L'Astre de La Havane (French Edition)
Giselle n’eut pas le temps d’ouvrir la…
32
GISELLE
Octobre 1974
Giselle n’eut pas le temps d’ouvrir la bouche que, déjà, l’Amiral la conduisait vers un autre coin de la salle de réception. Elle tourna la tête tandis qu’elle marchait, son regard absent s’attardant sur le fantôme qu’elle venait de croiser, espérant capter quelque chose. Autre chose que des taches floues de lumière.
Elle sentit que la personne à laquelle on comptait dorénavant la présenter, n’était pas du même acabit que les précédentes. Avant de stopper leur progression dans la foule de convives, elle entendit le silence révérencieux qui régnait dans cette partie de la pièce. Elle comprit sans qu’on ne prononce un mot. Elle était face à Fidel. L’homme qu’elle avait fui durant seize ans se tenait là, près d’elle. Pourtant, à cet instant, elle saisit qu’elle n’avait plus peur. Pas grâce à la présence de la délégation française, ou d’Adriano. Mais parce qu’elle n’avait plus rien à perdre. Elle était au-dessus de tout cela. La seule chose qu’on pouvait lui enlever, c’était sa liberté. Et même en prison, elle la retrouverait, en dansant dans son cachot. On ne pouvait rien contre les esprits affranchis, qu’on soit à la tête d’une nation ou non.
Elle le salua, de façon identique aux fois où elle avait rencontré Johnson ou Nixon. Ni plus ni moins. Et il fit de même.
— Comment se sent-on quand on rentre enfin dans son pays ?
Contre toute attente, son ton se révélait plutôt charmant. Elle décida toutefois de rester sur ses gardes et pesa ses paroles avant de déclarer :
— Chez soi, monsieur le Premier ministre.
Cette réponse parut le satisfaire, puisque l’Amiral et sa femme avaient retenu l’air contenu dans leurs poumons, jusqu’à ce qu’ils s’autorisent finalement à expirer, en voyant le Líder Máximo sourire.
La conversation fut brève, badine, jusqu’à ce que Castro commente :
— Votre frère était un très bon élément. Notre armée le regrette.
Le poing de Giselle enserra plus étroitement son verre. Elle ne voulait pas qu’on lui parle de Clemente, surtout pas venant de lui. Cinq ans s’étaient écoulés depuis son décès, et comme pour les autres, elle n’avait pas digéré son absence forcée, à ses obsèques.
Giselle fut ensuite poussée vers Osvaldo Dorticós. Malgré ses paroles affables, Giselle ne parvenait pas à profiter du cocktail. Encore bouleversée par les mots sur l’aîné de sa fratrie, elle s’éclipsa rapidement et se rendit dans sa loge, où Lorraine l’attendait déjà.
À son silence, elle comprit la confusion de sa patronne, emmêlée dans des sentiments contradictoires, de bonheur et de colère. La robe de cocktail ne servirait pas ce soir. Lorraine l’aida à enfiler le combi-pantalon avec lequel elle était arrivée. Elle ne se décoiffa pas. Ne se démaquilla pas.
Et dans la nuit, elle fila.
OceanofPDF.com