L'âme des Horloges

David Mitchell · Chapitre 12 sur 31 · partie 2/4

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L'âme des Horloges

17 Avril

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Nous sommes passés devant des murs en ruine et des magasins décrépits.

« S’il y a de la casse, Colin Powell avait-il mis Bush en garde, vous devrez ouvrir le tiroir-caisse. »

Des familles dépenaillées fouillaient d’immenses tumulus d’ordures.

« Vous serez l’heureux propriétaire de vingt-cinq millions de gens… »

Des enfilades de lampadaires : la plupart sont penchés, certains carrément à terre.

« Leurs espoirs, leurs aspirations, leurs problèmes : tout vous appartiendra. »

Au niveau d’un petit cratère, la glissière de sécurité était déformée : l’œuvre d’un engin explosif de fabrication artisanale. Nous sommes arrivés à un point de contrôle tenu par la police irakienne où nous avons été retenus quarante minutes. Nous étions soulagés qu’ils n’aient pas remarqué que j’étais étranger, même si, en principe, les policiers laissent les journalistes étrangers tranquilles. La voiture de Nasser était une épave, même aux yeux d’un Irakien, mais son aspect déglingué nous procurait un camouflage de niveau professionnel. Quel journaliste, espion ou djihadiste qui se respecte oserait monter dans ce tacot ?

Plus nous roulions vers l’ouest, plus notre excursion devenait risquée. Nasser connaissait de moins en moins bien les lieux, et des dizaines de carcasses de véhicules qui avaient servi à des attaques à l’explosif jonchaient les bas-côtés de l’autoroute d’Abou Ghraïb et de la nationale 10. Les cibles étaient les convois militaires américains, évidemment, mais quand on sait que n’importe cadavre de chien, carton abandonné ou sac-poubelle peut dissimuler une charge suffisante pour pulvériser un blindé léger de l’armée, on est sur les dents en permanence. Et puis, il y avait le risque d’enlèvement. Avec ma peau mate, ma barbe, mes yeux marron et mes vêtements couleur locale, je pouvais à première vue passer pour un Irakien au teint clair, mais s’il me fallait sortir les trois mots d’arabe que je connaissais, je serais tout de suite percé à jour. J’avais sur moi mon faux passeport bosniaque au cas où il me faudrait justifier de mon incompétence en arabe tout en prétendant être musulman, mais c’était jouer là à un jeu très dangereux, car on ne ramène pas une foule en colère à la raison. Les Bosniaques n’étaient pas vus comme des otages susceptibles d’être monnayés contre rançon, mais on disait la même chose des membres des ONG japonaises sur le terrain, deux semaines auparavant. Si l’on trouvait ma carte de presse, ma valeur marchande monterait en flèche : je serais vendu comme espion à un groupe affilié à Al-Qaïda, dont les membres ne seraient pas tant intéressés par l’argent que par des « aveux » enregistrés et une décapitation diffusée sur Internet. À mi-chemin entre Bagdad et Falloujah, nous avons atteint la ville d’Abou Ghraïb, célèbre pour ses usines en déliquescence, ses palmiers dattiers, et une immense prison où les ennemis de Saddam, fussent-ils supposés, étaient torturés dans des conditions antémédiévales. Big Mac avait ouï dire que depuis l’arrivée des forces de la Coalition, rien n’avait vraiment changé. Sur la gauche, nous avons vu défiler la haute fortification pendant un kilomètre, et Nasser m’a traduit le slogan barbouillé sur un bâtiment détruit en face : Nous frapperons aux portes du paradis avec des crânes d’Américains. Le genre de phrase d’introduction ou de conclusion qui ferait mouche dans un article. Je l’ai notée dans mon carnet.

Devant une mosquée, Nasser s’est garé afin de libérer le passage pour le convoi américain qui se dirigeait vers l’autoroute. Aziz a pris quelques photos depuis l’intérieur de la voiture, sans oser sortir. Un artilleur qui a la gâchette sensible aurait pu prendre le téléobjectif pour un lance-roquette. J’avais compté vingt-cinq véhicules dans ce convoi à destination de Falloujah, et je me suis demandé si Big Mac n’était pas à l’intérieur d’un des blindés légers, en train de suer à grosses gouttes. Puis Aziz a parlé en arabe, et Nasser m’a averti : « Ed, des problèmes ! » Une demi-douzaine d’hommes marchaient dans notre direction, sortis d’une enfilade de bâtiments peu élevés qui longeaient la mosquée. « On file », ai-je dit.

Nasser a mis le contact.

Rien.

Nasser a mis le contact.

Rien.

Trois secondes pour choisir : jouer la comédie ou me cacher…

Je me suis glissé sous les cartons de lait maternisé, et, quelques secondes après, un type a échangé des salutations avec Nasser par la vitre côté conducteur. Il cherchait à savoir où nous allions. Nasser a prétendu que lui et son cousin rapportaient des provisions à Falloujah. Puis le type a demandé à Nasser : « Tu es sunnite ou chiite ? »

Question dangereuse : avant l’invasion, je l’entendais rarement.

Nasser lui a répondu : « Falloujah brûle, et pendant ce temps-là, nous sommes tous irakiens. »

Comme je l’ai dit, Nasser était doué. La voix a réclamé une cigarette. Après un moment de silence, le type a voulu connaître la nature de notre cargaison.

« Du lait pour bébé, a expliqué Aziz. Pour les hôpitaux. » Nasser a rapporté que son imam leur avait raconté que ces porcs d’Américains jetaient le lait maternisé dans les égouts pour empêcher les bébés irakiens de grandir et de devenir djihadistes.

« Chez nous aussi, les bébés ont faim », a déclaré le type.

Ni Aziz ni Nasser n’ont su quoi lui répondre.

« J’ai dit que chez nous aussi, les bébés ont faim », a-t-il répété.

S’ils déchargeaient la voiture, ils me trouveraient là, moi, un étranger à un crachat de distance du Ground Zero irakien de l’incarcération. M’étant caché, mon histoire de journaliste bosniaque musulman ne tiendrait plus la route. Nasser a pris un ton enjoué. Ils seraient ravis d’offrir un carton de lait en poudre aux bébés d’Abou Ghraïb. Puis, innocemment, il a réclamé une faveur en échange. Sa satanée voiture ne voulait pas démarrer : il aurait besoin qu’ils l’aident à la pousser.

Je n’ai pas saisi la réponse du type. Et quand j’ai entendu la portière de la Corolla s’ouvrir, je n’avais aucun moyen de savoir si le type avait mis Nasser en joue et lui avait fait signe de sortir, ou si tous les cartons de lait maternisé allaient être déchargés. Le siège avant a basculé et le carton qui dissimulait mon visage, s’est envolé…

J’ai aperçu un poignet poilu, une fausse Rolex, et le dessous du carton. J’attendais qu’un cri éclate. Puis le siège du conducteur a basculé en arrière ; ils ne prendraient pas d’autres cartons. Il y a eu des rires, puis la voiture s’est enfoncée sous le poids de Nasser, et j’ai entendu des au revoir. Ensuite, la voiture a été poussée, le gravier a crissé sous les pneus, et le moteur a brouté puis démarré.

« Je croyais qu’on est morts », a déclaré Aziz en s’étranglant à moitié.

Allongé sous les autres cartons, j’étais contorsionné et à bout de souffle.

Je me suis dit : Une fois rentré à la maison, je ne repartirai plus jamais.

Je me suis dit : Une fois rentré à la maison, je ne me sentirai plus jamais aussi vivant que maintenant.

« OK mes petits loups, on va commencer par les deux familles », annonce le photographe à tête de beagle et chemise hawaïenne. Les marches de l’église sont en plein soleil, et toutes les feuilles sont tendres et d’un vert intense. Elles vireraient au marron en l’espace d’un seul après-midi dans la fournaise mésopotamienne, où la flore doit se caparaçonner et s’armer d’épines pour assurer sa survie. « Les Webber à gauche, précise le photographe, et les Sykes à droite, si vous voulez bien. » Pauline Webber positionne les membres de sa famille avec une efficacité militaire, tandis que les Sykes, nonchalants, trouvent leur place naturellement. Holly cherche Aoife du regard, laquelle est en train de ramasser des confettis en prévision d’une bataille. « Photo, Aoife. » Celle-ci se blottit contre sa mère ; ni l’une ni l’autre ne se demandent si je suis là. Je reste donc où je suis, hors champ. Comme tous les gens qui jouissent d’un sentiment d’appartenance, les Sykes et les Webber ne voient pas avec quel sens inné ils s’intègrent à un groupe, à une lignée, à un rang, à un gang. Mais nous autres qui n’avons pas cette chance, avons parfaitement conscience de notre condition. « Resserrez-vous un peu, si vous voulez bien, dit le photographe.

– Hou-hou, Ed ! m’interpelle Kath. Il faut que tu sois sur celle-ci. »

Le diable me suggère de lui répondre : « Holly n’a pas l’air de cet avis », mais je me glisse malgré tout entre Kath et Ruth. Holly, un rang en dessous, ne se retourne pas, mais Aoife, qui a des fleurs dans les cheveux, pivote et lève la tête. « Papa, tu m’as vue apporter les alliances ?

– Je n’ai jamais vu quelqu’un présenter les alliances aussi bien que toi, Aoife.

– Papa, tes flagorneries te mèneront loin. » Tous ceux qui l’entendent éclatent de rire, au grand bonheur d’Aoife qui répète sa phrase.

J’avais autrefois espéré qu’en ne nous mariant pas, Holly et moi éviterions de reproduire les scènes jouées par ma mère et mon père avant que ce dernier n’écope de douze ans ferme. D’accord, Holly et moi ne nous engueulons pas, et nous ne nous envoyons pas d’objets à la figure ; mais, d’une certaine manière, c’est tout comme.

« OK mes petits loups, dit le photographe. Tout le monde est là ?

– Où est notre arrière-grand-tante Eilísh ? s’interroge Amanda, fille aînée de Brendan.

– C’est ton arrière-arrière-grand-tante, pour être précis, la corrige son père.

– Oh, c’est bon, hein. » Amanda a seize ans.

« C’est que le programme est plutôt chargé, déclare Pauline Webber.

– Elle était en train de parler à la révérende Audrey… » Amanda disparaît.

Le photographe se redresse, et son sourire s’affaisse. Je m’adresse à celle qui est en quelque sorte ma belle-sœur : « Superbe cérémonie, Sharon.

– Merci, Ed. » Sharon sourit. « Et ce temps, quelle chance.

– Le ciel bleu est bien parti pour durer. »

Je vais serrer la main à Peter. « Alors, Pete, quel effet ça fait de s’appeler M. Sykes ? »

S’imaginant que je fais erreur, Peter Webber me sourit. « Euh, “M. Webber”, tu veux dire ? C’est Sharon qui devient Mme Webber. »

Sur mon visage, on peut lire : Tu viens d’épouser une Sykes, mon pote. Mais ça lui échappe, il est sur son petit nuage. Il redescendra sur terre. J’ai connu ça, moi aussi.

Holly fait comme si je n’étais pas là. Elle se conditionne.

« Attention, écartez-vous, vieille dame en approche, annonce avec un accent de Cork en roue libre la grand-tante Eilísh, accompagnée d’Amanda. Audrey – la révérende – part pour la Tanzanie la semaine prochaine ; elle voulait quelques tuyaux. Kath, ça te dérange si je me faufile ici… » Je suis contraint de descendre d’un cran, et je me retrouve à côté de Holly, en fin de compte. Je voudrais pouvoir glisser ma main dans la sienne sans que ça fasse tout un pataquès, mais comme c’est impossible, je m’abstiens.

« Nous sommes au complet, déclare Pauline Webber au photographe. Enfin. »

Un type sur patins à roulettes passe devant l’église, agile. Il paraît si libre, lui.

« Allons-y les petits loups, dit le photographe. À trois, j’aimerais que tout le monde fasse un grand “cheeeeeeese”. Vous y êtes ? À la une, à la deux, et… »

À travers le trou laissé par une explosion dans le mur de parpaings, Aziz prenait des clichés d’une famille en train de traverser précipitamment la friche située au nord du bâtiment médical. Une version arabe et pédestre des Raisins de la colère. Je lui ai dit que si le cliché tenait ses promesses au tirage, sa photo pourrait faire la couverture. « Je développe et j’apporte à ton hôtel demain. Si c’est la couverture », – Aziz a frotté son pouce contre son index et son majeur dans un geste universel – « Mlle Olive, elle paie plus ?

– Si elle l’utilise, oui, ai-je répondu. Mais tu devrais… »

Un hélicoptère vrombissant nous a rasés, projetant du sable et des gravillons ; Aziz et moi nous sommes accroupis. Un Cobra ? Criant et désignant les cumulus qui se formaient, des gamins sont sortis sur la route depuis le bâtiment voisin et ont regardé l’engin disparaître. Un garçon a symboliquement jeté une pierre dans sa direction. Une femme en hijab a rappelé les enfants, nous a décoché un regard hostile et a refermé la grille. Nous nous étions rapprochés autant que possible de Falloujah et nous trouvions à une centaine de mètres du « trèfle », échangeur qui relie la route d’Abou Ghraïb à la nationale 10. Au sud, à travers l’ondoyante atmosphère de rôtissoire, on voyait la retenue des véhicules bougons qui s’accumulaient aux abords du premier point de contrôle. De nombreux marines et deux Bradley – des tanks miniatures – barraient le passage. Installé juste après l’échangeur, le deuxième point de contrôle était flanqué d’une berme aménagée au bulldozer – un tas de gravats et de poussière hérissé de barbelés. Personne n’avait le droit d’entrer à Falloujah ce jour-là, et seuls les femmes et les enfants étaient autorisés à en sortir.

Ces rumeurs de clinique pour réfugiés improvisée par deux médecins irakiens s’étaient révélées exactes. Nasser y était entré pour recueillir des témoignages, et ce, grâce à sa carte de presse d’Al Jazeera, aussi authentique que mon passeport bosniaque. Aziz et moi l’avons rejoint quelques instants : il y avait au moins une centaine de patients pour deux docteurs et deux infirmières qui, pour tout matériel médical, disposaient de trousses de premiers soins dont on leur avait fait don. Les « lits » consistaient en de simples couvertures étendues à même le sol d’une vaste pièce qui tenait autrefois lieu de salle de séjour, et il y avait peu encore, les opérations s’effectuaient sur une table de billard. Ici, pas d’anesthésiant. La plupart des patients souffraient plus ou moins intensément ; certains étaient à l’agonie, et d’autres moribonds. La morgue était aménagée dans une autre pièce occupée par six cadavres que personne n’avait réclamés. Avec les mouches et l’odeur, l’atmosphère était insupportable : des types creusaient des tombes dans le jardin. Les infirmières promettaient de distribuer le lait maternisé en poudre, mais les médecins réclamaient des antalgiques et des bandages.

Aziz a pris plusieurs photos pendant que Nasser interviewait les gens. On m’a présenté comme le cousin bosniaque d’Aziz, employé moi aussi par Al Jazeera, mais le sentiment de haine envers les étrangers était si vif qu’Aziz et moi sommes vite repartis attendre dehors, près de la voiture, de manière à ne pas rester dans les pattes de Nasser. Nous nous sommes assis sur un bout de trottoir fracassé et avons vidé chacun une bouteille d’eau. En Mésopotamie, même au printemps, il fait si chaud qu’on peut passer sa journée à boire et ne jamais avoir envie de pisser. Dans Falloujah, à un kilomètre à peine, nous entendions des coups de feu et puis, toutes les trois ou quatre minutes, de grosses déflagrations. L’air sentait le pneu brûlé.

Aziz a déposé son appareil photo dans la voiture. Il est revenu avec des cigarettes et m’en a tendu une, mais je n’avais pas encore repris, à ce moment-là. « Bush, je comprends, lui, a-t-il déclaré en allumant la sienne. Bush le père, il déteste Saddam, après il y a les Twin Towers, alors Bush, il veut la vengeance. L’Amérique a besoin de beaucoup de pétrole, l’Irak a le pétrole, alors Bush prend le pétrole. Les amis de Bush ils prend l’argent aussi : Halliburton, le matériel, les armes, beaucoup d’argent. C’est la mauvaise raison, mais je comprends. Mais pourquoi ton pays, Ed ? Pourquoi, l’Angleterre, il vient ici ? L’Angleterre, il dépense beaucoup les dollars ici, il perd les centaines d’hommes… Pourquoi, Ed ? Je ne comprends pas. Il y a longtemps, les gens, ils dit : “L’Angleterre, il est bien. L’Angleterre, il est gentleman.” Aujourd’hui, les gens, ils dit : “L’Angleterre, il est la putain de l’Amérique”. Pourquoi ? Je ne comprends pas. »

J’ai passé en revue les réponses possibles. Est-ce que Tony Blair croyait sérieusement que Saddam Hussein possédait des missiles capables de détruire Londres en quarante-cinq minutes ? Est-ce qu’il avait réellement foi en ce délire néoconservateur de faire germer une graine de démocratie libérale au Moyen-Orient, puis de la regarder grandir ? Pour toute réponse, j’ai haussé les épaules. « Qui sait ?

– Allah sait, a-t-il répondu. Blair sait. La femme de Blair sait. »

Je donnerais une année de ma vie pour voir ce que le Premier ministre avait dans le crâne. Voire trois. C’est un type intelligent. Il suffit de voir les trésors de contorsions qu’il déploie pendant les interviews. Ne se dit-il pas, quand il se regarde dans une glace : Bravo, Tony, tu as vu le merdier que c’est devenu, l’Irak ? Pourquoi, non mais pourquoi tu as écouté George ?

Un drone tournoyait au-dessus de nos têtes. Il devait être armé. Je m’imaginais celui qui le pilotait à distance depuis un camp militaire de Dallas : Ryan, jeune homme de dix-neuf ans à la coupe en brosse, buvant à la paille un cappuccino glacé de chez Starbucks. Il pouvait lancer un missile sur la clinique et tuer tout le monde à l’intérieur et aux alentours sans avoir à sentir l’odeur de viande grillée. À ses yeux, nous ne serions que des images renvoyées par la caméra infrarouge, des éléments pixélisés qui gigoteraient un peu sur son écran et vireraient du jaune au rouge, puis du rouge au bleu.

Le drone est reparti et un pick-up blanc provenant du point de contrôle a foncé sur la piste. Le véhicule s’est arrêté au niveau du portail de la clinique et, tête enroulée dans un keffieh ensanglanté, son chauffeur a sauté de son siège et a couru côté passager ; Aziz et moi nous sommes approchés pour l’aider. Le conducteur, un gars de mon âge, environ, a extrait de la voiture un paquet enveloppé dans un drap. Il a tenté de le porter, mais a trébuché sur un parpaing et cherché à le protéger avec son corps. Quand nous l’avons aidé à se relever, j’ai vu qu’il tenait un petit garçon. L’enfant était inconscient, il avait le teint livide, cinq ou six ans, et du sang lui coulait de la bouche. Le type a lancé une virulente volée de mots en arabe – je n’ai reconnu que le mot « docteur » –, et Aziz l’a emmené dans le bâtiment de la clinique. Je l’ai suivi. À l’intérieur de l’ancienne salle de séjour, une femme a pris le pouls de l’enfant, n’a pas dit un mot, et a appelé l’un des médecins, qui lui a répondu depuis l’autre coin de la pièce. Quand mes yeux se sont habitués à la pénombre, j’ai vu Nasser parler à un vieil homme émacié en débardeur qui agitait un éventail. Puis un type à la voix douce qui, même dans cet endroit, sentait l’après-rasage, s’est planté devant moi, me posant une question complexe dans un arabe dialectal – ou plus précisément, une question qui s’est changée en menace – dans laquelle j’ai saisi les mots « Bosnie », « Amérique », et « tuer ». De son index, il a conclu en faisant mine de se trancher la gorge. J’ai répondu à la fois oui et non d’un signe de la tête, espérant lui laisser entendre que j’avais compris, mais lui formuler une réponse directe était trop compliqué. Puis je me suis éloigné. Comme un idiot, j’ai regardé derrière moi : le type m’observait toujours. Aziz est sorti et m’a suivi jusqu’à la Corolla. Il m’a prévenu : « Milice, lui. Il teste toi.

– Son test, je l’ai réussi ? »

Aziz n’a pas répondu. « Je cherche Nasser. Si quelqu’un il vient, tu caches toi. Si les hommes avec les armes, ils vient… au revoir, Ed. » Aziz s’est dépêché de retourner dans le bâtiment. Le paysage n’était qu’un terrain vague, sans vraiment nulle part où se mettre à couvert. Contrairement à l’épisode de la mosquée, où je suis passé à un cheveu de l’enlèvement, j’avais tout le temps de réfléchir. J’ai songé à Aoife, dans la classe de Mme Vaz à l’école primaire de Stoke Newington, chantant « Somewhere Over The Rainbow ». J’ai pensé à Holly, qui devait être au refuge de sans-abri de Trafalgar Square, en train d’expliquer à de jeunes fugueurs comment remplir un formulaire de demande de couverture sociale.

Mais la silhouette qui, à peut-être vingt pas de moi, a émergé du bâtiment, n’était ni Aziz, ni Nasser, ni un islamiste maniant une AK-47. C’était le conducteur du pick-up, le père du gamin. Son regard est passé sans s’arrêter devant sa voiture et s’est fixé sur Falloujah, où les hélicoptères tchaca-tchaca-tchac-aient au-dessus de deux cent cinquante mille habitants.

Puis il s’est effondré et s’est mis à sangloter dans la poussière.

« Tiens donc, visez-moi qui est là ! » Dave Sykes pénètre dans les toilettes des hommes du Maritime Hotel pendant que je me lave les mains en me disant combien l’eau est précieuse en Irak. Le groupe de musique de la salle de réception joue une reprise jazzy de « Lady In Red », de Chris de Burgh. Dave promène son regard partout dans la pièce qui résonne. « On pourrait caser un minigolf, ici.

– Et puis, c’est chic, commenté-je. Le carrelage est en vrai marbre.

– Des chiottes chics : l’endroit idéal pour un guet-apens de mafieux. Il y a de la place pour cinq types armés de mitraillettes qui sortiraient des cabines.

– Le jour du mariage de votre fille, on va peut-être éviter.

– Oui, peut-être. » Dave s’avance jusqu’à un urinoir et ouvre sa braguette. « Tu te rappelles les gogues du Captain Marlow ?

– J’en garde un souvenir ému. C’est douteux, ce que je dis. Je me souviens des graffitis. Non pas que j’y aie contribué, hein.

– On avait les graffitis les plus obscènes de tout Gravesend, au Captain Marlow. Kath m’obligeait à repeindre par-dessus, mais, quinze jours plus tard, rebelote. »

Le journaliste ne peut pas s’empêcher de demander : « Ça ne vous manque pas, la vie derrière un comptoir ?

– Certaines choses, oui. Les bonnes poilades. Certains clients réguliers. Mais pas les journées interminables ni les bagarres. Ni les impôts et la paperasse. Mais, là-bas, ç’a été chez moi pendant quarante ans : ce serait curieux si je n’en avais pas conservé quelques souvenirs, tu me diras. C’est là que les gamins ont grandi. Impossible d’y retourner. Ça me ferait trop mal. “La Tortue tordue”, non mais je te jure ! Ces yuppies avec leurs téléphones de frimeurs. Les pièces à l’étage, converties en “appartements pour cadres”. Tu y es retourné, toi, à Gravesend ?

– Pas depuis la mort de Maman, non. Pas une seule fois. »

Dave remonte sa braguette et s’avance vers moi, en posant un pied après l’autre, comme un vieil homme à qui quelques kilos en moins ne feraient pas de mal. Devant le lavabo, il approche la main du distributeur de savon : une giclée de mousse bourgeonne puis atterrit dans sa paume. « Tu as vu ça ? On tombe un peu plus dans la science-fiction chaque jour. Comme si le fait de vieillir et que tes gosses quittent un jour la maison, ça ne suffisait pas, non, il faut en plus que le monde te fasse regretter la décennie dans laquelle tu te sentais à l’aise. » Dave tend ses mains savonneuses sous le robinet ; de l’eau en jaillit. « Profite d’Aoife autant que possible, Ed. Aujourd’hui, tu peux porter cette adorable petite puce sur tes épaules, mais demain elle aura déguerpi, et ce que tu avais toujours redouté se réalisera : on a beau les aimer infiniment, nos enfants nous sont juste prêtés pour un moment.

– Moi, ce que je redoute, c’est le premier petit copain d’Aoife. »

Dave secoue ses mains pour en chasser l’eau. « Oh, ça ira, va. »

Moi et ma grande gueule. Craignant d’avoir rappelé à Dave l’époque de Vinny Costello et le prélude à la disparition de Jacko, je cherche désespérément à changer de sujet : « Pete me paraît plutôt bien, comme gars.

– C’est ce que je crois. Tu me diras, Sharon s’est toujours montrée assez exigeante en la matière. »

Je me surprends à scruter le reflet de Dave dans le miroir, craignant de lire contrairement à Holly sur son visage, mais il devine mes pensées : « Ne t’en fais pas, Ed, tu feras l’affaire. Tu es un des seuls types que je connaisse qui soit capable de porter la barbe aussi bien que moi.

– Merci. » Je place mes mains sous le séchoir. Est-ce que j’en serais capable ? Capable de quitter Holly et Aoife pour mon boulot ?

Je suis furieux contre Holly qui me force à choisir.

Tout ce que je veux, c’est qu’elle accepte que je partage mon temps entre elle et mon travail.

C’est bien ce que je fais avec elle, moi. Ça ne me paraît pas injuste.

« J’imagine que ça va être un peu bizarre pour toi, s’interroge Dave, avec son instinct de taulier, d’être de nouveau à plein temps en Angleterre. Non ?

– Hmm… ouais, c’est sûr, si tant est que ça se produise.

– Ah, parce que ça pourrait ne pas se produire ?

– Spyglass m’a proposé de prolonger jusqu’à décembre. »

Empathique, Dave expire à travers ses dents. « Le vieux dilemme : le devoir ou la famille. Je ne peux pas t’aider sur ce coup-là, Ed, mais ce que je peux te dire, c’est qu’au fil des années, j’ai croisé bon nombre de types à qui un docteur venait d’annoncer qu’ils allaient mourir. Ce n’est pas un hasard : si un toubib me disait qu’il me reste X semaines à vivre, j’aurais besoin de m’asseoir devant un comptoir, de trouver une oreille compatissante et qu’on me serve un bon remontant. Tu ne seras pas surpris si je te raconte qu’aucun d’eux ne m’a dit : “Ah, Dave, si seulement j’avais passé un peu plus de temps au travail.”

– Peut-être qu’ils n’exerçaient pas le métier qui leur convenait », rétorqué-je, regrettant sur-le-champ ma légèreté. Encore pire, je n’ai pas le temps de m’expliquer car la porte s’ouvre d’un coup : trois cousins irlandais de Holly déboulent en riant d’une vanne que nous n’entendrons pas. « Ed, oncle Dave, vous voilà, dit Oisín, dont le lien de parenté avec Holly m’échappe toujours. Tante Kath nous a missionnés pour vous ramener.

– Allons donc. Qu’est-ce que j’ai encore fait ?

– Coolos, oncle Dave. C’est le moment de couper le gâteau, c’est tout. »

Sur le trajet du retour vers Bagdad, comme Aziz conduisait, Nasser a pu me restituer tous les témoignages des patients interviewés. Avec les photos d’Aziz, nous avions la trame d’un bon reportage pour Spyglass. Cependant, avant d’arriver à Abou Ghraïb, il y a eu un bouchon. Voyant un étal en bord de route, Nasser en a profité pour sauter de la voiture et nous rapporter des kebabs et deux infos : un convoi d’acheminement d’essence avait été attaqué un peu plus tôt et la route principale pour retourner à Bagdad était en partie bloquée par un cratère de dix mètres de diamètre, ce qui expliquait la retenue. Par ailleurs, un hélicoptère américain avait été abattu sur des terres cultivées situées au sud-est de la prison. Nous avons donc décidé d’effectuer un détour afin de rechercher le lieu du crash. Tandis que nous mâchions des morceaux d’agneau filandreux – de la chèvre ? –, Aziz a bifurqué vers le sud au niveau de la mosquée où nous avions eu des soucis un peu plus tôt. Une fois l’immense complexe pénitentiaire derrière nous, nous avons aperçu un mince filet de fumée noire s’élever de derrière un bosquet de tamaris destiné à atténuer le vent. Un gamin à vélo nous a confirmé que, oui, cet hélicoptère américain, un Kiowa, avait été abattu là-bas, qu’Allah en soit remercié. Les garçons qui ont grandi dans l’Irak occupé en savent autant sur les armes et les engins militaires que je m’y connaissais dans les années quatre-vingt question matos de pêche, motos et classement au hit-parade. Le gamin a mimé l’explosion – boum ! – puis éclaté de rire. Des marines avaient emporté les cadavres des deux Américains une demi-heure plus tôt, ce n’était donc plus risqué d’aller y jeter un œil, a-t-il expliqué à Nasser.

Une piste passait au-dessus d’un canal d’irrigation, traversait le bosquet de tamaris, puis un champ en friche. La carcasse fumante, éventrée et noircie du Kiowa gisait sur un côté, tandis que la queue de l’appareil se trouvait sur l’autre moitié du champ. « Missile sol-air, a spéculé Nasser. Coupé en deux. Comme avec une épée. » Une vingtaine d’hommes et de garçons se tenaient là. À l’autre bout du champ, il y avait des bâtiments et des machines agricoles à l’abandon. Aziz s’est garé dans un coin, puis nous sommes descendus de la voiture et nous sommes approchés. La fin d’après-midi était peuplée de bruits d’insectes. À mesure de notre avancée, Aziz prenait des photos. Je songeais aux pilotes, me demandant quelle pensée avait traversé leur esprit au moment où ils s’étaient retrouvés propulsés vers le sol. Un vieil homme en keffieh rouge a demandé à Nasser si nous travaillions pour un journal, ce à quoi Nasser a répondu oui, pour un quotidien jordanien. Nous étions venus mettre à mal les mensonges des Américains et de leurs alliés, a déclaré Nasser, qui a ensuite demandé au vieil homme s’il avait assisté au crash. Celui-ci a répondu que, non, il ne savait rien, qu’il avait juste entendu une explosion. D’autres hommes, peut-être des membres de l’Armée du Mahdi, étaient repartis dans leurs véhicules, mais il était trop loin, et, regardez – il avait désigné ses yeux –, sa cataracte l’empêchait de voir correctement.

Trop bien voir en Irak peut être fatal.

Puis, soudain, nous avons entendu des grondements d’engins militaires, et la foule s’est éparpillée, ou du moins, a tenté de s’éparpiller – nous nous sommes tous regroupés quand nous avons compris que les deux sorties du champ étaient barrées par deux convois de quatre blindés légers. Des marines équipés de protections pare-balles en sont sortis en braquant leurs M16 sur nous. Un rugissement venu de nulle part a submergé le champ : « Les mains sur la tête ! Les mains sur la tête, que je puisse les voir ! Tous à terre, bordel, ou je vous jure, bande d’Ali Baba baiseurs de porcs, que sinon, je vous envoie six pieds sous terre ! » Il n’y a pas eu de traduction, mais nous avons tous compris le message.

« PLUS HAUT, TES MAINS ! » a hurlé un autre marine à un type en combinaison de mécanicien tachée d’huile qui lui a répondu : « Mafi mouchkila, mafi mouchkila (Pas de problème, pas de problème) », mais à qui le premier a rétorqué : « Tu fais ce que je te dis ! Tu fais ce que je te dis ! » avant de lui envoyer un coup de pied dans le ventre – nous avons tous senti nos tripes se serrer pour lui. Le mécanicien, qui s’est plié en deux, suffoquait et toussait. « Trouvez à qui cette ferme appartient », a ordonné le marine à un interprète qui avait le visage dissimulé derrière une espèce de turban, comme un ninja. Pendant que le marine annonçait dans le micro de son casque que la zone était sécurisée, l’interprète a demandé au vieil homme au keffieh rouge à qui la ferme appartenait.

Je n’ai pas entendu la réponse, parce qu’un marine noir se tenait devant Aziz et l’invectivait : « Des souvenirs, hein ? C’est toi, l’artiste ? » Le destin a voulu qu’un Chinook jaillisse du soleil : le tonnerre a couvert le son de ma voix au moment où le soldat a arraché l’appareil photo du cou d’Aziz avec une telle violence que la bandoulière a cédé et que celui-ci est tombé au sol tête la première. Puis j’ai vu que le marine était agenouillé à côté d’Aziz, son arme de poing pointée sur son crâne.

J’ai crié : « Non… Arrêtez ! Il travaille pour moi », mais le boucan du Chinook couvrait mes paroles, puis j’ai tout à coup été retourné et plaqué au sol, un genou coqué m’écrasant la trachée dans la terre ; alors je me suis dit : Ils ne comprendront leur erreur qu’une fois que je serai mort. Et puis : Non, ils ne sauront même pas qu’ils se sont trompés : ils jetteront mon cadavre dans un petit fossé à l’entrée de Bagdad.

« Mais pourquoi ne nous témoignent-ils aucune reconnaissance, Ed ? »

Un morceau de pièce montée est à mi-chemin entre l’assiette et ma bouche, mais Pauline Webber a la voix qui porte, et voici que quatre Webber, six Sykes, Aoife et un vase de lis orange me dévisagent. Le problème est que je n’ai pas la moindre idée de ce dont elle parle ni de la personne à qui elle s’adresse, parce que j’ai passé ces dernières minutes à écrire en pensée un e-mail au service comptabilité de la société propriétaire de Spyglass. Je regarde Holly, espérant qu’elle me donne un indice, mais, derrière son masque de femme blessée, elle me snobe. Quoique je ne sois pas si sûr que ce soit un masque.

Heureusement, Lee, frère cadet et témoin de Peter, vient à ma rescousse : certes son « cœur de métier » est la « fraude fiscale », mais ça ne l’empêche pas de faire connaître son avis éclairé en matière de géopolitique. « L’Irak de Saddam, c’était un camp de concentration à ciel ouvert, et sous terre, c’était une fosse commune. Donc les Amerloques et nous, on y est allés et on s’est débarrassés de leur dictateur à leur place, gratis et sans qu’ils aient rien à demander. Et comment est-ce qu’ils nous remercient ? En s’en prenant à ceux qui les ont libérés. Les Arabes sont vraiment ingrats, c’est une seconde nature chez eux. Et ce ne sont pas juste nos petits gars en uniforme qu’ils détestent, mais tous les Occidentaux. Pas vrai, Ed ? Comme ce pauvre journaliste qui s’est fait décapiter l’année dernière, juste parce qu’il était américain. Abject !

– Tu as une feuille d’épinard coincée entre les dents, Lee », lui dit Peter.

Bien entendu, Aoife demande : « C’est quoi, Papa, “décapité” ?

– Et si toi et moi on allait voir Lola et Amanda à la table des grands ? propose Holly. Je crois qu’ils ont du Coca.

– Mais tu dis toujours que, le Coca, ça empêche de dormir, Maman.

– C’est vrai, mais tu as tellement bien tenu ton rôle de demoiselle d’honneur pour tante Sharon que je pense qu’on peut faire une exception cette fois-ci. » Holly et Aoife s’éclipsent.

Lee n’a toujours pas compris. « C’est parti, l’épinard ?

– Oui, mais tes gros sabots sont toujours là, répond Peter.

– Hein ? Oh… » Lee esquisse une grimace de contrition. « Oups. Excuse-moi, Ed. Il faut croire que j’ai un peu trop forcé sur le picrate. »

Je devrais l’absoudre d’un « Y a pas de mal », mais je me contente de hausser les épaules.

« Mais bon, reprend Lee sur un ton du genre : Regardons la réalité en face, si on a envahi l’Irak, c’est juste pour une chose : le pétrole. »

Si on m’avait donné un billet de dix livres chaque fois que je l’ai entendue, celle-là, je pourrais m’offrir les Hébrides extérieures. Je pose ma fourchette. « Quand on veut le pétrole d’un pays, on se contente de l’acheter. C’est ce qu’on faisait avec l’Irak, jusqu’à la première guerre du Golfe.

– C’est sans doute moins cher de mettre au pouvoir un gouvernement de fantoches. » Lee laisse dépasser la pointe de sa langue, histoire de montrer à quel point il est subversif. « Imagine un peu tous les contrats d’exploitation juteux, les conditions avantageuses… miam-miam.

– C’est peut-être ce à quoi s’opposent les Irakiens, commente Austin Webber, le père de Peter et de Lee, directeur de banque à la retraite au regard tombant et au fascinant front de Klingon. Être gouverné par des fantoches, je veux dire. Moi non plus, je ne trouverais pas cela très tentant.

– Est-ce qu’on peut laisser Ed répondre à ma question ? intervient Pauline. Pourquoi l’intervention en Irak a-t-elle si mal tourné ? »

J’ai la tête qui bourdonne. Suite à l’ultimatum lancé par Holly hier soir, je n’ai pas très bien dormi ; et j’ai bu trop de champagne. « Parce que ce scénario a été écrit non pas en tenant compte de l’Irak tel qu’il existe, mais de l’Irak tel que le fantasmaient ou se le figuraient Rumsfeld, Rice, Bush et consorts. Ou tel que le leur promettaient les exilés irakiens à leur solde. Ils s’attendaient à trouver un État aussi unifié que le Japon de 1945. Au lieu de ça, ils ont constaté qu’une guerre civile perpétuelle se menait entre la majorité chiite et les minorités sunnites et kurdes. Saddam Hussein, sunnite, avait brutalement imposé la paix dans son pays, mais, après son départ, le conflit menaçait de se raviver, et depuis… c’est reparti de plus belle, et les forces de la Coalition se retrouvent empêtrées là-dedans. Quand on est aux commandes, rester neutre est impossible. »

Au fond de la salle, le groupe entonne « La Danse des canards ».

Ruth pose une autre question : « Alors si les sunnites se battent à Falloujah, c’est parce qu’ils souhaitent le retour au pouvoir d’un leader sunnite ?

– C’est une de leurs raisons ; mais, ailleurs, les chiites se battent pour chasser les étrangers du pays.

– Vivre sous l’occupation n’a rien d’agréable, déclare Austin Webber. Je peux le concevoir. Mais j’imagine que les Irakiens doivent aussi constater que leurs conditions de vie se sont améliorées.

– Il y a deux ans, l’Irakien moyen – si c’était un homme – avait un travail, ou une activité apparentée. Plus maintenant. L’essence était facilement accessible. Plus maintenant. Il y avait l’eau courante et l’électricité. Plus maintenant. Les toilettes fonctionnaient. Plus maintenant. On pouvait envoyer ses enfants à l’école sans craindre qu’ils se fassent enlever. Plus maintenant. L’Irak était certes un pays brisé, mal en point, éreinté par les sanctions, mais, dans une certaine mesure, les choses fonctionnaient. Plus maintenant. »

Penchant une cafetière en argent au-dessus de ma tasse, un serveur qui me semble arabe me la remplit. Je le remercie et me demande s’il se dit : Ce mec parle de ce qu’il ne connaît pas.

Dans l’intervalle, Sharon, qui ne voit aucun inconvénient à ce qu’on cause politique du Moyen-Orient devant son gâteau de mariage, me relance : « Qui est responsable, alors ?

– Tout dépend à qui tu poses la question, réponds-je.

– C’est à toi qu’on la pose », intervient le marié.

Je bois un peu de café. Il est bon. « Celui qui, de facto, règne sur l’Irak est un acolyte de Kissinger nommé L. Paul Bremer III. Juste après sa prise de fonction, il a fait passer deux décrets déterminants dans la tournure qu’a prise l’occupation. Le premier stipulait qu’au-delà d’un certain rang, les membres du parti Baas devaient être démis de leurs fonctions. D’un coup de stylo, Bremer a mis au rebut tous les fonctionnaires, scientifiques, enseignants policiers, ingénieurs et médecins dont les forces de la Coalition avaient besoin pour reconstruire le pays. Cinquante mille cols blancs irakiens ont dû dire adieu à leurs salaires, à leurs droits à la retraite et à un avenir ; et depuis ce jour, ils n’attendent qu’une chose, c’est que le programme de la Coalition échoue. Quant au deuxième, il a sonné le coup d’envoi du démantèlement de l’armée irakienne. Pas de compensation financière, pas de retraite, rien. Bremer a créé trois cent soixante-quinze mille insurgés potentiels – des personnes sans travail, armées et entraînées à tuer. Bien sûr, c’est facile de critiquer avec le recul, mais quand on est le vice-roi d’un pays occupé, on se doit de voir un peu plus loin que le bout de son nez – ou, au moins, d’écouter les conseillers qui ont une vision concrète des choses. »

Le téléphone de Brendan se met à sonner. Il y répond et se détourne de

nous : « Jerry ! Alors, quoi de neuf à l’île aux Chiens 4 ?

– Si ce Bremer est tellement nul, demande Peter qui desserre sa cravate de soie blanche, qu’est-ce qu’ils attendent pour le rappeler sur le sol américain ?

– Ses jours sont comptés. » Je laisse tomber un morceau de sucre dans mon café. « Mais tous les occupants de la zone verte, du président au plus insignifiant des employés, ont personnellement intérêt à raconter ces conneries selon lesquelles les insurgés ne sont qu’une poignée d’illuminés, et que, de toute façon, le plus dur est derrière nous. La zone verte, c’est comme dans le conte d’Andersen, “Les Habits neufs de l’empereur” : là-bas, dire la vérité, c’est trahir. Malheur à ceux qui font preuve de réalisme.

– Mais la vérité doit bien leur sauter aux yeux quand ils en sortent, de cette zone verte, objecte Sharon.

– La plupart des employés ne la quittent jamais. Point barre. Sauf pour se rendre à l’aéroport. »

Si Austin Webber portait un monocle, celui-ci se décrocherait de son œil. « Mais enfin, comment peut-on diriger un pays depuis un bunker ? »

Je hausse les épaules. « Arbitrairement. Approximativement. Dans l’ignorance.

– Mais les militaires doivent bien savoir ce qui se passe, eux. Ce sont eux qui subissent les explosions et essuient les tirs.

– Vous avez tout à fait raison, Austin, c’est juste. Sans compter que les hommes de Bremer et les généraux se livrent une guerre sans merci. Mais il semblerait que, par leurs agissements, les militaires cherchent eux aussi à radicaliser la population. Mon photographe, Aziz, a un oncle qui vit à Kerbala et qui possède quelques hectares d’oliviers. Enfin, je devrais parler au passé. En octobre dernier, un convoi qui roulait sur une portion de route traversant ses terres a été attaqué ; les forces de la Coalition ont demandé aux habitants du coin de leur donner des renseignements sur ces “bandits”. Comme personne ne disait rien, un détachement de marines a abattu tous les arbres, histoire d’“inciter les locaux à se montrer plus coopératifs à l’avenir”. Imaginez un peu le genre de coopération auquel encourage un acte de vandalisme pareil.

– C’est comme en Irlande en 1916 avec les Britanniques, commente Oisín O’Dowd. À force de répéter ce sempiternel mantra de gros bras – “La force, c’est tout ce que ces gens-là comprennent” –, ils ont fini par s’en persuader. C’est ce qui les a perdus.

– Mais ça fait trente ans que je vais régulièrement aux États-Unis, conteste Austin. Les Américains que je connais sont intelligents et doués de compassion, le genre de personnes qu’on a envie de rencontrer. Je ne comprends pas.

– Mon hypothèse, Austin, c’est que, dans le monde de la finance, vous n’avez pas côtoyé des gars du Nebraska qui ont abandonné l’école juste avant le lycée et dont le meilleur ami a été descendu par un ado irakien hilare avec un sac de pommes dans les bras. Un ado dont le père a été canardé la semaine précédente pendant qu’il réparait l’antenne sur le toit de sa maison, par un artilleur depuis un blindé léger de passage. Un artilleur dont le meilleur ami a pris dans le cou la balle dum-dum d’un sniper la veille. Un sniper dont la sœur était dans une voiture qui a calé à un carrefour au moment où arrivait le convoi d’un attaché militaire, lequel a donné l’ordre aux soldats de mitrailler le véhicule, sachant que, s’ils voyaient juste, le convoi échapperait à l’attaque d’un kamikaze, et que, s’ils se trompaient, la loi irakienne ne s’appliquerait pas à eux. En définitive, si les conflits s’intensifient, c’est parce qu’ils se nourrissent de la propre merde qu’ils produisent, chiant et bouffant toujours plus. »

Je constate que ma métaphore est allée un peu trop loin.

Lee Webber discute avec un ami assis à une table voisine.

« Est-ce que quelqu’un est tenté par la dernière part de gâteau ? » nous demande sa mère.

Mon œil encore mobile – pas celui planté dans le mélange de poussière et de gravier – a repéré le marine noir ; je me suis alors découvert la faculté de lire sur les lèvres. Le militaire annonçait à Aziz : « Je vais te tirer le portrait, moi, enculé !

– Il travaille pour moi ! » Je crachais des gravillons.

Le soldat m’a lancé un regard furieux. « Qu’est-ce que tu viens de dire ? »

Le Chinook s’éloignait et, Dieu merci, le marine m’a entendu. « Je suis journaliste, ai-je bredouillé, tordant la bouche vers le ciel. De Grande-Bretagne. » Ma voix était comme sèche et éraflée de partout.

Juste au-dessus de mon oreille, un accent traînant du Midwest américain m’a répondu : « Journaliste, mon cul.

– Je suis Ed Brubeck, journaliste britannique pour » – je faisais de mon

mieux pour prendre la voix de Christopher Hitchens 5 – « le magazine Spyglass. C’est difficile de trouver de bons photographes, alors, je vous en prie, demandez à votre homme de ne pas pointer le canon de son bazar sur la tête du mien.

– Major ! Ce connard prétend être un journaliste britannique.

– Il dit quoi ? » Des bottes se sont approchées en faisant crisser les cailloux. Leur propriétaire m’a aboyé dans l’oreille. « Tu parles anglais ?

– Oui, je suis un journaliste britannique, et si…

– Tu es en mesure de le prouver ?

– Mon accréditation est dans la voiture blanche. »

Il a reniflé. « Quelle voiture blanche ?

– Celle dans le coin du champ. Si votre soldat veut bien retirer son genou de ma nuque, je pourrai vous la montrer du doigt.

– Les représentants médiatiques sont censés porter leur accréditation sur eux.

– Si un membre d’une milice la trouvait, il me tuerait. Major, ma nuque, s’il vous plaît. »

Le genou se retire. « Debout. Doucement, très doucement. » J’avais les jambes engourdies. J’avais envie de me masser le cou, mais je n’osais pas, de peur qu’ils croient que j’allais dégainer une arme. L’officier a retiré ses lunettes d’aviateur. Difficile de lui donner un âge : j’aurais dit qu’il approchait de la trentaine, mais son visage était tout crasseux de poussière. « HACKENSACK » était brodé sous son insigne militaire. « Qu’est-ce que branle un journaliste déguisé en bougnoule avec de vrais bougnoules dans un champ autour de la carcasse d’un OH-58D ?

– Je suis dans ce champ parce qu’il s’est passé quelque chose ici, et je suis habillé comme ça parce que trop ressembler à un Occidental peut vous coûter la vie.

– Tu ressembles trop à un putain d’Arabe, c’est ça qui a failli te coûter la vie.

– Major, vous pourriez relâcher cet homme ? » J’ai désigné Aziz d’un mouvement de la tête. « C’est mon photographe. Et aussi » – je venais de repérer Nasser –, « le type en chemise bleue, là-bas. C’est mon fixeur. »

Le major Hackensack nous a laissés dans le doute pendant quelques secondes. « D’accord. » Aziz et Nasser ont obtenu la permission de se relever, et nous avons pu baisser les bras. « Britannique… C’est l’Angleterre, ça ?

– L’Angleterre, plus l’Écosse, le pays de Galles et l’Irlande du…

– Nottingham. C’est en Angleterre ou en Grande-Bretagne ?

– Les deux. De même que Boston se trouve à la fois dans le Massachusetts et aux États-Unis. »

Le major a cru que je jouais au plus malin. « Mon frère a épousé une infirmière de Nottingham ; jamais vu un trou à rat pareil. J’avais commandé un sandwich au jambon, et on m’a servi une tranche gluante et rose entre deux tranches de merde séchée. Le type qui me l’avait préparé, c’était un Arabe. Tous les chauffeurs de taxi, c’étaient des Arabes. C’est pas un pays où tu habites, l’ami. C’est un territoire occupé. »

J’ai haussé les épaules. « Il y a eu beaucoup d’immigration. »

Le major s’est penché sur le côté et a préparé un gros glaviot qu’il a laissé s’écraser au sol. « Hé, le journaliste, tu vis dans la zone verte ?

Continuer : partie 3 sur 4