L'âme des Horloges

David Mitchell · Chapitre 2 sur 31 · partie 2/3

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L'âme des Horloges

1er JUILLET

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Je leur demande : « Vous pensez que ce sera bientôt la révolution, alors ?

– Il est bien possible que la grève des mineurs mette le feu aux poudres, juge Ian. Quand les travailleurs verront les syndicats se faire achever – d’abord à coups de lois, puis à coups de crosse –, tout le monde se rendra compte que la révolution ouvrière n’est pas un rêve farfelu de gauchiste et qu’il s’agit plutôt d’une question de survie.

– Karl Marx, continue Heidi, a mis en lumière la mécanique autophage du capitalisme. Quand ce système ne pourra plus nourrir les millions de gens qu’il laisse sur le carreau, les mensonges et la violence ne lui seront plus d’aucun secours. Bien entendu, les Américains chercheront à nous asséner le coup de grâce – ils voudront conserver leur influence sur leur cinquante et unième État – et Moscou à prendre les rênes du pouvoir, mais quand les soldats nous rejoindront comme ç’a été le cas en Russie en 1917, alors on ne pourra plus nous arrêter. » Elle et Ian ont l’air tellement convaincus ; on dirait des Témoins de Jéhovah. Heidi baisse la vitre et sort la tête pour mieux regarder devant. « La police. »

Ian marmonne quelque chose à propos de flics et de chiens enragés à la solde de Thatcher. Sur le rond-point où nous arrivons, un camion est renversé. Des morceaux de pare-brise sont éparpillés sur la chaussée et une policière s’efforce de rassembler les trois files de véhicules en une seule. Elle est calme et maîtresse de la situation ; pour moi, elle n’a rien d’une flic enragée, et n’a pas non plus l’air de rechercher une adolescente fugueuse.

« Même si Thatcher ne déclenche pas une révolution cette année » – mèches de cheveux framboise flottant au vent, Heidi se tourne pour me parler –, « ce temps viendra. On la verra de notre vivant. Bob Dylan a raison : “Pas besoin d’être météorologue pour savoir de quel côté le vent souffle.” “De chacun selon ses facultés, à chacun selon ses besoins”, dit aussi l’adage, et c’est comme ça que la société fonctionnera d’ici notre vieillesse. Bien entendu, les patrons, les libéraux et les fascistes pousseront des cris d’orfraie, mais on ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs. Tiens, en parlant d’œufs » – elle regarde Ian, qui acquiesce –, « ça te dirait de faire une halte chez nous ? Ian est le roi du petit-déjeuner à l’anglaise. »

Le bungalow de Heidi est entouré de champs, mais avec ses voilages en dentelle, ses taies de coussin, ses bibelots en porcelaine et figurines de fées, ce n’est pas comme ça que je voyais le QG de la révolution socialiste du Kent. Il y a même de la moquette dans la salle de bains. Heidi m’a expliqué que c’était là que sa grand-mère habitait avant de mourir, mais comme sa mère et son beau-père vivent quelque part en France, elle et Ian viennent presque tous les week-ends s’assurer que la maison n’est pas squattée et distribuer le journal. Heidi me montre comment on verrouille la porte de la salle de bains de l’intérieur et plaisante à propos du motel de Norman Bates ; je fais semblant de comprendre. C’est la première fois que j’utilise une douche – on n’a qu’une baignoire au Captain Marlow –, alors, avant de réussir à régler l’eau correctement, je me gèle puis m’ébouillante. Heidi a toute une étagère de shampooings, d’après-shampooings et de savons aux étiquettes exotiques, alors j’essaie un peu tout et finis par sentir comme le rez-de-chaussée d’un grand magasin. En sortant de la douche, je remarque le fantôme des lettres tracées dans la buée de la fois d’avant : « LE BEAU GARÇON TOUT PROPRE ! » Ça devait être un message de Heidi à Ian. Je regrette de lui avoir menti à propos de mon nom : j’aimerais qu’on devienne amies. J’étale un peu de crème hydratante Woods of Windsor sur ma peau bronzée, en me disant que Heidi aurait tout aussi bien pu naître dans un pub minable de Gravesend et moi, être une fille intelligente et sûre d’elle, qui étudie les sciences politiques à Londres, a des shampooings de marque française et un petit ami gentil, drôle, attentionné, qui ne la trompe pas et qui est le roi du petit-déjeuner à l’anglaise. Tu parles d’un tirage au sort, quand on naît.

« En Turquie, il y a un pont » – ma fourchette harponne une saucisse, le gras dégouline des trous : « d’un côté, c’est l’Europe et de l’autre, l’Asie. C’est sur ce pont que je veux aller. Et à la tour de Pise. Et puis j’adore la Suisse, aussi. Enfin, l’idée de la Suisse, parce que, pour l’instant, de la Suisse, je ne connais que le Toblerone…

– Tu vas adorer. » Heidi avale son toast et s’essuie délicatement les lèvres à l’aide d’un mouchoir. La Fontaine-Sainte-Agnès est un de mes endroits préférés sur terre. Une ville blottie contre le mont Blanc. Le second mari de ma mère y a un chalet, et on va skier là-bas presque tous les ans, à Noël. Mais le seul truc, c’est que la Suisse, c’est cher.

– Bah, je boirai de la neige et je mangerai des Ritz. Au fait, encore merci pour le petit-déjeuner, Ian. Vraiment extra, ces saucisses. »

Modeste, il hausse les épaules. « J’ai trois générations de bouchers du Lincolnshire derrière moi, alors ce serait grave, si je ne m’y connaissais pas un peu. Dis, Tracy, ta tournée des grands-ducs, tu comptes la faire toute seule, ou bien tu auras un compagnon de voyage ?

– Dis donc, espèce de fouineur, lui rétorque Heidi, la vie amoureuse de cette jeune fille ne te regarde pas. Tracy, ne lui réponds pas.

– Ce n’est pas grave, dis-je, une boule dans la gorge. En fait, je n’ai pas de petit ami en ce moment. J’en… J’en… J’en avais un, il n’y a pas longtemps, mais… » C’est comme si ma gorge se bloquait.

« Tu as des frères et sœurs ? » Heidi change de sujet, et je suis sûre qu’elle a donné à Ian un coup de pied sous la table.

« Une sœur, Sharon, et un frère, Jacko. » J’avale une gorgée de thé et ne parle pas de Brendan. « Mais ils sont tous les deux un peu plus jeunes que moi, alors ce sera une expédition en solo, oui. Et vous deux ? Vous avez prévu de partir en vacances ?

– Eh bien, explique Heidi, entre le congrès du Parti et le coup de main qu’on ira donner aux mineurs, on essaiera d’aller à Bordeaux en août. Chez ma mère.

– J’ai tellement hâte. » Ian fait semblant de se pendre. « Tu comprends, j’ai eu recours à d’ignobles stratagèmes pour convaincre Heidi de rejoindre une secte démoniaque de gauchos…

– Ce qui est drôle, c’est que les parents d’Ian sont persuadés que je lui ai fait la même chose. On devrait faire un anti-mariage et se séparer. » De nouveau, elle s’essuie délicatement les lèvres. « Corcoran, c’est irlandais, comme nom ? »

J’acquiesce d’un hochement de tête et plante ma fourchette dans une tomate. « Ma mère vient du sud-ouest de l’Irlande.

– On aura beau dire tout ce qu’on veut sur le conflit nord-irlandais » – Ian tend le bras et attrape la bouteille de ketchup –, « tous les mouvements révolutionnaires survenus après 1920 doivent une fière chandelle aux Irlandais. En ayant rétrocédé l’Irlande, les Anglais pensaient s’être montrés magnanimes, mais c’est faux. Ce sont les Irlandais qui ont inventé la guérilla moderne et qui ont repris leur pays.

– Comme dirait ma tante Roisín, je poursuis, les Anglais ne se souviennent de rien et les Irlandais n’oublient jamais. »

Ian persiste à taper le cul de la bouteille de ketchup, mais rien n’en sort. « L’humanité me désespère : on sait envoyer un type sur la lune, mais on n’arrive toujours pas à faire sortir la sauce tomate d’une bouteille sans en… »

Une énorme goutte glougloute et noie sa tranche de bacon.

Je fais la vaisselle. Ian et Heidi ont protesté : « Non, non, non : tu es notre invitée », mais j’ai insisté. J’espère juste en secret qu’ils proposeront de me déposer à L’Orme noir tout à l’heure ou qu’ils me réinviteront dimanche prochain, si je ne retourne pas à Gravesend. Peut-être que Heidi voudra bien me prêter sa teinture pour cheveux. Je rince les verres en premier et les essuie avec un torchon sec : c’est comme ça qu’on fait, au pub, pour éviter de laisser des traces blanches. L’eau savonneuse coule sur la planchette à découper en marbre ; je la laisse s’égoutter à côté d’un grand couteau menaçant. Le lecteur de cassette joue une chanson de Bob Dylan, « As I Went Out One Morning ». C’est Ian qui m’a dit de mettre ce que je voulais, alors j’ai choisi cet album, John Wesley Harding. D’habitude, l’harmonica, ça me rebute, mais ce morceau-là, il est terrible : sa voix, c’est comme le vent qui tourbillonne pendant une journée bizarre. « Super choix, me lance Heidi en traversant la cuisine pieds nus. Ça faisait des années que je ne l’avais pas écouté. » Intérieurement, je jubile. Elle va dehors avec un livre : Dans le ventre de la baleine, de George Orwell. En cours de littérature, on a étudié La Ferme des animaux ; peut-être que, tout à l’heure, ça l’impressionnera si je le lui dis. Heidi laisse la porte du patio ouverte pour que l’odeur du gazon entre avec le vent. Puis c’est au tour d’Ian de venir : il met une carafe en pyrex remplie de lait dans le four à micro-ondes. Je n’en avais jamais vu un en vrai. On tourne le bouton rotatif, on appuie sur un autre et, quarante secondes plus tard, ding, le lait ressort tout fumant. Je m’étonne devant Ian : « On se croirait dans Star Trek.

– Le futur, répond Ian en prenant une voix de bande-annonce. Bientôt disponible dans votre présent le plus proche. » Il dépose la carafe sur un plateau avec trois grandes tasses et une cafetière à piston chicos. « Quand tu auras fini, rejoins-nous dehors pour prendre un café au lait*.

– D’accord. » Je me demande ce que ça peut bien être.

Ian emporte le plateau jusqu’au patio. Je regarde l’heure : dix heures et demie. Maman est sûrement en route vers l’église, peut-être accompagnée de Jacko, qui y va un peu pour lui tenir compagnie. Papa va courir avec Newky le long de la Tamise en direction d’Ebbsfleet, c’est-à-dire celle de Londres. À moins qu’ils soient tous en chemin pour Peacock Street. Moi, je suis là, et ça va : je termine la vaisselle, et Bob Dylan entame une chanson intitulée « I Dreamed I Saw St Augustine ». Celle-ci est plus traînante, ça fait un peu penser à un chien qui hurle, mais, au bout du compte, je comprends pourquoi tout le monde s’extasie devant Dylan. Par la fenêtre, dans ce jardin qui s’étire en long, les digitales et les tisons de Satan bougent un peu. Les bordées de gazon et les parterres de fleurs sont beaux comme les images des boîtes de galettes ; un peu plus tôt, j’ai demandé à Heidi si elle et Ian jardinaient en plus de préparer une thèse. Elle m’a répondu qu’un type de Faversham passait tous les quinze jours pour « remettre un peu d’ordre ». Ça ne m’a pas semblé très communiste, comme façon de faire, mais bon, je me la suis fermée : je ne voulais pas jouer à la plus maligne devant eux.

L’eau de vaisselle gargouille dans le siphon, une cuillère à café tombe avec fracas dans l’évier et Bob Dylan fait une crise cardiaque au beau milieu de « All Along The Watchtower ». Oh non ! Le lecteur est en train de bouffer la bande. J’appuie sur EJECT, et un méli-mélo de spaghettis marron se déverse. Mais ça va, je suis super-douée pour réparer les cassettes avec un petit bout de scotch. Ian et Heidi sont tous les deux allongés sur ces chaises longues en bois, derrière une rangée de pots sortis tout droit d’Ali Baba et les quarante voleurs dans lesquels poussent des plantes aromatiques. Le livre de Heidi est tombé au sol ; son pouce est resté pris dedans : elle n’est plus avec nous. Ian roupille, lui aussi : sa tête est penchée sur le côté et ses lunettes de soleil sont de traviole. Le plateau du café est posé sur un muret. Ils devaient être épuisés. Doucement, j’appelle Heidi, mais elle ne bouge pas. Les abeilles butinent dans les fines herbes, les moutons poussent des bêêêêê, et le vrombissement d’un tracteur s’éloigne. Cette petite bosse à un peu moins d’un kilomètre, c’est l’île de Sheppey. Et ce machin pointu, c’est le pont. Puis je remarque deux, trois, plusieurs petites taches noires qui remontent en zigzaguant sur le bras de Heidi.

Je regarde mieux : impossible, ce ne sont pas des fourmis…

Et si. « Heidi ! Tu as des fourmis sur le bras ! »

Mais elle ne bouge pas. Je les balaie de la main et j’en écrase deux sans le faire exprès. Qu’est-ce qu’elles trafiquent là ? « Heidi ! » Je lui secoue le bras un peu plus fort, et elle s’effondre par-dessus l’accoudoir de sa chaise longue, comme quand on fait semblant d’être soûl, sauf que là, ce n’est pas drôle. Sa tête bascule en arrière et ses lunettes lui glissent du visage. C’est là que je vois ses yeux : ce ne sont plus que deux iris, les pupilles ont disparu. Je recule vivement en poussant un gaaa ! d’effroi, et manque de tomber à la renverse. Ian n’a pas bougé, alors, hystérique, je crie son nom… et découvre qu’une grosse mouche poilue est posée sur ses lèvres charnues. Ma main, qui lui retire sa casquette de base-ball, tremble un peu. La mouche s’envole en bourdonnant. Les yeux d’Ian sont comme ceux de Heidi – c’est comme si une sorte de maladie inconnue l’avait foudroyé. Je lâche la casquette et un cri similaire au premier m’échappe. Dans les rosiers roses, un oiseau décoche une série de notes aiguës et cristallines ; le sang me monte à la tête, ça tourne, et bien que je n’aie plus tous mes esprits, une explication s’impose à moi : Heidi et Ian ont fait une intoxication alimentaire. C’est le petit-déjeuner. Seulement vingt minutes après ? Pourquoi pas, mais moi, ça ne m’a rien fait. On a tous mangé la même chose, pourtant. Puis je pense à une crise cardiaque, mais ce n’est pas vraiment plausible. Une overdose ? Et puis je me dis : Arrête de réfléchir, Sykes. Appelle tout de suite une ambulance…

… le téléphone est posé sur un drôle de meuble dans le salon, auquel on accède par la cuisine. J’y fonce, compose le 999 et attends qu’un opérateur décroche. Répondez, dépêchez-vous, allez ! La ligne semble coupée. Et puis je vois un type dans le reflet du miroir ; il me regarde, assis dans le fauteuil dans le coin de la pièce. La mécanique de la réalité s’enraye. Je me retourne et je le vois, dans l’ouverture en ogive qui relie la cuisine au salon. Je le reconnais. Ses yeux de piranha, ses boucles noires, son nez cassé : c’est le type de mon hallucination dans le passage souterrain, celui qui était dans la pièce en losange. Il halète, comme s’il venait de remonter une pente en courant. Il aboie : « Lequel es-tu ?

– J… J… J… Je suis… Je suis une amie d’Ian et Heidi, j… je…

– Esther Little ou Yu Leon Marinus ? » Sa voix est pleine de haine et glaçante.

Il y a un petit truc qui palpite sur son front, ça ressemble à… je ne saurais pas dire à quoi. Vient-il de prononcer le nom de Marinus ? Peu importe, c’est le personnage d’un cauchemar. Sauf que, lorsqu’on a peur à ce point, en général, on se réveille. Je recule, bute sur le canapé, et tombe assise. « Mes amis. Il leur faut une ambulance.

– Donne-moi ton nom et je t’accorderai une mort rapide. »

Ce n’est pas une menace en l’air. Qui que ce soit, il a tué Heidi et Ian, et il te tuera aussi facilement qu’on casse une allumette. « J… J… Je ne comprends pas, monsieur. » Je me recroqueville, terrifiée. « Je… »

Il fait un pas de plus vers moi. « Ton nom !

– Je suis Holly Sykes, et je voudrais juste partir… s’il vous plaît, laissez-moi p…

– Holly Sykes… » Il penche la tête. « Oui, je connais ce nom. Celui d’un de ceux qui nous ont échappé… Se servir de son frère comme appât était bien joué, monsieur l’Horloger, mais regarde aujourd’hui à quoi tu en es réduit. Te cacher dans l’horloge d’os d’une petite putain ! Xi Lo en tremblerait de honte ! Holokai vomirait en l’apprenant ! Si, naturellement, ils étaient encore en vie, ce qui » – il ricane – « n’est plus le cas, maintenant que votre assaut nocturne a tourné au fiasco le plus total. Tu pensais que la Voie de l’Ombre n’avait jamais entendu parler des alarmes anti-cambriolage ? Tu ne sais donc pas que le Cathare est la Chapelle et que la Chapelle est le Cathare ? L’âme d’Holokai n’est plus que cendres. Celle de Xi Lo est réduite à néant. Quant à toi, qui que tu sois, tu as fui. Comme cela était prévu dans votre sacro-saint Script, j’imagine. Ah, ce que nous l’aimons, votre Script. Grâce à lui, l’Horlogerie est anéantie. C’est un grand jour pour les Carnivores de ce monde. Sans Xi Lo ni Holokai, que reste-t-il de vous ? Une troupe de magiciens, de télépathes, de tordeurs de cuillères. Avant que je te tue, réponds-moi : qui es-tu ? Marinus ou Esther Little ? »

Je tremble. « Je le jure devant Dieu, je… je ne suis pas celui ou celle que vous croyez que je suis. »

Il me dévisage, suspicieux. « Écoute-moi. Ces deux-là qui bronzent dehors, ils ne sont pas encore tout à fait morts. Utilise ta sorcellerie, ton Courant Profond, et tu pourras peut-être en sauver un. Allez. C’est votre travail à vous autres Horlogers, il me semble. »

Loin, très loin, un chien aboie et un tracteur ronchonne…

… le type est maintenant si près de moi que je sens son odeur. Le brûlé du four. C’est comme si ma voix était anorexique : « Alors, je peux appeler un docteur ?

– Tu ne peux pas les soigner toi-même ? »

Je parviens à faire non de la tête.

« Dans ce cas, c’est d’un cercueil dont ils vont avoir besoin, pas d’une ambulance. Mais moi, j’ai besoin que tu me prouves que tu ne fais pas partie des Horlogers. Marinus n’est qu’un lâche, mais il n’en est pas moins perfide. Cours, va-t’en. Allez. Cours. Voyons jusqu’où tu peux aller. »

Je ne fais confiance ni à lui ni à mes oreilles. « Quoi ?

– La porte est là. Allez. Va, petite souris. » Il fait un pas de côté pour me laisser un passage par lequel m’échapper. Je soupçonne que c’est un piège, qu’il a un couteau, je ne sais pas trop quoi, mais il s’approche si près de moi que je vois les égratignures et les minuscules coupures sur son visage, ainsi que ses grands yeux noirs au halo gris, et alors il se met à hurler de toutes ses forces : « VA-T’EN AVANT QUE JE CHANGE D’AVIS ! »

À travers les rosiers épineux, entre les buissons balancés par le vent, sur la pelouse poussiéreuse, je cours. Je cours comme jamais je n’ai couru. J’ai le soleil dans la figure et le mur d’enceinte n’est pas loin. À mi-chemin, alors que j’arrive au niveau du treillis, je regarde derrière moi : contrairement à ce que je craignais, il ne s’est pas lancé à ma poursuite et reste planté à un ou deux mètres d’Ian et Heidi, toujours morts. Il me laisse partir, pourquoi, on s’en fiche, c’est un taré, c’est tout, cours, cours, allez cours, je te dis, allez… allez ! Mais… je ralentis. Je ralentis ! Comment ? Pourquoi ? Qu’est-ce que… ? Mon cœur va éclater, mais c’est comme si quelqu’un appuyait à la fois sur l’accélérateur et le frein, et ce truc qui me freine, ce n’est pas de l’intérieur de moi que ça vient, ce n’est pas du poison, ça vient de l’extérieur, on dirait que le temps ralentit, ou que la gravité augmente, ou bien que l’air se change en eau, ou en sable, ou en mélasse… ça m’arrive de faire ce genre de rêve, mais là je suis éveillée, on est en plein jour, et je sais que je ne dors pas, bon sang… C’est impossible, et pourtant j’ai cessé de courir, je suis comme la statue d’un coureur, un pied en l’air, l’amorce d’une prochaine foulée qui ne viendra jamais. C’est complètement dingue, bordel. Je me rends compte que je devrais me mettre à hurler à l’aide, c’est ce qu’on fait dans ce genre de situation, mais tout ce qui sort de ma bouche, c’est une sorte de grognement spasmodique…

… et le monde rétrécit, aspiré par le bungalow qui m’attire avec le reste, sans que je puisse rien faire. Il y a du lierre sur l’espèce d’arcade ; je m’y accroche, mais mes pieds décollent du sol, comme si j’étais un personnage de dessin animé pris dans un tourbillon et qui s’accroche désespérément à la vie, mais à cause de la douleur dans mes poignets, je lâche prise et retombe violemment, bonjour les bleus. Traînée au sol, je m’écorche les coudes, me cogne le coccyx, je me retourne sur le dos en essayant de planter les talons dans la pelouse, mais le terrain est trop dur et n’offre aucune prise. Je parviens à basculer pour me mettre debout, et un couple de papillons volette devant moi, à contre-courant, comme si cette irrésistible force ne s’exerçait que sur moi. Me revoilà devant le parterre de roses, et le type au teint pâle n’a pas bougé de devant la porte ; ses mains et ses doigts tricotent dans l’air comme s’il parlait une langue des signes pour extraterrestres ; il a une sorte de rictus figé aux lèvres, et c’est lui qui fait ça, qui me ramène en me faisant passer au-dessus du patio, devant Ian et Heidi, immobiles comme des cadavres, des cadavres qui sont l’œuvre de ce type, ce type qui recule dans la cuisine pour me laisser le passage, mais si jamais j’entre dans ce bungalow, plus jamais je n’en ressortirai, alors je m’agrippe aussi fort que je peux à la poignée de porte, mais là, c’est comme si je recevais une décharge de vingt mille volts, et je vole à travers le salon comme une poupée qu’on lance, je rebondis sur le canapé, sur la moquette, et les ampoules des lampes clignotent dans mes yeux, papoum papoum papoum…

… mon hallucination prend fin quand ma joue s’enfonce dans cette moquette qui pique. C’est fini. C’était comme une crise d’épilepsie, un truc comme ça. À quelques centimètres de mon visage, une image émerge du flou : Heidi en uniforme d’écolière et une grand-mère aux cheveux blancs. La photo a dû tomber, c’est sans doute moi qui l’ai renversée de la coiffeuse quand j’ai trébuché. Je ferais mieux de rentrer et d’aller aux urgences. Il faut que je fasse un scanner. Heidi me ramènera à Gravesend. J’appellerai Maman depuis l’hôpital. On passera l’éponge sur toute cette histoire avec Vinny. Tout ça paraissait si réel. J’étais sur le point de réparer la cassette de Bob Dylan avec des ciseaux et du scotch, et tout à coup… Les fourmis sur le bras de Heidi, l’hallucination avec ce type au nez cassé, et cet air élastique qui me portait. Quelle est cette partie complètement tarée de mon cerveau qui invente des trucs aussi tordus, putain ? Je m’efforce de me relever, parce que si Heidi ou Ian me trouvent allongée là, ils vont croire que je suis morte dans leur salon.

« Je te crois, chère enfant. » Il est assis dans le fauteuil en cuir, un pied posé sur le genou. « Tu n’es qu’une insignifiante petite ingénue qui a le malheur de se trouver sur notre champ de bataille. Ceci étant, pourquoi deux incorporels en déroute et moribonds commettraient la bévue de s’en remettre à toi, Holly Sykes ? Je m’interroge. À quoi sers-tu ? »

Je suis pétrifiée. De quoi parle-t-il ? « À rien, je le jure, je veux juste… juste partir… m’en aller et…

– Tais-toi. Je réfléchis. » Il prend une granny smith dans le saladier posé sur la desserte, la croque et mâche. Dans ce silence lugubre, on n’entend que le bruit de sa mastication. « Quand as-tu vu Marinus pour la dernière fois ?

– Mon ancien docteur ? À… À… À l’hôpital général de Gravesend. Il y a longtemps, j’ai eu… »

Il lève la main pour réclamer le silence, comme si ma voix lui vrillait les tympans. « Et Xi Lo ne t’a jamais dit que Jacko n’était pas Jacko ? »

Jusqu’à présent, la petite musique de ce film d’horreur était aiguë, mais maintenant que le nom de Jacko a été prononcé, la terreur résonne de tous ses graves. « Qu’est-ce que Jacko a à voir dans toute cette histoire ? »

Il jette un regard plein de dégoût sur sa granny smith. « La plus acide et insipide de toutes les pommes. Les gens les achètent pour leur qualité ornementale. » Il la jette. « Il n’y a pas de Courant Profond ici, cet endroit n’est donc pas un refuge. Où sommes-nous ? »

Je n’ose pas répéter ma question sur Jacko, de peur que le Mal – il n’y a pas d’autre mot – ne s’abatte sur mon frère. « Dans le bungalow de la grand-mère de Heidi qui vit en France. Elle prête sa maison à Heidi et… » Ils sont morts.

« Je te demande le lieu, jeune fille ! La région, la ville, le village. Fais au moins semblant d’avoir quelque chose dans le crâne. Si tu es bien la Holly Sykes que Marinus a dénaturée, je suppose que nous sommes en Angleterre. »

Je ne pense pas qu’il plaisante. « Dans le Kent, près de l’île de Sheppey. Je… Je ne crois pas que cet endroit ait… ait un nom. »

Il tambourine sur le fauteuil en cuir. Ses ongles sont trop longs. « Et Esther Little, tu la connais ?

– Oui. Enfin, non. Pas vraiment. »

Il cesse de tambouriner. « Veux-tu que je te dise ce que je te ferai subir si je soupçonne que tu me mens, Holly Sykes ?

– J’ai vu Esther Little au bord de la Tamise, hier, mais je ne l’avais jamais rencontrée auparavant. Elle m’a proposé du thé. Du thé vert. Puis elle m’a demandé… »

De ses yeux, le type au teint pâle me perfore le front, comme si ma réponse y était inscrite. « Dis-moi ce qu’elle t’a demandé !

– L’asile. Au cas où… » – je lutte pour me remémorer ses paroles – « ses projets tomberaient à l’eau. »

Le regard du type au teint pâle s’illumine. « Bon… Esther Little voulait que tu lui serves d’oubliettes*. De refuge mobile. Je comprends. Te choisir, toi, un insignifiant pion en pensant qu’on t’oublierait ! Bon. » Il se lève et me barre la sortie. « Si tu es ici, Esther, sache que nous t’avons trouvée !

– Écoutez, je réussis à lui dire tout en me recroquevillant, si les services secrets s’intéressent au fait qu’Ian et Heidi étaient communistes, moi, je veux vous dire que je n’ai rien à voir là-dedans. Ils m’ont juste prise en stop. Moi, je… je… »

Il s’avance brusquement pour me faire peur. Et ça fonctionne. « Continue.

– Ne vous approchez pas de moi. » C’est comme si ma voix se ratatinait. « Je… Je sais me défendre. Et la police…

– La police sera sidérée en entrant dans le bungalow de la grand-mère de Heidi. Deux amants sur des chaises longues, le corps d’une adolescente, Holly Sykes. Étant donné le temps qui s’écoulera d’ici à ce qu’on vous découvre, le médecin légiste aura un sacré casse-tête à résoudre. Surtout si le meurtrier laisse la porte ouverte et que les renards, corbeaux et chats sauvages vous rendent visite… un beau merdier ! Tu feras la une des journaux nationaux. La boucherie, le grand crime mystérieux non élucidé des années quatre-vingt. À toi la gloire !

– Laissez-moi partir ! J’irai à l’étranger, je… je partirai. Je vous en supplie.

– Morte, tu seras adorable ! » Le type au teint pâle sourit en regardant ses doigts, qu’il plie. « Si j’étais dénué de principes, je m’amuserais bien un peu avec toi, mais j’ai toujours été contre la cruauté envers les animaux sans défense. »

J’entends un râle. « Non, non, non, non, je vous en prie, je vous en supplie…

– Chut… » Ses doigts font mine de tourner une clé, et mes lèvres, ma langue et ma gorge s’éteignent. La force quitte mes jambes et mes bras, comme si j’étais une marionnette dont on aurait coupé les ficelles et qu’on aurait lancée dans un coin. Le type au teint pâle s’assied en tailleur sur le tapis où je suis, à la manière d’un conteur ; on dirait qu’il savoure l’instant, un peu comme Vinny, quand il sait qu’il va me prendre. « Qu’est-ce que ça fait, Holly Sykes, de savoir que, dans une minute, tu seras aussi raide qu’un putain de bout de bois ? Quelles sont les images que te renvoie ta cervelle de mouche, à l’instant ultime ? »

Ses yeux ne sont pas tout à fait ceux d’un humain. Je vois de plus en plus mal, un peu comme si la nuit tombait, mes poumons se noient, pas dans l’eau, mais dans le rien, et c’est alors que je me rends compte que je n’ai pas respiré depuis une éternité, mais j’ai beau essayer, je n’y arrive pas, et le tambourinement dans mes tympans a cessé, parce que mon cœur s’est arrêté. À la lisière de ces ténèbres qui bourdonnent, le type au teint pâle tend le bras, m’effleure le sein du revers de la main : « Bonne nuit, petit cœur », et là, ma dernière pensée est : Qu’est-ce que c’est que cette silhouette qui titube loin là-bas, à un kilomètre, au fond du salon… ?

Le type au teint pâle remarque la chose, regarde derrière lui et se lève d’un bond. Mon cœur redémarre et mes poumons s’emplissent d’oxygène si rapidement que je tousse et m’étrangle, tout en reconnaissant Heidi. « Heidi ! Appelle la police ! C’est un tueur ! Va-t’en ! » Mais Heidi est soit malade, soit droguée, soit blessée, soit soûle : sa tête bouge dans tous les sens, comme si elle avait cette maladie qu’on appelle la sclérose en plaques. Et sa voix a changé, aussi – on dirait celle de mon grand-père, après son AVC. Des mots tout abîmés jaillissent de sa bouche : « Ne vous inquiétez pas, Holly.

– Au contraire, Holly, dit en ricanant le type au teint pâle. Si cette chose est ton sauveur, tu as du souci à te faire. Marinus, je suppose ? Même caché derrière ce zombie parfumé, je sens toute ton onctuosité.

– Un hébergement temporaire, répond Heidi, dont la tête tombe en avant, en arrière, puis de nouveau en avant. Pourquoi avoir tué les deux jeunes gens qui bronzaient ? Pourquoi ? C’était totalement gratuit, Rhîmes.

– Et pourquoi pas ? Vous autres, vous vous demandez constamment pourquoi. Parce que j’étais remonté. Parce que Xi Lo a ouvert le feu dans la Chapelle. Parce que je le pouvais. Parce que toi et Esther Little m’avez conduit jusqu’ici. Elle est morte, n’est-ce pas, avant de pouvoir demander l’asile dans ce spécimen féminin venu du règne des mal-lavés ? Elle a reçu une sacrée correction en fuyant sur le Chemin-de-dalles. Je le sais, c’est moi qui la lui ai administrée. Et en parlant de correction, mes sincères condoléances pour Xi Lo et cette pauvre Holokai : votre petit club des bonnes fées est décimé. Mais enfin, Marinus, tu vas accepter de te battre, n’est-ce pas ? Tu es davantage un soigneur qu’un guerrier, je le sais bien, mais je t’en prie, oppose-moi un peu de résistance, ne serait-ce que pour la forme. » Rhîmes tricote encore dans le vide avec ses mains et – à moins que j’hallucine – la planche à découper en marbre de la cuisine décolle du plan de travail et vole jusqu’à nous, comme si l’homme invisible la portait. « Tu as perdu ta langue, Marinus ? » demande le type au teint pâle, ce dénommé Rhîmes.

« Laisse partir la fille », demande Heidi en dodelinant de la tête.

La planche à découper file à toute vitesse à travers la pièce et frappe Heidi à l’arrière de la tête. J’entends un bruit, comme une cuillère qui transperce la coquille d’un œuf. Le coup aurait dû renverser le corps de Heidi comme une quille, mais non, elle est retenue et soulevée par… par… par personne ; pendant ce temps, les mains de Rhîmes tournoient en faisant mine de briser quelque chose, et le corps de Heidi tourne simultanément, par à-coups. Cric, crac, croc, fait sa colonne vertébrale, et sa mâchoire inférieure est à moitié arrachée, et du sang s’échappe par un trou qui ressemble à la perforation d’une balle. Rhîmes gifle l’air du revers de la main, et, tête la première, le corps désarticulé de Heidi va s’écraser sur la photo d’une mésange perchée sur une pelle, avant de retomber en tas au sol.

C’est maintenant comme si j’avais un casque collé à la Super Glue sur les oreilles et que, dans un écouteur, on me jouait « Rien de tout cela n’est réel », et dans l’autre « Tout ceci est bien réel » en boucle et à plein volume. Rhîmes se met à parler tout bas, et pourtant je perçois chaque repli de chaque mot. « Ça ne t’arrive jamais d’être si heureuse d’être en vie que tu as envie de » – il se tourne vers moi – « hurler au soleil ? Bon, si je me souviens bien, j’étais en train de t’étrangler… » Il repousse l’air dans ma direction, la paume tendue, puis sa main s’élève : je suis plaquée contre le mur et soulevée par une force invisible, jusqu’à ce que ma tête heurte le plafond. Rhîmes grimpe sur l’accoudoir du canapé, comme s’il allait m’embrasser. J’essaie de le frapper, mais j’ai les deux mains clouées au mur, et mes poumons sont de nouveau verrouillés. Dans l’un des yeux de Rhîmes, le blanc s’assombrit et devient rouge, comme si une minuscule veine avait éclaté : « Xi Lo avait hérité de l’amour fraternel que Jacko te portait : cela me réjouit. Te tuer ne me rendra pas les Anachorètes que j’ai perdus, mais puisque désormais l’Horlogerie a une dette de sang envers nous, chaque piécette compte. Je tenais à ce que tu le saches. » Ma vue diminue et la douleur dans ma tête repeint tout en noir, je…

La pointe d’une langue acérée jaillit de sa bouche.

Toute rouge et métallique, elle s’arrête à quelques centimètres de mon visage. Un couteau ?

Rhîmes roule les yeux en arrière et, quand ses paupières se referment, je glisse jusqu’au sol, tandis que lui tombe de l’accoudoir. Quand l’arrière de sa tête heurte le sol, la lame sort de cinq centimètres de plus, laissant apparaître des morceaux blancs et visqueux. C’est de loin le truc le plus dégueu que j’aie vu de ma vie, et je n’arrive même pas à crier.

« Un coup de chance. » Ian se traîne à l’intérieur de la pièce en s’appuyant où il peut.

C’est forcément à moi qu’il s’adresse. Il n’y a personne d’autre. Ian fronce les sourcils en voyant le corps désarticulé de Heidi. « À la prochaine, Marinus. Il devenait urgent pour toi de changer de véhicule, de toute façon. »

Comment, pas de « Oh, nom de Dieu ! » ni de « Heidi, oh non, Heidi, non, non ! » ? Ian examine le corps de Rhîmes. « Les mauvais jours, on se dit : “Et si je renonçais à cette guerre et que je menais une petite méta-existence tranquille ?” Et puis, on assiste à une scène de ce genre et on se souvient pourquoi on lutte. Enfin, Ian fait pivoter sa tête fracassée vers moi. « Je suis désolé que tu aies dû assister à toute cette scène. »

Je me force à respirer plus lentement, plus lentement encore : « Qui… » C’est tout ce qui parvient à sortir de ma bouche.

« Tu n’as pas fait la difficile avec mon thé. Tu te souviens ? »

La vieille dame au bord de la Tamise. Esther Little ? Comment est-ce qu’Ian peut savoir ça ? Je suis passée à travers un plancher et j’ai atterri au mauvais endroit.

Dans l’entrée du bungalow, une horloge à coucou sonne.

« Holly Sykes », dit Ian, ou Esther Little, si c’est bien elle – mais comment est-ce possible ? « Je demande l’asile. »

Deux morts sont étendus au sol. Le sang de Rhîmes imprègne la moquette.

« Holly, le corps que tu vois est en train de mourir. J’expurgerai tout ce que tu as vu récemment afin de préserver ta quiétude, et puis j’irai me cacher au plus profond de… » Ian-ou-Esther-Little s’effondre comme une pile de bouquins. Il n’a plus qu’un œil ouvert à présent, et la moitié de son visage est enfoncée dans les coussins déformés du canapé. Ses yeux me rappellent ceux de Davenport, le collie qu’on avait avant Newky, quand on l’a fait piquer par le véto. « S’il te plaît. »

Ce mot, c’est un sortilège : je m’agenouille brusquement auprès d’Esther-Little-cachée-dans-Ian, si j’ai bien compris. « Qu’est-ce que je peux faire ? »

L’œil s’agite derrière la paupière qui se referme. « L’asile. »

Je voulais juste du thé, moi, mais une promesse, c’est une promesse. Et puis, je ne sais pas ce qui s’est passé, mais si je suis en vie, c’est parce que Rhîmes est mort, et si Rhîmes est mort, c’est grâce à Ian ou Esther Little ou Dieu sait qui. Je lui en dois une. « Bien sûr… Esther. Qu’est-ce que je dois faire ?

– Majeur. » Un fantôme assoiffé dans une bouche morte. « Front. »

Alors je pose mon majeur sur le front d’Ian. Comme ça ?

La jambe d’Ian remue un peu puis cesse de bouger. « Plus bas. »

Alors je descends mon majeur de quelques centimètres. « Ici ? »

La moitié de la bouche d’Ian encore en état de marche se tord : « Là… »

Le soleil me chauffe la nuque et une brise au goût salé s’est levée. En contrebas, dans l’étroit détroit qui sépare le Kent de l’île de Sheppey, un remorqueur fait résonner ses cornes de brume. Je parviens à voir le capitaine qui se décrotte le nez et cherche un endroit où il pourrait se débarrasser de ce qu’il a pêché. Le pont pourrait figurer dans la série animée Thomas le petit train – la section du milieu remonte à l’horizontale entre deux tours trapues. Quand elle atteint le haut, un coup de klaxon retentit, et le remorqueur passe en dessous en soufflant. Jacko aurait adoré voir ça. Je plonge la main dans mon sac de sport, en quête de ma canette de Tango, mais tombe sur un journal : le Socialist Worker. Qu’est-ce que ça fait là ? C’est une blague d’Ed Brubeck ? Je le balancerais bien par-dessus la rambarde, mais comme un cycliste arrive, je me contente d’ouvrir mon Tango et de regarder le pont. Le type à vélo a à peu près l’âge de mon père, mais il est maigre comme un clou et presque chauve, alors que Papa est bien grassouillet, lui, et que ce n’est pas pour rien qu’on le surnomme le yéti. « B’jour », me lance le type en s’essuyant le visage avec un grand mouchoir en tissu replié.

Continuer : partie 3 sur 3