L'Astre de La Havane (French Edition)
Chaque soir, elle dansait mieux que la…
28
CELESTINA
Novembre 1962
Chaque soir, elle dansait mieux que la fois précédente, comme si chaque représentation faisait sauter les maillons d’une chaîne invisible. Elle se libérait dans chaque grand jeté, valse ou pirouette. Elle entrait en phase avec la musique, la salle, et tous ceux qui l’entouraient. Elle n’était pas une danseuse jouant un rôle : elle devenait le rôle. Chacun de ses souffles donnait vie tour à tour à Odile et Odette. Elle dansait comme elle respirait.
Était-ce dû à la proximité des spectateurs, ou sa relation grandissante avec Teddy ? Peut-être un peu des deux, Celestina elle-même l’ignorait. Elle qui avait toujours craint les démonstrations d’affection en public, n'émettait nulle objection quand Teddy lui tenait la main dans les couloirs, ou l’embrassait en pleine répétition. Tout juste si elle lui donnait une légère bourrade, lui, ricanant.
Depuis leur rendez-vous nocturne à Central Park, les choses s’étaient précipitées entre l’étoile et la soliste. Elle découchait de plus en plus régulièrement, afin de passer la nuit dans les draps de Teddy. Cela ne dérangeait pas outre mesure Evy, puisqu’elle avait trouvé un nouveau colocataire entre les bras de Germain Hollister. Plus que cela même, si on se référait à leur projet de mariage, programmé pour le printemps prochain… Et dans les locaux de l’ABT, les cancans couraient secs, tout comme les œillades furieuses de certaines qui, en plus de sa nomination de soliste, estimaient que Celestina ne méritait pas un Theodore Grant, Joan Lafferty en tête. Toujours reléguée au corps de ballet, cette dernière ne décolérait pas envers la jeune Cubaine.
Les lumières clignotèrent pendant que Celestina déposait une nouvelle couche de mascara sur ses cils. La représentation n’allait pas tarder à débuter. Elle vit un homme entrer dans sa loge et fondre sur elle dans le reflet du miroir.
— Arrête, Teddy ! Tu vas me décoiffer ! rit-elle.
— Tu as donc peur de la grande Mrs Copeland à ce point ?
— Je tiens surtout à ne pas la mettre en rogne, sinon je suis presque sûre qu’elle pourrait nous punir.
— Nous punir ? répéta Teddy amusé. Non mais quel âge as-tu ?
— Je suis plus jeune que vous, monsieur.
— De toute évidence, plaisanta-t-il.
— Arrête de te moquer de moi. Mrs Copeland nous a accordé un jour de congé pour le week-end de Thanksgiving, et je ne veux pas qu’elle revienne dessus.
Il l’embrassa dans le cou, malgré ses protestations.
— On n'en a rien à faire de Thanksgiving ! balaya Teddy.
— Je ne suis pas sûre que tes parents pensent la même chose, rectifia Celestina.
— Ce qui est étonnant, c’est que cette fête t’importe autant : il s’agit de commémorer la venue des premiers colons sur le continent et le massacre de millions de dindes.
Celestina pivota sur son tabouret, afin de lui faire face :
— Je vais rencontrer tes parents pour la première fois, c’est cela qui est important. Je tiens à leur faire une bonne impression. Et ce ne sera pas le cas si j’arrive en retard ou pire, si je ne peux pas me joindre à vous.
Des bruits de pas retentirent derrière eux, avant que la silhouette de Sandra Fisher ne se dessine à la porte :
— Theodore, tu devrais déjà te trouver en coulisses : le chef d’orchestre ne compte pas t’attendre.
Teddy se redressa d’un coup et lui répondit :
— J’arrive !
Puis il déposa un nouveau baiser sur les lèvres de Celestina :
— Ne crains rien : mes parents, comme le reste de l’Upper East Side, vont tomber à tes pieds !
Et il détala alors que Sandra Fisher demeurait dans l’encadrement de la porte.
— Qu’y a-t-il ? osa demander Celestina.
— Je me suis trompée sur toi, avoua-t-elle. J’ai cru que tu étais comme elle, comme Evy, mais tu vaux plus.
Cette remarque attisa la curiosité de Celestina :
— Que s’est-il passé entre vous ?
— Elle ne te l’a jamais dit ?
Celestina fit signe que non.
— Nous avions monté une petite troupe indépendante, avec d’autres danseurs, en parallèle du Ballet Theatre. Et elle nous a plantés une heure avant la représentation, sans explication. Je ne l’ai pas revue jusqu’à… Jusqu’au jour de ton audition d’entrée.
Décidément, c’était à n’y rien comprendre !
— Si elle a laissé tomber votre troupe, pourquoi est-ce vous qui lui deviez un service ? s’enquit Celestina.
— Parce qu’Evelyn partie, on m’a accordé ma chance. Sans cela, je serais restée dans son ombre. Mais tu n’es pas comme elle, et je suis contente de voir que, finalement, je m’étais trompée sur ton compte. Avec Teddy, vous allez devenir notre prochain couple vedette : ce sera très vendeur pour l’ABT.
Pour la première fois depuis qu’elle l’avait rencontrée, Sandra Fisher lui sourit. Et elle trouva que cela lui allait bien.
L’ABT était au courant de leur idylle naissante. Bientôt, les Grant le seraient également…
Celestina n’était pas sans savoir qu’une relation qu’on dévoile au grand jour démarre sous les meilleurs auspices, surtout quand on souhaite présenter l’objet de son cœur à ses parents. Toutefois, une telle perspective l’angoissait davantage qu’une représentation, même un soir de première. Elle n’avait jamais eu à subir de rencontre officielle face à de potentiels beaux-parents : avant Teddy, il n’y avait eu qu’Adriano, et Celestina connaissait Yolanda depuis si longtemps. Adriano… Son souvenir s’estompait peu à peu, comme le goût de ses baisers. Il n’avait pas suivi d’études supérieures, et vivait de petits boulots, depuis son départ du lycée. Aux dernières nouvelles en provenance de Carmen et Joaquin – les rares qu’ils daignaient lui transmettre –, Adriano avait quitté La Havane pour travailler dans une plantation de tabac. Elle n’en savait pas plus, si ce n’est qu’il allait bien. Il devait l’avoir oubliée, et c’était sans doute mieux ainsi.
Elle venait de plonger dans ses songes un peu plus longtemps que prévu, puisque Hazel frappa à sa porte.
— Dis, tu te dépêches ? Eh bien aujourd’hui, avec Teddy, vous faites la paire. Vous avez décidé de renoncer aux montres ?
Celestina se leva, ajusta son tutu blanc et prit à la main sa seconde paire de chaussons de la soirée. Comme d’habitude, elle la mit de côté, dans les coulisses, sur une des caisses noires de machinistes. Et elle entra en scène.
Dans l’acte III, Teddy et Celestina sortirent avant que l’interprète de Von Rothbart ne débute ses tours en attitude. De même que tous les autres soirs, elle avait exactement une minute pour enlever ses pointes, et en passer une nouvelle paire. Le temps de défaire les lacets de satin, puis d’en nouer d’autres, chaque seconde comptait. Elle sentit que quelque chose la gênait au fond des boîtes, au moment même où elle glissa ses orteils dans les empeignes, mais les secondes lui manquaient pour voir ce qui en était la cause. Elle eut cependant un doute après avoir accouru main dans la main sur scène avec Teddy, lors de son piqué cinquième. Quand elle releva en arabesque attitude, son incertitude se leva. Des morsures. Ou plutôt des piqûres. À chaque fois qu’elle montait sur pointes, c’était ce qu’elle ressentait. Des milliers de piqûres qui lui fendaient la peau, s’insinuaient dans ses chairs. Du verre. Pilé. La douleur devenait insupportable dès qu’elle bougeait, plus encore lorsqu'elle piquait ou relevait. Comme si on lui enfonçait des milliers de lames dans ses pieds. C’était un acte de vengeance, de colère. De bassesse. Perpétré par une personne qui avait connaissance des enchaînements entre les variations : le geste avait été commis juste avant ce Grand Pas de Deux.
Teddy perçut presque instantanément que quelque chose n’allait pas. Il n’était pas aussi en phase avec Celestina que d’habitude, ne la trouvant pas du regard. Quand il enserra sa taille, il sentit son corps tendu, et en la faisant tournoyer, il vit les éclats de cristaux de sel pointer au coin de ses yeux. La diagonale d’emboités parut presque reposante à Celestina. Mais lorsqu'elle dut reprendre la main de Teddy pour faire des piqués en arabesque, elle ne tint plus. Les larmes perçaient, s'écoulaient, sans que les spectateurs ne remarquent rien. Elles se mêlaient aux perles de sueur sur son visage, se déversaient sur le fond de teint.
Après la diagonale à droite, elle se retrouva de nouveau dans les bras de Teddy qui lui demanda ce qui n’allait pas, en murmurant, alors qu’elle se cambrait. Il attendit la réponse, elle ne vint pas : tandis qu’il la faisait tourner, puis se pencher vers l’avant, Celestina concentrait toutes ses forces pour vaincre la douleur, la taire, au moins encore un peu. Elle aurait pu tout laisser, courir se réfugier dans les coulisses. Mais ce n’était pas elle. Pas son caractère. La menée lui fit traverser la scène sur ses deux pointes, mâchoires crispées pour supporter la souffrance des chairs lacérées. Quand Teddy la maintint dans les airs quelques secondes, elle souffla. L’accalmie fut de courte durée.
Son sourire était aussi large qu’elle avait mal. Et si elle craignait que le verre ne coupe ses tendons, elle n’en montra rien. Si ce soir devait être son dernier, alors il serait le plus beau, celui où son talent les inonderait tous.
La fin de la variation approchait. Elle ne sentait plus rien que l’humidité dans ses chaussons. Elle transpirait plus que jamais. Teddy lui tint la main et glissa genou à terre, puis lui fit exécuter huit tours à son fouetté, avant de terminer sur sa seule pointe gauche, en arabesque attitude, le pied si haut et son dos à ce point cambré, qu’elle devait donner l’impression que l’un et l’autre pouvaient se toucher. Régulièrement, à cet instant du Grand Pas de Deux, du public s’élevait une légère clameur, ou quelques applaudissements égarés. Pas ce soir. À la place, un murmure suivi d’un cri d’effroi. Sur scène, il y avait un corps de ballet dans le fond, un prince succombant aux charmes d’Odile, et un Cygne noir chaussé de rouge. Ce n’était pas de la sueur, mais du sang, que le tissu de satin absorbait. Par capillarité, le rose anglais devenait carmin, provoquant la stupeur dans les rangs. Et avant que l’acte ne se termine, le rideau tomba. Celestina s’effondra sur le plancher. Ses jambes, ses pieds, n’étaient plus en capacité de la soutenir.
— Qu’on appelle un médecin ! hurla Teddy, qui n’en avait rien à faire si tout le Lincoln Center pouvait l’entendre.
Les danseurs étaient sous le choc, ne bougeaient plus. Mirella Copeland porta une main à sa bouche, et Sandra Fisher prit le contrôle : le public avait payé pour assister à un spectacle, il fallait lui en donner un et habiller la doublure.
— Qu’est-ce que tu as fait, mais qu’est-ce que tu as fait ? ne cessait de répéter Teddy.
Au centre de la scène, les spots toujours braqués sur eux, il délaça lui-même les rubans de satin, avant de retirer le plus délicatement possible les chaussons, inquiet des gémissements contenus de Celestina.
— Je suis désolé, je suis désolé, je suis désolé…
Et les collants déchirés apparurent. De même que ses pieds tailladés, ensanglantés, parés d’éclats qui tenaient moins de diamants que de tessons pilés. Certaines entailles semblaient superficielles. D’autres au contraire, paraissaient des plus sérieuses, Celestina le comprit à la mine qu’afficha Teddy.
Recroquevillée, Celestina voyait le monde s’agiter, entrecoupé de noir, bourdonnant à ses oreilles. Et sur la grande scène new-yorkaise, un cygne sombra.
OceanofPDF.com