L'Astre de La Havane (French Edition)

Marie Compagnon · Chapitre 10 sur 37

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L'Astre de La Havane (French Edition)

Quand les portes de l’ascenseur s’ouvrirent et…

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GISELLE

Octobre 1974

Quand les portes de l’ascenseur s’ouvrirent et qu’elle sortit de la cage métallique, le silence régna. Elle faisait souvent cette impression. Elle en aurait bien ricané, mais elle préférait afficher sur son visage ce même léger sourire qui flottait, mystérieux. Qu’elle soit fâchée contre quelqu’un ou qu’elle l’apprécie, nul ne savait déchiffrer ses sentiments. Elle avait appris très jeune à les dissimuler, pour ne plus souffrir : il était difficile de plaire ou de faire du mal à quelqu’un dont on ignorait tout. Et les émotions figuraient comme la porte d’entrée de l’être.

Dans le froufroutement de la soie, elle avança. Le bruit de ses fins talons sur le sol brillant acheva d’attirer l’attention des plus étourdis, jusque-là davantage préoccupés par leur handicap au golf ou leur coupe de champagne que par son arrivée.

Le silence – loin d’être lourd – lui était plaisant, et elle en profitait. Le temps jouait contre les femmes comme elle. Et cela aussi, elle le savait. Combien de fois pourrait-elle encore subjuguer une assemblée ? Ou avoir son verre rempli à peine était-il vide ? Giselle n’avait pas besoin d’exprimer un désir, que déjà on le lui exauçait. Certains auraient pu voir là une marque de faiblesse, ou de soumission. Mais elle, trouvait cela grisant.

Un couple, avec qui elle avait voyagé, la rejoignit, tandis que les conversations n’avaient toujours pas repris.

— Giselle, vous êtes sublime ! Après ce vol, j’ai l’air chiffonné, alors que vous irradiez !

Elle eut ce petit mouvement d’épaules – parfaitement étudié – qui, sous couvert de la faire apparaître comme charmante et désinvolte, la rendait plus séduisante encore, sa peau brillant sur ses fines clavicules.

— Le croyez-vous vraiment ? demanda-t-elle à l’homme.

Elle ne lui laissa pas le temps de répliquer. La réponse allait de soi.

— Mieux que cela : le pensez-vous assez pour me servir un verre ?

Tout en échangeant avec le mari, elle embrassa sa compagne, une seule bise, légère, sur la joue. Si légère que cela tenait plutôt du frôlement. Giselle avait toujours appris à ménager la chèvre et le chou. Elle refusait de passer aux yeux des autres pour la maîtresse, et à ceux de l'épouse pour la concurrente. En revanche, elle se montrait délicate tout en repoussant les avances des messieurs, ne voulant jamais blesser un homme qui pourrait un jour servir son destin.

— Bien entendu, très chère. Que souhaitez-vous ?

— Je ne connais rien de meilleur que le champagne.

C’était, là encore, la réponse qu’on attendait d’une femme comme elle, bien qu’elle préférât en réalité le rhum, sec.

Quand on lui apporta une coupe et qu’elle eut trinqué, les langues se délièrent et tout un chacun reprit le cours de sa soirée.

Giselle se voyait toujours comme l’invitée d’honneur, en toute circonstance. Les faits étaient différents : elle accompagnait un voyage qui avait des allures officielles, pour un homme qui avait pourtant perdu les élections présidentielles. Mais François Mitterrand, avec son charisme, semblait dominer l’assistance. Il n’en aurait pas été différemment, s’il avait été locataire du 55 rue du Faubourg Saint-Honoré.

Le cocktail donné était informel. Quelques convives – fines fleurs des sphères artistiques et médiatiques du pays – étaient réunis. Demain, il en serait tout autre.

Habituellement, Giselle trouvait un bras vaillant pour l’attirer au milieu de la foule, et faire la connaissance des invités. Ce soir-là, elle n’en avait nul besoin. Les gens venaient se présenter à elle, sans qu’elle ait à fournir le moindre effort pour chercher leur compagnie. Plus qu’une princesse, elle était une reine.

— Martin Chesnais, du Figaro. Nous nous sommes rencontrés à l’aérodrome, juste avant notre départ, dit une voix rocailleuse sculptée à base de cigarettes sans filtre.

Il dissimulait sa nervosité sous une apparente décontraction, teintée de suffisance. Le genre d’homme dont elle avait croisé plusieurs spécimens, à Paris. 

Giselle posa sa main sur le bras du journaliste et murmura :

— Comment voulez-vous que je ne me souvienne pas de vous, Martin ? Votre voyage s’est-il bien passé ?

Et elle l’écoutait distraitement lui raconter le mauvais mélange que faisait le whisky avec les turbulences, sans se départir de son sourire qui illuminait son visage. Elle se disait parfois qu’elle aurait pu mener une brillante carrière en politique, ses talents pour la diplomatie n’étant plus à démontrer. Car, bien entendu, elle ignorait qui était Martin Chesnais. En tout temps, elle connaissait des difficultés à retenir les noms. Et cette fois-ci, ce voyage la remuait tellement qu’elle s’était sentie dans un état second, les doigts crispés, au bord du malaise. Depuis qu’on l’avait déposée à l’aérogare, tout juste lui restait-il assez de forces pour hocher la tête, tendre la main, et mettre un pied devant l’autre. Elle avait passé le vol cramponnée à son siège, ne prenant aucun plaisir à planer au-dessus des nuages, océan de gouttelettes d’eau aux allures de barbapapa. À l’arrivée, quand elle avait effectué un premier pas sur le tarmac bouillant, elle avait cru défaillir. Elle s’attendait à beaucoup, presque à tout, excepté à cela : de l’indifférence. Elle faisait partie des invités du couple Mitterrand, et personne ne lui avait prêté la moindre attention. Ce qui aurait pu se produire était tellement pire, que c’était une bonne chose. Enfin, sans doute. Cela l’avait rassurée autant que piquée au vif. Toutefois, mieux valait son amour-propre à sa sûreté.

Elle termina le reste de la soirée ainsi, à la survoler, faisant semblant de s’intéresser à des conversations bien trop superficielles. Quand les invités furent emmenés dans un salon, pour passer à table, elle prétexta une migraine soudaine, et s’excusa. Elle était épuisée, moins au niveau physique, qu’émotionnel.

Lorsqu'elle retrouva sa chambre, elle se dirigea dans la pénombre, sans enclencher l’interrupteur. Son monde n’était-il pas constitué d’obscurité depuis longtemps ?

Elle ouvrit les fenêtres, toutes sans exception, et s’allongea sur son lit après avoir uniquement enlevé ses escarpins. On avait beau être en octobre, la soirée avait l’odeur des nuits d’été. Elle resta plusieurs heures étendue, sur le dos, sans parvenir à dormir. Son visage tourné vers la fenêtre, elle aspirait goulument les sursauts de brise légère.

Quand le sommeil la cueillit, il était l’heure pour les pêcheurs de quitter le port.

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