L'âme des Horloges
1er JUILLET
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Comme il n’a pas l’air d’un satyre, je lui réponds : « B’jour. »
Le type lève les yeux sur le pont et le regarde un peu comme si c’était lui qui l’avait construit. « Des ponts comme ça, on n’en fait plus.
– Non, sans doute pas.
– Le Kingsferry Bridge est l’un des trois ponts levants que comptent les îles Britanniques. Le plus ancien est une petite construction toute mignonne de l’époque victorienne, qui enjambe un canal à Huddersfield ; il est uniquement destiné aux piétons. Celui-ci date de 1960. Il n’y en a que deux autres comme ça dans le monde, pour le trafic routier et ferroviaire. » Il boit à sa bouteille d’eau.
« Vous êtes ingénieur, c’est ça ?
– Non, non, j’aime bien aller regarder les ponts hors du commun, c’est tout. Mon fils en était mordu, lui aussi. D’ailleurs… » – il sort un appareil photo de sa sacoche – « ça vous dérangerait de prendre une photo de moi avec le pont ? »
J’accepte volontiers, et me retrouve agenouillée afin de pouvoir cadrer à la fois le crâne chauve du type et la partie du pont qui est remontée. « Un, deux, trois… » L’appareil photo ronronne ; il me demande d’en prendre une seconde, alors j’en prends une seconde, puis je lui tends l’appareil. Il me remercie et tripatouille son pédalier. Je bois bruyamment mon Tango et me demande pourquoi je n’ai pas faim : il est pourtant presque midi et je n’ai rien mangé depuis le paquet de Ritz avalé quand j’ai laissé Ed Brubeck à son sommeil. En plus, je fais des rots aux arômes de saucisse, je ne comprends pas. Un combi Volkswagen blanc approche et s’arrête à la barrière. Deux filles et leurs petits copains fument en me regardant, genre : Qu’est-ce qu’elle est venue foutre ici, celle-là ? – ils sont gonflés, ce sont eux qui écoutent un morceau de REO Speedwagon, pas moi. Pour leur prouver que je ne suis pas une sans-ami paumée, je me tourne vers le cycliste. « Vous venez de loin, j’imagine ?
– Non, pas aujourd’hui, il me répond. Je suis parti de Brighton.
– Brighton, mais c’est à… quoi, cent cinquante kilomètres d’ici ? »
Il consulte un gadget accroché à son guidon. « Cent douze.
– Donc, si je comprends bien, un de vos loisirs, c’est de prendre des ponts en photo ? »
Le type réfléchit à ma question. « C’est plus un rituel qu’un loisir. » Il voit bien que je ne pige pas. « Les loisirs servent à se faire plaisir ; les rituels, ça vous aide à tenir le coup. En fait, mon fils est mort. Ces photos, je les prends pour lui.
– Oh, je… » J’essaie de ne pas avoir l’air choquée. « Désolée. »
Il hausse les épaules et détourne le regard. « C’était il y a cinq ans.
« C’était » – pourquoi est-ce que je ne la boucle pas ? – « un accident ?
– Une leucémie. Il aurait eu à peu près votre âge. »
Le klaxon retentit une nouvelle fois, et la section de route se met à redescendre.
« Ça a dû être horrible », je lui dis, bien consciente que ça sonne creux. Au-dessus de la silhouette bossue de l’île de Sheppey, un long nuage maigrichon, qui ressemble à la fois à un lévrier et à une sirène, s’arrête. Et moi, je ne sais pas trop quoi ajouter. La Volkswagen redémarre et s’éloigne à l’instant où la barrière se relève, laissant traîner du soft rock dans son sillage. Le cycliste se remet en selle. « Prenez soin de vous, jeune demoiselle, il me dit, et ne gâchez pas votre vie. »
Il fait demi-tour et repart vers l’A2.
Tout ce trajet, pour ne même pas franchir le pont.
Les voitures et les camions n’arrêtent pas de gifler les pissenlits et de faire voler leurs graines, mais il n’y a personne à qui demander la direction de L’Orme noir. Des fleurs en dentelle se balancent sur leurs longues tiges à chaque passage de poids lourd, chassant les papillons bleus qui y sont accrochés. Ceux aux ailes orange tigré restent bien agrippés. À l’heure qu’il est, Ed Brubeck travaille sans doute à la jardinerie, rêvant d’Italiennes tout en chargeant des bottes de tourbe dans les voitures des clients. Il doit trouver que j’ai vraiment un sale caractère. Ou peut-être pas. Le fait que Vinny m’ait larguée se réduit de plus en plus à ça : un simple fait. Hier, j’avais l’impression d’avoir reçu une décharge de chevrotine, mais aujourd’hui, la blessure n’est qu’un bleu laissé par un petit plomb de carabine. D’accord, j’avais confiance en Vinny et je l’aimais, mais ça ne fait pas de moi une idiote. Pour tous les Vinny Costello du monde, l’amour, ce sont ces conneries qu’ils doivent nous susurrer à l’oreille pour coucher avec nous. Pour les filles – pour moi, en tout cas –, coucher, c’est la première page du livre dans lequel, plus loin, il est question d’amour. « Je suis bien mieux sans ce connard », je confie à une vache qui me regarde de l’autre côté d’une clôture ; et bien que je n’en sois pas encore convaincue, je me dis qu’un jour, ce sera le cas. Peut-être que, d’une certaine façon, Stella m’a rendu service en arrachant à Vinny son masque de mec-tout-gentil seulement quelques semaines après notre rencontre. Vinny en aura vite marre d’elle, c’est sûr, et le jour où elle le surprendra au lit avec une autre, ce sera son tour de voir s’envoler ses rêves de virées à moto avec lui. Alors, elle reviendra vers moi en rampant, les yeux aussi rougis que les miens hier, et elle me demandera de lui pardonner. Peut-être que j’accepterai. Mais peut-être pas. Loin devant, il y a un rond-point et un café.
Et le café est ouvert. Les choses s’améliorent.
Dans ce café – le Smoky Joe’s –, les propriétaires ont fait de leur mieux pour qu’on se croie dans un diner à l’américaine, comme dans Happy Days, avec les banquettes à dossiers hauts qui vous cachent, mais honnêtement, ça fait surtout boui-boui. Il n’y a pas beaucoup de clients ; la plupart regardent le match de foot diffusé sur la télé fatiguée montée au mur. Une dame assise près de la porte lit un numéro de News of the World en baignant dans le nuage de fumée qui émane de ses narines pincées. Des petits yeux en bouton, une couture en guise de lèvres, des cheveux frisés et un visage bourré de vieux regrets. Au-dessus de sa tête, se trouve un poster représentant le bocal d’un poisson rouge dont on ne voit que les deux yeux écarquillés à travers l’eau toute marron, avec comme légende : « LE POISSON DE JEFF A ENCORE EU LA DIARRHÉE. » La dame me toise et, d’un geste de la main, désigne les banquettes pour dire que je peux m’asseoir où je veux. « En fait, je lui annonce, je voulais juste savoir comment aller à L’Orme noir. »
Elle lève les yeux, hausse les épaules, me regarde et recrache sa fumée.
« C’est ici, à Sheppey. J’ai un travail qui m’attend là-bas. »
Elle replonge dans son journal et tapote sa cigarette.
Je décide de téléphoner à M. Harty : « Vous avez un téléphone public ? »
La vieille fait non de la tête, sans même lever les yeux.
« Ce serait possible de passer un appel local en me servant de votre… »
Elle me lance un regard furieux, comme si je venais de lui demander si elle vendait de la drogue.
« Bon… et il y aurait quelqu’un d’autre ici qui saurait où se trouve L’Orme noir ? » Je soutiens son regard longtemps, de sorte qu’elle comprenne bien que le moyen le plus rapide pour elle de retourner à sa lecture sera encore de m’aider.
Elle gueule en direction de la cuisine : « Peggy ! L’Orme noir, tu connais ? »
Une voix éraillée lui répond : « C’est chez Gabriel Harty. Pourquoi ? »
Les deux yeux en bouton se braquent sur moi. « Il y a quelqu’un qui demande… »
Peggy surgit : elle a le nez rouge, des joues de gerbille et les yeux d’un agent de la Gestapo. « Alors, ma petite, on va faire la cueillette des fruits pendant quelques jours ? À mon époque, c’était le houblon, mais maintenant, il y a des machines pour ça. Tu prends la route de Leysdown, par là » – elle montre la gauche de l’entrée – « tu traverses Eastchurch, puis tu tournes à droite dans Old Ferry Lane. Tu y vas à pied, ma petite, j’imagine ? »
J’acquiesce.
« C’est à huit, dix kilomètres, mais c’est une promenade de santé pour une… »
En cuisine, la chute de plateaux métalliques provoque un raffut de tous les diables ; Peggy s’y précipite. Maintenant que j’ai obtenu ce que je voulais, je mérite bien un paquet de Rothmans. Je me dirige vers le distributeur situé dans la salle principale du café : une livre quarante le paquet de vingt. L’arnaque totale, mais il y aura tout un tas de gens que je ne connaîtrai pas à L’Orme noir, et j’aurai besoin de me donner une contenance. Je n’ai pas le temps de me raviser : la machine avale les pièces, je tourne la poignée et le paquet tombe. C’est seulement au moment où je me redresse, Rothmans en main, que je vois qui est assis derrière la machine, pile en face, de l’autre côté du passage. Stella Yearwood et Vinny Costello.
Je me baisse et me mets à couvert, soudain prise d’une envie de dégueuler. Est-ce qu’ils m’ont vue ? Non. Stella ne se serait pas privée pour lâcher une petite remarque assassine d’un air innocent. Il y a un intervalle entre le distributeur et le paravent. Stella tend des cuillerées de glace à Vinny assis en face d’elle. Lui la dévore des yeux, comme un bon toutou. Elle promène sa cuillère sur les lèvres de Vinny, pleines de glace à la vanille. Il se les lèche. « Donne-moi la fraise.
– Je n’ai pas entendu le mot magique », lui répond Stella.
Vinny sourit. « Donne-moi la fraise, s’il te plaît. »
Stella plante la cuillère dans la fraise de la coupe de glace et la lui fourre dans la narine. Vinny saisit le poignet de Stella de sa main – de sa main si belle –, puis guide le fruit jusqu’à sa propre bouche. Ils se regardent, et moi, la jalousie me brûle le ventre comme un verre de Destop. Qui est cet ange gardien démoniaque et pervers qui les a amenés là, maintenant, au Smoky Joe’s ? Regarde les casques. Vinny a emmené Stella sur son inestimable Norton à laquelle personne n’a le droit de toucher. Du petit doigt, elle hameçonne celui de Vinny et ramène sa prise – d’abord son bras puis tout son corps – et le voilà affalé sur la table, en train de l’embrasser. Vinny ferme les yeux, pas Stella. Il prononce silencieusement trois mots, ceux qu’il ne m’a jamais dits. Il les répète, les yeux grands ouverts ; Stella a l’air de déballer un cadeau coûteux qu’elle attendait.
Je pourrais surgir de ma cachette et leur lancer des assiettes, les traiter de tous les noms, puis rentrer à Gravesend en chialant comme une Madeleine, raccompagnée par les flics, mais je repars en titubant en direction de la lourde porte d’entrée, que je tire au lieu de pousser, et que je pousse au lieu de tirer – ma vision est trouble –, tout ça sous le regard de cette vieille bique, bah tiens, ouais, parce que je suis tout à coup plus intéressante que son News of the World, et ces petits boutons d’yeux qui n’en perdent pas une miette…
Dehors, dans le vent, mon visage se dissout en un mélange de larmes et de morve. Une Austin Maxi ralentit pour que le vieux connard au volant profite bien du spectacle, et moi je lui hurle : « Tu regardes quoi, bordel ? » Ah, ça fait mal, ça fait mal, ça fait mal, putain, et puis j’escalade un portail et avance dans un champ de blé où, depuis le rond-point, je suis sûre qu’on ne me verra pas et là, je chiale, je chiale, et je frappe le sol du poing, je frappe et je chiale encore, je n’arrête plus de chialer… et puis quand je me dis que ça y est, que je n’ai plus de larmes, Vinny murmure : « Je t’aime », et dans ses yeux se reflète Stella Yearwood, et nous voilà repartis pour un tour. C’est comme quand on gerbe après avoir mangé un œuf à l’écossaise périmé : à chaque fois, on croit que c’est fini, mais non. Quand j’arrive à me calmer suffisamment pour allumer une cigarette, je me rends compte que je les ai laissées tomber près du distributeur du Smoky Joe’s. Super, putain. Je préfère encore bouffer des tartines de crotte de chat que retourner dans ce café. Et puis, bien évidemment, j’entends le ron-ron de la Norton de Vinny. Je rampe jusqu’au portail. Ils sont là, assis à l’arrière, en train de fumer – putain, je parie que ce sont mes clopes, pour lesquelles je viens tout juste de raquer une livre quarante. Stella a dû voir le paquet tout neuf au pied du distributeur, et le ramasser. D’abord, elle me pique mon copain, et maintenant, mes cigarettes. Puis elle monte sur la Norton, passe les bras autour de la taille de Vinny, et blottit son visage contre sa veste en cuir. Les voilà sur la route qui les ramène au Kingsferry Bridge, ils s’enfoncent dans le lointain et ses zébrures bleutées, et je reste plantée là, crade, me cachant comme une clocharde, avec, en fond sonore, les corbeaux dans l’arbre : quelle marrâââde… quelle marrâââde…
Le vent caresse et agite le blé.
Les passereaux font piou piaf piaf piou.
Jamais je ne me remettrai de Vinny. Jamais. J’en suis certaine.
Deux heures après avoir quitté le rond-point, j’arrive dans un village du bout du monde appelé Eastchurch. Un panneau indique : « ROCHESTER 34 ». Trente-quatre kilomètres ? Pas étonnant que j’aie des ampoules grosses comme le rocher Uluru aux pieds. C’est bizarre, mais, entre mon départ du garage Texaco de Rochester et l’arrivée au Kingsferry Bridge, je ne me souviens plus de grand-chose. De rien, en fait. Comme une chanson dont on aurait effacé un bout de bande. Je suis entrée en transe pendant que je marchais, ou quoi ? La transe, à Eastchurch, on a l’air de connaître. Il n’y a qu’un petit supermarché Spar, et il est fermé parce qu’on est dimanche, et le marchand de journaux d’à côté est fermé lui aussi. Mais comme je vois son propriétaire en train de s’affairer à l’intérieur, je frappe jusqu’à ce qu’il m’ouvre et lui achète un paquet de sablés et un pot de beurre de cacahuète auxquels j’ajoute un nouveau paquet de Rothmans et une boîte d’allumettes. Il me demande si j’ai seize ans, du coup je le regarde bien droit dans les yeux et je lui réponds que, s’il veut tout savoir, j’en ai eu dix-sept en mars, ce qu’il gobe. Dehors, je m’en allume une au moment où un mod et sa nana passent devant moi en scooter en me dévisageant, mais je suis trop préoccupée par ma petite cagnotte qui fond comme neige au soleil. De l’argent, j’en toucherai demain, si M. Harty ne joue pas aux cons ; n’empêche, je ne sais pas combien de temps ce job d’été va durer. Si Vinny et Stella étaient sortis quand Maman ou Papa sont allés me chercher chez lui, ils ne sauront pas que je ne suis pas avec lui, et donc, que j’ai quitté Gravesend.
Il y a une cabine téléphonique près de l’arrêt de bus. Si jamais j’appelle à la maison, j’aurai droit au numéro et aux sarcasmes de Maman, mais si j’appelle chez Brendan, avec un peu de chance, ce sera Ruth qui décrochera, et je lui dirai de passer le mot à Papa – pas à Maman, à Papa –, comme quoi je vais bien, mais que j’ai laissé tomber l’école et que je ne vais pas revenir avant un petit bout de temps. Comme ça, la prochaine fois que je la verrai, Maman n’aura pas l’occasion de me faire culpabiliser avec un discours du style : Tu aurais pu te faire enlever. Mais en tirant la porte de la cabine, je constate que le cordon du combiné a été arraché : le problème est résolu.
Peut-être qu’une fois à L’Orme noir, je demanderai à téléphoner. On verra.
Il est presque quatre heures quand je quitte Old Ferry Lane pour emprunter la piste crayeuse qui conduit à L’Orme noir. Dans les champs, les arroseurs automatiques vaporisent une brume fraîche et tout en regardant les petits arcs-en-ciel, je bois l’eau en suspension dans l’air comme si c’était de la barbe à papa super-légère. La bâtisse de l’exploitation est un vieux corps de ferme en brique flanqué d’une extension plus moderne, avec en plus une vaste grange en tôle, deux autres constructions en parpaing, le tout protégé par un brise-vent constitué de grands arbres maigrichons. Un chien noir qui ressemble à un gros phoque monté sur des pattes courtaudes arrive en aboyant comme un fou et en tortillant tout son corps : cinq secondes plus tard, nous sommes les meilleurs amis du monde. Newky me manque tout d’un coup, alors je caresse vigoureusement la tête de ce chien.
« Je vois que toi et Sheba avez fait connaissance. » Une fille en salopette sort de la partie la plus ancienne du bâtiment ; elle doit avoir dix-huit ans. « Tu viens pour la cueillette, c’est ça ? » Elle a un drôle d’accent – elle doit être galloise.
« Ouais. Euh, oui. Où est la… la réception ? »
La « réception ». Elle trouve ça marrant, ce qui me fout en rogne : comment voulez-vous que je sache ce qu’il faut dire ? D’un geste du pouce, elle désigne la porte – elle a des serre-poignets aux bras, comme une joueuse de tennis professionnelle, mais je trouve que ça fait con – puis elle repart vers le bâtiment en brique pour raconter aux autres cueilleurs que la nouvelle s’est crue dans un hôtel.
« Écoutez, d’ici demain quinze heures, il y en aura une vingtaine de palettes, résonne la voix d’un type dans le bureau au bout de l’entrée. Si votre camion n’est pas là à quinze heures une, alors ça partira aux entrepôts de La Belle Affaire, à Aylesford. » Il raccroche et ajoute : « Gros con de menteur. » J’ai reconnu la voix de M. Harty, que j’avais entendue ce matin au téléphone. Dans mon dos, la porte s’ouvre et une femme plus vieille en bleu de travail plein de taches, avec des bottes en caoutchouc vertes et une sorte de foulard à pois m’invite à avancer. « Par ici, jeune demoiselle, le docteur va vous recevoir. Allez, hop-hop. C’est la première fois que vous venez cueillir, non ? Mais oui, c’est évident. » Elle me pousse à avancer et à entrer dans un bureau exigu qui sent le sac de pommes de terre. J’y découvre un bureau, une machine à écrire, un téléphone, des armoires de classement, un poster sur lequel on peut lire MAGNIFIQUE RHODÉSIE au-dessus d’une série de photos de la vie sauvage, une vue sur la cour de ferme et un tracteur en décomposition. Gabriel Harty a la soixantaine, le visage comme qui dirait à marée basse, et des poils qui lui sortent du nez et des oreilles. Faisant mine de m’ignorer, il annonce à la dame : « J’étais avec Bill Dean au téléphone. Il voulait discuter avec moi d’une “tracasserie logistique”.
– Attends que je devine. Ses chauffeurs ont tous attrapé la peste bubonique, et il voulait savoir si on aurait la gentillesse de faire expédier les fraises de demain à Canterbury.
– Moui. Tu sais ce qu’il a ajouté ? “J’aimerais bien que de temps en temps vous nous souteniez, vous autres propriétaires terriens.” Propriétaire terrien. C’est à la banque que la terre appartient, et nous, on appartient à la terre. Voilà ce que ça veut dire, ce terme. C’est lui qui va en vacances en famille aux Seychelles ou Dieu sait où. » M. Harty rallume sa pipe et regarde par la fenêtre. « Qui êtes-vous ? »
Je suis son regard, braqué sur la carcasse du tracteur, puis je comprends qu’il s’adresse à moi. « Je suis la nouvelle cueilleuse.
– Tiens donc, une nouvelle. Pas sûr qu’on ait besoin de cueilleurs supplémentaires.
– Nous nous sommes parlé au téléphone ce matin, monsieur Harty.
– Ce matin, c’est loin. C’est déjà de l’histoire ancienne.
– Mais… » Si je n’obtiens pas ce boulot, comment je vais faire ?
La dame lui lance un regard par-dessus l’armoire de classement. « Gabriel.
– Quoi ? Il y a déjà cette… comment déjà ? Cette Holly Benson-Hedges qui arrive. Elle a appelé ce matin.
– C’est moi, mais je m’appelle Holly Rothmans, et… » Attendez, est-ce qu’il se moque de moi ? Avec la tronche qu’il tire, on est sûr de rien. « C’est moi.
– Ah, c’était vous ? » La pipe de M. Harty râle comme un vieillard sur son lit de mort. « Quelle chance, ma foi. Dans ce cas, je vous verrai demain matin, à six heures pétantes. Pas six heures deux. Six heures. Personne ne fait la grasse matinée ici, ce n’est pas un camp de vacances. Bon. J’ai des coups de fil à passer. »
« L’endroit est assez désert, le dimanche », m’explique Mme Harty pendant qu’on retraverse la cour. Par rapport à son mari, elle est plutôt BCBG ; je me demande bien comment ils se sont rencontrés. « La plupart des habitants du Kent qui travaillent ici rentrent le dimanche et profitent du confort de chez eux. Quant aux étudiants, ils ont filé à la plage, à Leydown. Ils seront de retour d’ici ce soir, sauf si le chant des sirènes du pub les détourne du droit chemin. Bien : la douche est ici, les toilettes sont là, et là, c’est la buanderie. Vous disiez tout à l’heure que vous veniez… d’où déjà ?
– Oh, euh… » Sheba accourt et, toute joyeuse, tournicote autour de nous, ce qui me laisse le temps de trouver un scénario cohérent. « De Southend. J’ai passé mes examens de fin de seconde le mois dernier. Mes parents ont beaucoup de travail et je voulais mettre quelques sous de côté, et comme l’ami d’un ami est venu travailler ici il y a deux étés, alors mon père était d’accord. Et puis maintenant, j’ai seize ans, alors…
– Alors vous voilà. L’école, c’est fini pour vous ? »
Sheba a flairé une piste qui la mène derrière une pile de pneus.
« Vous allez poursuivre jusqu’au bac, Holly ?
– Oh, pardon. Ben, ça dépendra de mes résultats. »
Plus satisfaite qu’intéressée par le sujet, Mme Harty me conduit à l’intérieur de la grange en brique par la porte en bois, grande ouverte. « C’est ici que la plupart des garçons dorment. » Une vingtaine de lits métalliques sont répartis sur deux rangées, comme dans un hôpital aménagé dans les murs d’un bâtiment agricole dépourvu de fenêtres et au sol en pierre. Les pensées qui me viennent à l’idée de devoir dormir parmi un tas de garçons qui ronflent, pètent et se branlent doivent se voir sur mon visage, car Mme Harty me rassure : « Ne vous inquiétez pas, on a monté une cloison au printemps dernier » – elle désigne le fond de la pièce –, « afin que les filles jouissent d’un peu d’intimité. » Une séparation en contreplaqué à peu près haute comme deux hommes ferme le dernier tiers de la grange. Elle comporte une entrée fermée par un vieux drap. Au-dessus de cette porte, quelqu’un a écrit à la craie « LE HAREM » tandis que quelqu’un d’autre a tracé une flèche partant de cette inscription pour pointer sur une autre : « DANS TES RÊVES, GARY : LA TAILLE, ÇA COMPTE ». De l’autre côté du drap, il fait plus sombre et ça ressemble un peu à la partie essayage d’un magasin de vêtements, car, de chaque côté, il y a trois espèces de cabines avec chacune sa propre entrée, deux lits et une simple ampoule qui pendouille à un fil accroché à la poutre. Si Papa était là, il grimacerait et marmonnerait je ne sais pas quoi sur l’inspection du travail ; moi, ce que je vois, c’est qu’il y fait bon et que je m’y sens plutôt en sécurité. En plus, il y a dans le mur de la grange une deuxième porte fermée par un verrou, donc si jamais il y a le feu, on pourra toujours sortir par là. Le seul problème, c’est que tous les lits semblent pris : des sacs de couchage, des sacs à dos et des affaires sont posés dessus. Jusqu’à ce qu’on arrive devant la dernière cabine, la seule allumée. Mme Harty frappe sur le chambranle : « Toc, toc, toc, Gwyn. »
À l’intérieur, une voix lui répond : « Madame Harty ?
– Je vous ai trouvé une camarade. »
À l’intérieur, la Galloise à salopette et au sourire en coin est assise en tailleur sur son lit, en train d’écrire dans son journal ou un truc du genre. De la vapeur s’élève d’une gourde par terre, ainsi que la fumée d’une cigarette posée en équilibre sur une bouteille. Gwyn me regarde et désigne le lit, genre : Fais comme chez toi. « Bienvenue dans mon humble demeure. Qui est désormais aussi la tienne.
– Bien, je vous laisse faire connaissance, les filles », conclut Mme Harty avant de repartir, tandis que Gwyn se replonge dans son journal. Sympa, super-sympa, comme attitude. Putain, elle pourrait au moins me faire un semblant de conversation. Gratte gratte gratte, fait son stylo à bille. Je parie que, là, elle écrit des trucs sur moi, et sans doute en gallois pour que je ne puisse pas lire. Très bien, si elle ne me parle pas, pas de raison que je lui adresse la parole non plus. Je laisse tomber mon sac de sport sur le lit, tout en ignorant la voix de Stella Yearwood qui constate que la grande escapade de Holly Sykes se termine dans un trou à rat. Je m’allonge à côté de mon sac de sport car je n’ai rien d’autre à faire et n’ai plus d’énergie. J’ai vraiment l’impression que mes pieds ont été rabotés à coups de Black & Decker. En plus, je n’ai même pas de sac de couchage.
Tir impeccable de mon goal : la balle traverse tout le terrain et clac ! atterrit dans le but de Gary l’étudiant, sous les acclamations du public ébahi. Brendan appelle ce coup le Peter Shilton ; il se plaignait toujours qu’avec mon gardien de but de gauchère, c’était déloyal. Cinq à zéro pour moi, ma cinquième victoire d’affilée : qui prend la gagnante ? « Elle m’a mis la pâtée, qu’est-ce que vous voulez que je vous dise, enrage Gary, le visage en feu et l’élocution entamée par quelques Heineken. Holly, tu es progidieuse, non, prodigieuse, là, prodigieuse, un putain de génie du baby-foot – alors non, il n’y a pas de déshonneur à perdre contre… contre des gens comme ça. » Gary fait le clown en tirant sa révérence, puis tend sa canette de Heineken au-dessus du baby-foot pour que je trinque avec lui. « Comment ça se fait que tu sois si forte ? » me demande une fille dont le nom est facile à retenir : Debby, de Derby. Moi, je me contente de hausser les épaules et de répondre que j’y jouais tout le temps, chez mon cousin. Et puis je me souviens de Brendan qui disait : « Je n’arrive pas à croire que j’ai été battu par une fille », juste pour que ma victoire soit encore plus savoureuse, je viens de m’en rendre compte.
Ayant eu ma dose de baby-foot, je sors fumer une clope. Le foyer a été aménagé dans les anciennes écuries et ça sent encore un peu le crottin de cheval, mais l’endroit est plus animé que le Captain Marlow un dimanche soir. Il doit y avoir au moins vingt-cinq cueilleurs et cueilleuses assis autour des tables qui blablatent, grignotent, fument, boivent, draguent et jouent aux cartes. Il manque une télé, mais heureusement, quelqu’un a ramené une radiocassette couverte d’éclaboussures de peinture et une cassette de Siouxsie and the Banshees. Dehors, les champs de L’Orme noir descendent jusqu’à la mer, et des lumières dessinent la côte en pointillé, laquelle se prolonge après Faversham, Whitstable et plus loin encore. On ne s’imagine pas que dans ce monde-là, les gens se font tuer, agresser ou jeter à la rue par leurs mères.
Il est neuf heures : Maman va sûrement lancer « Extinction des feux, Dieu vous bénisse » à Jacko et Sharon, puis se servir un verre de vin avant de regarder Bergerac à la télé. À moins que ce soir, elle descende pour dauber sur moi devant une de ses indics : « Bon Dieu, va savoir où j’ai bien pu me planter avec celle-là. » Papa dira à Moutard le plombard, à TJ le tout-fou et à ce vieux M. Sharkey : « Ça va se tasser », ou ce genre de phrase qui sonne bien, mais qui ne veut rien dire.
Je sors mon paquet de Rothmans de la poche de ma chemise – huit de fumées, il en reste douze – mais avant que je puisse en allumer une, Gary et son t-shirt LA RÉALITÉ EST UNE ILLUSION PROVOQUÉE PAR LE MANQUE D’ALCOOL surgissent. Il me tend une de ses Silk Cut en m’annonçant : « Celle-là, je te l’offre, Holly. » Je le remercie, et il ajoute : « Elle est grandement méritée », puis ses yeux papillonnent sur ma poitrine, comme ceux de Vinny peuvent le faire. Pouvaient le faire. Gary s’apprête à dire autre chose, mais comme un de ses copains l’appelle, il me lance un : « On se voit plus tard » et disparaît. Compte là-dessus et bois du lait. Les garçons, j’en ai ma claque.
Les trois quarts des cueilleurs sont soit déjà à la fac, soit sur le point d’y entrer en septembre ; j’ai deux ans de moins que les plus jeunes, même en prétendant en avoir seize au lieu de quinze. J’essaie de ne pas avoir l’air timide, ça trahirait mon vrai âge, mais pas sûr que ça serve à quelque chose, car ce n’est pas comme s’ils allaient devenir plombiers, coiffeurs ou éboueurs – ils seront tous un jour programmeurs, profs ou avocats –, ça se voit. C’est dans leur façon de parler. Ils utilisent des mots si précis qu’on a l’impression qu’ils leur appartiennent. Jacko fait un peu pareil, en fait ; mais dans mon lycée, personne n’oserait. D’ici deux ans, Ed Brubeck leur ressemblera. J’observe Gary, et c’est comme s’il avait senti mon regard parce que, juste à ce moment-là, il tire une tronche, genre : Comme on se retrouve, mais moi, je détourne les yeux pour qu’il ne se fasse pas d’idées.
Les cueilleurs qui ne sont pas étudiants se remarquent facilement. Il y a Gwyn, déjà. Elle fait une partie de dames avec Marion et Linda, et, mis à part un « Salut » et un sourire quand je suis entrée, elle ne m’a pas plus prêté attention que ça. Merci, sympa, Gwyn. Marion est un peu bébête ; sa sœur Linda joue les mamans avec elle et finit ses phrases. Faire la cueillette à L’Orme noir, c’est un peu leurs vacances d’été. Il y a un couple, Stuart et Gina ; ils ont leur propre tente dans un coin à l’écart. Ils ne sont plus loin de la trentaine et ont un look de chanteurs de folk – boucles d’oreilles et queues-de-cheval – et d’ailleurs, ils chantent du folk en amateurs, dans les petits villages. Gina nous emmènera moi et Debby faire des courses au Spar d’Eastchurch, quand on aura touché notre paie. Ils servent d’intermédiaires entre les cueilleurs et M. Harty, m’a expliqué Debby. Et enfin, il y a un gars plus jeune qui s’appelle Alan Wall et qui dort dans une minuscule caravane garée sur le côté de la ferme. Je l’ai vu étendre son linge tout à l’heure, en faisant le tour. Il a au maximum un an ou deux de plus que moi, mais son corps décharné est tout nerveux et il a la peau tannée par le soleil, brune comme du thé. Debby m’a raconté que c’était un gitan, ou plutôt qu’il était « de la communauté des gens du voyage », puisque c’est comme ça qu’il faut dire, et elle a ajouté que M. Harty embauche quelqu’un de sa famille tous les ans, mais qu’elle ne sait pas si c’est une histoire de tradition, de dette ou de superstition.
En revenant des toilettes, je remarque qu’une étroite gorge s’est formée entre la ferme et l’abri. Quelqu’un attend. Une allumette est grattée. « Comme on se retrouve, dit Gary. Une autre cigarette ? »
OK, Gary est beau garçon, mais il est passablement soûl, et je ne le connais que depuis deux heures. « Non merci, je vais retourner au foyer.
– Nan nan, tu restes fumer une cigarette avec moi. Allez, Hol, faut bien mourir de quelque chose. » Il m’agite déjà son paquet de Silk Cut sous le nez, avec une cigarette qui en dépasse et qu’il me suffit de prendre du bout des lèvres. Si je refuse, ça va faire tout un foin, alors je la saisis entre mes doigts et le remercie.
« Tiens, du feu… Bon, dis-moi, tu dois sacrément lui manquer, à ton petit copain de Southend. »
Je pense à Vinny, vomis un « Putain, non », puis me dis : T’es trop conne, Sykes, avant de rectifier : « Bah, en fait, ouais, je crois bien.
– Voilà une question de réglée. » Dans la lueur de sa cigarette, Gary a un sourire lubrique. « Viens, on va marcher un peu et regarder les étoiles. Je veux tout savoir de ce monsieur “Putain-non-bah-en-fait-ouais”. »
Je n’ai vraiment pas envie de me retrouver avec les doigts de Gary dans le soutien-gorge, ni ailleurs, mais comment le rembarrer sans que sa fierté en prenne un coup ?
« C’est mignon, la timidité, continue Gary, mais ça te gâche la vie. Allez, quoi ! J’ai de l’alcool, de la nicotine… et tout ce qu’il te faut. »
Putain, si les garçons pouvaient se retrouver dans la peau d’une fille en train de se faire draguer ne serait-ce qu’un soir, on n’entendrait plus ces répliques bidon. « Écoute, Gary, le moment est mal choisi. » J’essaie de me faufiler entre lui et le mur pour retourner dans la cour.
« Tu m’as dévoré du regard. » Son bras descend comme une barrière de parking et m’écrase le ventre. Je sens son eau de toilette, son odeur de bière et, quelque part, son excitation. « Toute la soirée. Saisis ta chance. »
Si je lui dis d’aller se faire foutre, je suis sûre qu’il fera en sorte que tous les cueilleurs se liguent contre moi. Si j’explose et que j’appelle à l’aide, ce sera sa version contre celle de « la nouvelle, l’hystérique, là ». Et puis après, ce sera : « Quel âge elle a, au fait ? Et ses parents, ils sont vraiment au courant qu’elle est ici ? »…
« Eh, le Poulpe, revois un peu ta parade nuptiale », fait une voix à l’accent gallois. Gary et moi faisons un bond de deux mètres. C’est Gwyn. « Ce n’est pas de la drague, ça, c’est carrément du harcèlement.
– Mais… Mais… on ne faisait que discuter. » Gary bat déjà en retraite, direction le foyer. « C’est tout.
– Pénible, mais inoffensif. » Gwyn le regarde s’en aller. « Comme un aphte. Il a fait des avances à toutes les filles de l’exploitation, sauf à Sheba. »
Être tirée d’affaire par quelqu’un, ça a quelque chose d’humiliant, et j’articule un « J’aurais réussi à me débarrasser de lui » ronchon.
Gwyn répond, un peu trop sincère : « Oh, mais je n’en doute pas. »
Elle se fout de moi ? « Je sais me débrouiller seule.
– Tu me rappelles moi à ton âge, Holly, et pas qu’un peu. »
Qu’est-ce qu’on peut répondre à ça ? La radiocassette fait résonner « Up the Junction » de Squeeze. Gwyn se penche en avant. « Regarde, le Poulpe a perdu ses clopes. » Elle me les lance, je les attrape. « Tu peux les lui rendre ou les garder en dédommagement. À toi de voir. »
J’imagine Gary raconter sa version des faits. « Il va me haïr.
– Il va surtout flipper que tu racontes à tout le monde qu’il s’est comporté comme un connard. Ce genre de types, quand ils ont peur qu’on les rejette, ils ont l’impression de mesurer un mètre vingt et d’en avoir une de cinq centimètres, et pas au repos. Bref, je venais te prévenir que j’ai demandé à Mme Harty de te prêter un sac de couchage. Dieu sait combien il a eu de propriétaires avant, mais il a été lavé et, au moins, les taches ne collent plus. Il peut faire froid dans la grange, la nuit. Moi, je vais me coucher, alors au cas où je m’endormirais avant toi, bonne nuit. Le clairon sonne à cinq heures trente. »
1. « Revolution will not be televised », célèbre poème de Gil Scott-Heron, mis en
chanson par lui-même.
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