L'Astre de La Havane (French Edition)
Elle était prête. Evelyn l’en avait assurée.…
10
CELESTINA
Octobre 1956
Elle était prête. Evelyn l’en avait assurée. Danser devant un public d’inconnus, en présence de grandes fortunes, ce n’était pas une première. Se produire face à des gens ivres, non plus. Elle avait beau connaître la réputation sulfureuse du couple, Celestina se dit qu’elle était peut-être surfaite. D'autant qu’il était tout juste seize heures. Qui pouvait être saoul à l’heure du thé ?
Habillée d’un tutu prêté par Evelyn, Celestina jouait avec les cinq couches de tulle, qu’elle passait et repassait entre ses doigts, comme un porte-bonheur.
Evy prenait toujours bien soin d’elle avant une représentation, arguant « qu’on ne savait jamais » qui serait présent parmi les invités. Mais cette fois-ci, plus encore. L’enseignante avait tant laqué le chignon de son élève, que Celestina avait été prise d’une violente quinte de toux, causée par les vapeurs chimiques.
Ses yeux avaient été maquillés en noir, pour les agrandir, les allonger. Pour que dans son visage, on ne voie qu’eux. Et Evy avait même conspiré avec les cuisines, pour avoir du filet bien frais d’escalope, dont elle avait entouré certains orteils de sa protégée. Elle avait beau trouver cette idée assez repoussante au début, Celestina constatait qu’elle fonctionnait : ses pointes ne lui paraissaient jamais aussi confortables qu’en ces occasions-là.
Elle faisait des petits relevés en première, alternant rythmes lents et rapides, pour garder ses pieds bien chauds. Elle s’était échauffée pendant près d’une heure, n’attendant plus qu’Evelyn lui fasse signe, qu’elle vienne la chercher pour la conduire dans la salle privatisée.
La porte s’ouvrit et Joaquin apparut. Celestina était presque déçue que ce ne fût pas Evy, mais elle n’en montra rien.
Il demeura quelques secondes, les bras ballants, à l’admirer. Sa fille incarnait la parfaite danseuse de ballet. Et Joaquin avait beau la voir régulièrement chausser ses pointes pour faire quelques exercices dans leur petit salon, utilisant le rebord de la table telle une barre, cet instant lui permit de réaliser à quel degré la danse classique l’imprégnait. Elle était heureuse, son sourire fendant son visage d’une oreille à l’autre. Elle était magnifique aussi, et paraissait plus mature. Pourtant, pour la première fois de sa vie, Joaquin Casarei sentit une distance avec celle qu’il avait chérie dès sa venue au monde. Pour la première fois de sa vie, il eut un étrange pressentiment, s’imaginant sa fille comme l'une des clientes qui se ferait servir, tandis que lui serait toujours dévolu au service. Il en était fier et peiné à la fois. Si l’avenir de Celestina pouvait être fait de réussite et de sommets, il craignait en revanche qu’elle n’oublie rapidement d’où elle tirait ses origines. Qu’elle les délaisse, eux, les habitants de La Habana Vieja.
— Comment me trouves-tu ?
Joaquin sourit :
— Très jolie. Aussi jolie que ta maman, quand je l’ai rencontrée.
Celestina parut soulagée. Mais ce sentiment ne perdura pas puisque Joaquin l’informa de la raison pour laquelle il la rejoignait :
— Mr et Mrs Sinatra sont bien là. Ils sont en grande forme. Manolo commençait à leur servir les cocktails, quand je suis venu te retrouver.
Son père semblait un peu confus et Celestina s’inquiéta.
— Je t’assure que je vais bien. Seulement… J’ai été averti au dernier moment d’une invitée de marque.
Celestina retint son souffle :
— De qui s’agit-il ?
— Marta Batista.
— En es-tu sûr ?
— J’ai été prévenu juste avant que les convives n’arrivent. Et ensuite, non seulement je l’ai aperçue, mais j’ai également préparé sa boisson.
Cette information serra momentanément la gorge de Celestina : elle manquait d’air. Sur ces entrefaites, Evy les rejoignit dans le studio.
— Celestina ! Cela va être à toi.
Ne la voyant pas réagir, elle s'approcha jusqu'à se poster à côté de sa protégée pour lui frotter le dos, s’inquiétant de son teint subitement plus pâle.
Evelyn comprit rapidement ce qui se passait et elle se tourna vers Joaquin :
— Je ne vous félicite pas : regardez dans quel état vous me l’avez mise ! Pourquoi être venu lui annoncer qu’elle comptait parmi les invités ?
— Je trouvais cela normal de prévenir Celestina, afin qu’elle danse encore mieux et qu’elle ne soit pas surprise de la voir au dernier moment, se défendit Joaquin.
— Elle danse toujours brillamment, le coupa Evy. Et elle ne l’aurait pas remarquée, au milieu des autres !
Cette fois, ce fut Joaquin qui leva les yeux au plafond :
— Vous croyez sincèrement qu’elle ne l’aurait pas reconnue ? Le directeur l’a placée devant, comme invitée d’honneur. C’est la femme du Président, voyons ! Tous les Cubains connaissent son visage !
Dont Celestina.
Dans les histoires qu’il livrait au dîner, Joaquin lui avait déjà fait part de la visite du couple présidentiel de façon officieuse ou officielle, les Batista appréciant depuis toujours l’Hotel Nacional.
Précédemment, Fulgencio Batista avait dirigé Cuba lors d’un premier mandat, entre 1940 et 1944, avant de devoir s’exiler. Mais il était revenu en 1948, en remportant un siège au Sénat. Son coup d’État en 1952 l’avait réinstallé au pouvoir.
Joaquin avait toujours eu la vision de la politique cubaine comme celle d’un immense carrousel. Des gens montaient, d’autres descendaient. Il était rare d’y entrapercevoir une quelconque forme de stabilité. Quoi qu’il en soit, son rapport très distancié à la politique plaisait à la direction du palace.
Evelyn fit pivoter Celestina face à elle, ses mains sur ses épaules :
— Celestina, sa présence ne change rien. Souviens-toi comme tu étais heureuse de danser devant Ava. Concentre-toi uniquement sur ça.
— Et si je me trompe ? s’inquiéta l'adolescente. Et si je tombe ?
— Celestina, écoute ce que je te dis.
La jeune danseuse planta son regard dans celui de son enseignante, qui semblait plus que jamais déterminé.
— J’ai confiance en toi et je sais que cela n’arrivera pas. T’ai-je déjà menti une seule fois ?
Celestina n’eut pas besoin de réfléchir longtemps à la question pour avouer :
— Non, à aucun moment.
— Aujourd’hui, tu danseras comme jamais. Et tout ce que tu ressentiras quand la dernière note aura retenti, c’est de la fierté. Au moment de la révérence, il n’y aura ni fille de barman ni épouse de président. Il n’y aura qu’une artiste qui brille.
La confiance que témoignait Evy regonfla le moral de Celestina.
— D’accord.
— Es-tu prête pour y aller ?
Et déjà, Celestina se dirigeait vers le couloir, après avoir emprunté la porte.
***
Quand elle dansait, Celestina parvenait à s’évader, à ne plus prêter attention à ce qui l’entourait. Sur certains relevés au jarret, elle avait pris garde de ne pas glisser sur le marbre, de même lors de ses trois arabesques suivies sur pointes. À part ces excès de concentration momentanés, elle avait pu s’immerger toute entière dans la musique. Entendre la respiration des cordes. Sentir le frottement de son collant, quand ses jambes se chevauchaient. Imaginer ses bras comme les ailes d’un oiseau, accompagnant sa danse de leur vol.
Et la musique cessa. Elle tenta alors de maîtriser son souffle et les battements de son cœur, pour contenir les mouvements de sa cage thoracique. Pour ne pas donner l’impression que danser était un exercice difficile. La danse, c’est l’illusion de la facilité. Sans grimacer. Sans pleurer.
Elle fit un pas de côté, décrivit un cercle tant avec ses bras qu’avec ses jambes, et fit une révérence. Puis Celestina esquissa un pas de l’autre côté pour renouveler le même mouvement, dans un effet miroir.
Et les applaudissements !
La jeune fille était ravie. Elle avait assez bien dansé pour mériter qu’on acclame sa prestation. Certains se levèrent. Et, bien que réjouie, elle ne sut plus trop où se mettre. Heureusement, très vite, tous les convives quittèrent leur chaise pour reprendre les causeries et se rendre au buffet.
— J’étais comment ? ne put s’empêcher de demander Celestina à Evy qui la rejoignait.
— Magistrale. Tu as réussi à surpasser ce dont tu es capable pendant nos cours.
À l’autre bout de la salle de réception, Joaquin déambulait parmi les invités, son plateau à la main. Sans en avoir l’air, il essayait d'approcher sa fille, pour la féliciter. Et, entre les groupes qui se formaient et ceux qui lui passaient commande, ce n’était pas chose aisée.
Evelyn et Celestina, tout à leur succès du jour, ne le voyaient pas. Elles tentaient de se maîtriser, de contenir leur enthousiasme. Si elles ne s’étaient pas écoutées, elles auraient sauté sur place, en poussant de petits cris. En parfaites ladies, elles se contentèrent pourtant de sourire, en détaillant chacun des pas de la chorégraphie.
— Je tenais à vous féliciter : c’était une charmante prestation, complimenta une voix inconnue en s’adressant à Celestina.
La danseuse et son enseignante se retournèrent, et découvrirent Marta Batista. Cette dernière leur souriait, dans son impeccable robe couleur pêche, son sac à main crème assorti à ses escarpins.
Il n’y avait plus que trois mètres qui séparaient Joaquin de sa fille. Toutefois, en la voyant parler à l’épouse du Président, il n’osa rien lui dire. Il se contenta de faire un signe discret à Celestina, en présentant les coupes de champagne à miss Paris et madame Batista. Puis il repartit, Frank Sinatra l’apostrophant.
Celestina et Evy s’en retournèrent assez rapidement au studio, la première pour se changer, la seconde pour débriefer. De toute façon, aucune des deux n’était invitée à rester. C’était le jeu. Et peu importait.
Tout ce que souhaitait Celestina à ce moment-là, c’était rejoindre sa maison le plus vite possible. Elle était si impatiente qu’elle ne savait pas si elle serait capable d’attendre le bus. Elle aurait pu se mettre à courir jusque chez elle, en tutu et chaussons satinés. Il fallait qu’elle leur annonce, à tous – à ses parents, ses frères, Adriano, Yolanda, et tous leurs autres voisins – que madame Batista l’avait félicitée, elle, la fille d’un employé de l’hôtel. Et mieux encore : Evelyn et Celestina étaient conviées au palais présidentiel, le lendemain, sur invitation personnelle de Marta Batista.
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