelligente, fofolle, révélée à la faveur d’une échographie il y a presque sept ans. Je me rappelle, quand nous avons annoncé la nouvelle à nos amis et à nos proches, la joie et la surprise du clan Sykes, et les regards amusés quand Holly a ajouté : « Non, Maman, pas question qu’Ed et moi, on se marie. On est en 1997, pas en 1897, je te rappelle. » Et ma mère à moi, dont la leucémie gangrenait déjà la moelle osseuse, qui s’est exclamée : « Oh, Ed ! » avant de fondre en larmes, et moi qui lui ai dit : « Pourquoi tu pleures, Maman ? » et elle, de répondre en riant : « Je ne sais pas ! » Et je me souviens de cette « Petite Bosse » qui grossissait, jusqu’à ce que le nombril de Holly se retourne ; et des coups de pied de la Petite Bosse ; et des heures passées au Spence Café de Stoke Newington à dresser des listes de prénoms de fille – Holly savait que c’en était une, elle, bien entendu ; et de l’inexplicable peur des plaques de verglas et des agressions à Londres qui m’avait pris pendant mon voyage à Jérusalem. Et puis la nuit du 30 novembre, Holly qui m’avait lancé depuis la salle de bains : « Brubeck, va chercher tes clés de voiture ». Puis le trajet en trombe jusqu’à la maternité, où Holly s’était fait massacrer par une douleur inconnue d’elle jusqu’alors, une douleur nommée accouchement ; et les horloges qui allaient six fois plus vite que la vitesse normale du temps, jusqu’à ce que Holly tienne dans ses bras un mutant luisant à qui elle avait dit : « On t’attendait, tu sais » ; et le Dr Shamsie, l’obstétricien pakistanais qui insistait : « Non, non, non, monsieur Brubeck, c’est vous qui allez couper le cordon, vous devez le faire. Ne faites pas votre chochotte, vous en avez vu d’autres au cours de vos missions » ; et enfin, les pichets de thé au lait et les assiettes de sablés dans une petite salle au bout du couloir. Aoife découvrait les joies du lait maternel, et Holly et moi nous sommes alors rendu compte que nous avions une faim de loup.
Notre tout premier petit-déjeuner en famille.
1. Célèbre défenseur de la nature et animateur-producteur de séries documentaires au
Royaume-Uni.
2. Extrait de T. S. Eliot, « Le voyage des mages », in Poésie, Paris, Seuil, 1969.
Traduction de Pierre Leyris.
3. Une des quatre portes d’entrée de la zone verte, enclave hautement sécurisée de
Bagdad.
4. Quartier de Londres, ancienne île de la Tamise.
5. Journaliste anglo-américain aussi bien connu en Grande-Bretagne qu’aux États-Unis.
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