L'Astre de La Havane (French Edition)
À l’angle de la 19e et de…
20
CELESTINA
À l’angle de la 19e et de Broadway, il était difficile de savoir laquelle des deux, de la brune ou de la blonde, était la plus nerveuse. L’une revenait après avoir quitté le ballet de manière peu commune, l’autre espérait y entrer. Ce coin de la ville était plutôt agréable, et les rues et avenues tracées au cordeau ne cessaient d’étonner Celestina, qui avait l’habitude de plans d’urbanisation plus… disparates.
Pour ce qui concernait le flux automobile, la jeune Cubaine n’était pas dépaysée, les voitures s’écoulant de façon continue, comme l’Hudson. Il n’était pas rare d’apercevoir la tête d’un chauffeur de Yellow Cab sortir par la vitre, et râler si celui de devant n’avançait pas assez vite, ou qu’un piéton traversait la chaussée au moment jugé le plus inopportun.
Elles étaient en avance, prévoyant tous les cas de figure qui auraient pu les retarder, avant de quitter l’appartement.
— Cela te dérange si… ? interrogea Evy en désignant son étui à cigarettes doré.
Celestina lui répondit par la négative. Elle avait entendu Evy se tourner et retourner presque toute la nuit dans son lit, se lever pour chercher un verre d’eau, aller à la salle de bain… Elle était une pile électrique en état de stress, mieux valait qu’elle ne souffre pas en plus du manque de nicotine.
Légèrement tremblante, Evy sortit une cigarette et, par réflexe, en tapota l’extrémité sur le métal doré. Elle la plaça entre ses lèvres, l’alluma, puis en exhala la première bouffée, celle qui lui donnerait l’impression de la calmer.
Le haut bâtiment gris les dominait. Derrière l’une des nombreuses fenêtres à guillotine que comptaient les sept étages, peut-être un des professeurs de ballet les observait-il ? Celestina se redressa à cette seule pensée : elle ignorait si l’audition débutait une fois dans le studio, ou dès sa présentation devant l’édifice.
— Allez, en avant ! lança Evy lorsqu’elle eut terminé.
— Celestina la retint par la manche de son manteau.
— Et si je ne suis pas prête ? s’angoissa-t-elle.
— Tu ne le seras jamais autant qu’aujourd’hui. Je t’ai préparée pour ce moment, la rassura Evy. Être artiste, c’est douter en permanence, remettre en question ton travail, ta recherche de perfection, parfois même ta vocation. Garde à l'esprit que je n’aurais pas gâché la faveur que me devait Sandra pour toi, si je ne t’en croyais pas capable.
Evy possédait un don : celui de toujours parvenir à rassurer Celestina sur ses qualités. L'incertitude saisissait la jeune Cubaine avant de se lancer, mais jamais pendant une prestation. C’était ce qui importait.
Dans le dos de Celestina, Evelyn avisa deux filles se presser, se diriger à pas vifs vers le numéro 890. Leur port de tête suffit à Evy pour comprendre que c’étaient là deux concurrentes, présentes pour l’audition. Des ballerines comme elles, la petite Française en avait vu défiler dans les cours et dans les coulisses. Elles arboraient l’assurance des gens bien nés, ceux qui n’ont jamais eu de coup dur dans la vie et savent que, quoi qu’il advienne, leur existence sera douce et clémente. Quelle que soit la voie qu’elles choisiraient, l’avenir s’ouvrirait à elles, plus qu’il ne le ferait pour la fille d’un ouvrier, d’un mineur… ou d’un barman. À les voir si guillerettes, insouciantes, et fières, une bouffée d’orgueil envahit Evy et elle se sentit plus proche que jamais de Celestina. À elle aussi, on ne lui avait rien donné. Milieu trop pauvre. Pas assez éduquée. Elle avait dû chercher et prendre, sans y avoir été invitée.
Face à elles, Celestina risquait à tout moment de perdre pied, quand bien même elle possédait plus de virtuosité que toutes ces petites bourgeoises réunies. Evy devait enfoncer le clou :
— Je n’aurais pas perdu huit ans à t’enseigner la danse classique, si j’avais ne serait-ce qu’envisagé que tu ne sois pas digne de la scène. Et si tous ceux que tu vas croiser ont peur de toi, de voir que ton talent les surpasse, crois bien que certains chercheront à t’humilier, d’autres à te faire penser qu’ils valent mieux que toi. Ne les écoute pas. Même si je ne suis pas là, n’entends que ma voix : tu es à ta place. La compétition débute dans les vestiaires.
Celestina ferma les paupières, pour imprégner chaque parole dans sa mémoire.
— Prouve-leur, à tous, que le sacrifice n’était pas vain, souffla Evy.
Cette fois, elle ne parlait ni des New-Yorkais ni des autres danseurs. Et Celestina le comprit.
***
Dans une grande salle claire qui faisait l’angle, au plancher de bois et aux murs blancs, Celestina observait à la volée celles et ceux qui l’entouraient. Elle ne pouvait cacher sa nervosité, passant d’un pied sur l’autre, se frottant les avant-bras quand elle ne se triturait pas les doigts. Au milieu de la trentaine de candidats, elle ressemblait à une biche encerclée par des lions.
De Cuba, elle n’avait pu emporter qu’un justaucorps simple, bleu roi, alors que ses concurrentes avaient opté pour des modèles plus élaborés avec des croisements de bretelles, des coutures multiples pour mettre l’accent sur leur taille fine, des jeux de dentelles, et surtout des teintes toutes contenues dans un camaïeu de rose, de dragée à fuchsia. Les quelques jeunes hommes portaient tous des tee-shirts blancs, et des collants soit noirs soit gris.
Il y avait ceux qui semblaient déjà se connaître, réunis en petits groupes qui chuchotaient, quand ils n’avaient pas l’air de commérer, certaines de leurs remarques leur soutirant des rires sournois. Parsemés dans la salle, on observait les compétiteurs, les vrais, qui n’étaient pas là pour se faire des amis, uniquement se hisser au sommet. Ils enchaînaient les pliés, les relevés et les grands battements, tout juste échauffés, tout en toisant quiconque s’approchait d’eux. Mais au moins, leur intention était limpide, et ils comptaient sur leur travail pour se révéler. Pas comme les prétentieuses, qui répétaient inlassablement le même mouvement – un pied à la barre ou en grand écart –, celui qu’elles réussissaient le mieux, jusqu’à être sûres que tous les membres du jury les voient faire.
Enfin, on repérait les timides, du genre de Celestina, qui n’en revenaient pas de se trouver là et ne pouvaient s’empêcher de penser qu’au fond, il devait y avoir eu méprise. C’était le cas de Hazel, une habitante de l’Illinois, plus habituée aux immenses étendues agricoles qu’aux avenues fréquentées. Elle envoyait de temps à autre un faible sourire à Celestina, auquel cette dernière répondait à chaque fois.
Parmi les Cubains, après les heures passées enfermée dans le studio de danse, elle était trop pâle. Au milieu des Wasps, sa peau détonnait par sa teinte foncée. Où qu’elle soit, quoi qu’elle fasse, elle se dit qu’elle était bien partie pour dénoter.
Celestina attendait dans un des studios que l’audition débute, tandis que Evy se rongeait les ongles dans le hall. Lorsqu’elles s’étaient annoncées au bureau d’accueil et avaient demandé à voir Sandra Fisher, on les avait fait patienter, avant que son ancienne connaissance ne vienne les trouver. Celestina n’était peut-être pas des plus dégourdies pour saisir la psychologie de la gestuelle. Elle parvint pourtant à comprendre que Sandra Fisher n’était pas tant ravie qu’Evy, de la retrouver. Son sourire crispé, ses bras croisés, son attitude raide, faisaient présager que Sandra et Evy n’étaient peut-être pas aussi amies que l’une le laissait entendre. Sandra Fisher avait escorté Celestina aux vestiaires, refusant qu’Evy les accompagne. Elle demeurait donc seule, à s’arracher les petites peaux autour de ses ongles, toutes ses pensées tournées vers sa protégée.
Peut-être à cause du stress, ou du studio où les radiateurs étaient à peine tièdes, Celestina frissonna. Les autres possédaient tous un gilet, une étole en laine, un cache-épaules, sauf elle. Evy n’avait pas songé à lui faire prendre un tricot. Il faut dire que depuis près de dix ans, jamais l’une des deux n’avait eu froid dans leur salle du Nacional. Mais au mois de janvier, La Havane et New York reflétaient bien des différences.
Derrière une longue table dressée au fond de la pièce, le long d’une des deux seules cloisons sans fenêtre, six personnes s’installèrent. Deux hommes, quatre femmes, dont Sandra Fisher. Au regard peu amène qu’elle jeta à Celestina, elle comprit que « l’amie d’Evy » ne compterait pas parmi ses alliées.
— Très bien, nous allons débuter, lança d’une voix claire la plus âgée du jury, une dame frêle d’une soixantaine d’années, aux cheveux gris.
Tous les danseurs s’arrêtèrent de bouger et se tournèrent vers les jurés, certains plus décontractés que d’autres.
— Avant que nous ne commencions, je souhaiterais que chacun d’entre vous se présente. Vous avez déjà noté les éléments essentiels sur la fiche d’inscription. Cependant, afin que nous puissions plus facilement vous identifier, merci de nous redonner votre nom, votre prénom, votre âge, votre ville d’origine, ainsi que la structure dans laquelle vous avez reçu votre enseignement.
L’aînée du jury décrivit un ample mouvement du bras :
— Nous démarrerons ici, pour terminer là, annonça-t-elle en pointant tour à tour les deux extrémités de la salle.
Et chaque danseuse, et chaque danseur, se présentèrent. Il y avait des William, des Benjamin, des Oliver. Des Blair, des Brittany, des Caroline. Des élèves des plus grandes écoles de New York, Chicago, Houston, Los Angeles, Boston... Et il y avait Celestina, la dernière à passer. Quand elle prit la parole, elle ne put contrôler sa voix qui grimpa dans les aigus.
— Celestina…
Elle toussota avant de se ressaisir, sous les sarcasmes des concurrents :
— Celestina Casarei, dix-huit ans, La Havane, débita-t-elle à toute vitesse.
Alors que pour les autres élèves, le jury n’avait pas semblé très réceptif – car ils se ressemblaient tous un peu, dans le fond –, l’intérêt perça dans leurs yeux en entendant le nom de sa ville d’origine. À l’un des bouts de la table, un homme brun au regard froid demanda :
— Et votre école ? Vous ne l’avez pas mentionnée.
Celestina se passa nerveusement une main sur la nuque :
— Miss Evelyn Paris, à l’Hotel Nacional.
Celui qui l’avait interrogée la fit répéter. Elle s’exécuta.
— Qu’est-ce que c’est ? Une académie de quartier ?
— Un cours particulier.
— Dans un hôtel ?
— Oui, monsieur.
Certains des participants ricanèrent, d’autres la scrutaient avec un visage impassible. Une fille murmura : « Voilà qu’arrive une Portoricaine jusqu’ici… », après l'avoir toisée.
Et de la même façon que les plus jeunes, les membres du jury se mirent à chuchoter. Leur ton se voulait discret mais, dans la salle où l’on aurait pu entendre une mouche voler, leurs paroles parvinrent à l’ensemble des danseurs.
— Que fait-elle ici ? Qui l’a acceptée ?
— Avec elle, nous allons perdre notre temps.
— Si on commence à recevoir tous les gamins du tiers-monde…
— Maintenant, nous devrons penser aux présélections avant les auditions.
— Personne ne se déplacerait pour la voir danser le rôle d’Aurore ou de Juliette.
— Elle ne vient pas d’une structure connue : nous n’avons qu’à lui refuser le droit de concourir.
Si cela continuait, elle allait se faire débarquer, avant même d’avoir pu pointer un pied. Celestina se remémora les paroles d’Evy, et se les répéta, en boucle. « Je suis à ma place, je suis à ma place, je suis à ma place… » Elle devait décrocher sa chance, on ne la lui donnerait pas.
— Excusez-moi, apostropha-t-elle le jury.
Les six têtes pivotèrent vers elle, d’un même mouvement.
— Je conçois que ma présence vous interpelle. Et vous devez penser que je vais vous faire perdre votre temps, n’étant pas issue d’une école reconnue.
Sandra Fisher la toisa plus sournoisement que jamais.
— Cependant, si vous vous souvenez pourquoi vous avez voulu apprendre à danser, la motivation qu’il vous a fallu pour vous lancer plus haut, plus loin, permettez-moi de rester. Je ne vous demande pas une place, seulement de me laisser tenter ma chance.
Plus aucun membre du jury ne parlait.
— S’il vous plaît…, reprit-elle. Laissez-moi vous montrer ce dont je suis capable.
La doyenne trancha :
— Très bien, vous pouvez passer l'audition. En espérant que votre prestation sera plus éblouissante que votre présentation.
***
Pendant l’intégralité des exercices à la barre, Celestina se concentra comme jamais. Avec Evy, elle avait eu l’habitude de « marquer les pas » avant de les effectuer. Ici, cela ne se faisait pas. Dès le début, on attendait de vous que vous excelliez. Le premier jugement ne se faisait donc pas tant sur la beauté des mouvements, que sur votre faculté à les restituer. Votre mémoire. On savait ainsi de vous si vous étiez pourvu d’un esprit vif ou lent, si vous compreniez immédiatement où le professeur voulait en venir, et si apprendre une chorégraphie relevait de la difficulté ou de la simple formalité.
La femme aux cheveux d’argent menait les exercices :
— Demi-plié, demi-plié, grand plié, penché vers l’avant, revenir, cambrer, relever. Vous le faites en première, seconde, quatrième, cinquième, et vous détournez.
La mémoire ne lui avait, jusque-là, jamais fait défaut. Et Celestina espérait qu’aujourd’hui ne ferait pas figure d’exception.
Danser au son d’un piano, un vrai, directement présent dans la salle, était une première pour Celestina, hormis pour les représentations et autres petits spectacles. Mais ici, un pianiste derrière un Baldwin demi-queue remplaçait le gramophone.
— Posez, détournez.
Et dans une parfaite harmonie, une trentaine de danseurs fit un demi-tour d’un seul mouvement, comme une vague roulant sur le rivage.
Les jurés restaient tous assis, à annoter – voire noter – les candidats, écrivant compulsivement sur des feuilles volantes entre chaque enchaînement, parfois entrecoupées de chuchotements, ou de hochements approbateurs.
— Dégagé en croix, puis des développés sur fondu, toujours en croix, poursuivit la doyenne dès que l’exercice précédent fut achevé. Vous finissez avec des petites battues à la cheville, puis vous relevez sur pointe et continuez avec des battus au jarret, retiré au genou, passé arabesque attitude.
Le pianiste lança un nouvel air et les aspirants danseurs suivirent les consignes dictées. Plus le temps s'écoulait et plus les difficultés augmentaient. Le rythme devenait plus soutenu, les exercices plus longs, plus compliqués. Il ne fallait rien oublier, tout en soignant le moindre mouvement, la cambrure de ses pieds, sa tenue, ses expressions. Il était surtout délicat de faire en sorte que les pas s'adaptent à une musique inconnue, sans avoir de retard, ou se montrer en avance. Les rythmes lents pour les développés, les croches et doubles-croches pour les battus.
À leurs yeux affolés et leurs gestes saccadés, certains nageaient en plein marasme. Ils cherchaient de l’aide, à moins que ce ne soit la sortie de secours. Les pimbêches au grand écart semblaient tout à coup moins sûres d’elles.
Facilement, le jury pouvait classer les danseurs : les confiants qui ne se trompaient pas, les trop confiants qui commettaient des erreurs, et enfin les dépassés, qui recopiaient les mouvements de la première ou seconde catégorie selon à côté de qui ils étaient placés.
Mais Celestina ni ne tremblait ni ne prêtait attention à ce que faisaient les autres : c’était le meilleur moyen de se méprendre. Elle ne se concentrait que sur elle, sur son corps et ses sensations. Si Evy l’avait jugée incapable de parvenir à ce niveau, jamais elle n’aurait perdu son temps avec elle. C’était ce qu’elle lui avait dit. Et là-dessus comme sur d’autres choses, Celestina la croyait volontiers.
La femme à la chevelure argentée frappa dans ses mains :
— Certains d’entre vous ont dû confondre ces auditions professionnelles avec un cours d’initiation, lança-t-elle d’un ton cassant.
Tout le monde se regarda, essayant de voir à qui la remarque s’adressait en particulier, espérant que ce ne soit pas à eux personnellement.
— Faites de grands battements tendus, puis cloches, pour vous dégourdir. Ensuite, vous vous étirerez avec grands écarts, pieds à la main ou jambes sur la barre, à vous de choisir.
Les jambes furent lancées en l’air au son des accords plaqués sur le clavier blanc et noir. Chacun leva le plus haut possible son pied pointé, souhaitant que leur force physique et leur souplesse leur feraient marquer des points supplémentaires ou, à défaut, sauverait leur tête.
Au sol, Celestina profita de son grand écart pour parler à Hazel, dont les joues rouges rappelaient l’aspect des tomates bien mûres. Cette dernière se tenait en face d’elle, de l’autre côté de la barre. Celestina fit un discret mouvement en direction de celle qui venait de les diriger.
— Qui est-ce ? murmura Celestina à Hazel.
— Mirella Copeland, lui souffla la jeune Yankee. Elle a été étoile avant de devenir directrice de la danse.
Une directrice de la danse ? Celestina ne savait pas vraiment ce que ce rôle signifiait.
— C’est une enseignante ? Ou alors, la dirigeante de l’American Ballet ? supposa-t-elle.
Hazel la détrompa :
— C’est elle qui décide des programmations pour la saison et qui supervise les danseurs et le corps professoral. Si elle s’occupe surtout des étoiles, elle donne aussi quelques cours.
Hazel regarda de chaque côté, ne voulant pas qu’un autre l’entende ajouter :
— Elle a la réputation d’être une peau de vache, mais juste.
Puis la jeune femme de l’Illinois plongea vers l’avant, et posa son front contre son tibia.
Une « peau de vache », Celestina n’en avait – à sa connaissance – jamais croisée une. Elle ignorait ce que cela traduisait vraiment d’une personne mais, à en juger par le visage de Hazel, ce n’était pas une bonne chose. Et en fille de fermier, Celestina se dit que sa voisine devait s’y connaître en bovins. Assez pour lui faire confiance sur ce point.
Presque tous s’étiraient au sol lorsque Mirella Copeland frappa dans ses mains et, de la même façon qu’un général rappelant ses troupes, les danseurs se levèrent prestement. Dynamisme et réactivité.
— Un des professeurs va maintenant vous montrer les variations au centre. Monsieur Benson, c’est à vous.
L’homme brun aux yeux de glace qui l’avait interrogée lors de sa présentation se mit debout, ôta son gilet qu’il déposa sur sa chaise, et prit place au milieu de la salle. Oliver Benson était grand, mince et fier. Même sans bouger, on comprenait qu’il était danseur. Une musculature fine mais marquée se devinait sous son tee-shirt bordeaux.
Il échangea un regard avec le pianiste et, après l’introduction, se lança. Comme les autres, Celestina se trouvait subjuguée par sa façon de se mouvoir, sa vitesse, sa fluidité. Pourtant, elle réussit à s’arracher à la contemplation pour ne plus porter sur lui l'œil d’une spectatrice, mais celui d’une élève. Elle gardait constamment en tête les recommandations d’Evy : tout était prétexte à jugement.
Au bout d’une petite minute, Oliver Benson s’arrêta, sur une pirouette triple en quatrième fondue.
Il se redressa, se tourna vers les aspirants et déclara :
— C’est à vous. Répétez ce que je viens de faire.
Les danseurs se dévisagèrent. Aucun n’était parvenu à mémoriser l'enchaînement. Tout était allé trop vite. Finalement, Celestina avait un faible pour la manière d'enseigner de Mrs Copeland. Le nom des pas permettait de les comprendre, de les retenir, avant de les exécuter bout à bout. Oliver Benson passait de l’un à l’autre de façon si rapide, qu’il était difficile de les assimiler, de les décortiquer, de voir où s’arrêtait l’un et où débutait le suivant, de se mélanger les pointes et de faire un pas qui ressemblait à la place de celui qui était demandé.
— On va vous partager en deux groupes.
Celestina aurait préféré intégrer le second, et profiter du passage du premier pour apprendre la chorégraphie, la réviser. Et tous les jeunes adultes pensaient la même chose, se dépêchant – sans en avoir l’air – de quitter le centre du studio pour les côtés, où ils attendraient que danse le groupe de tête. C’était sans compter sur Mr Benson, auquel le manège n’échappa pas :
— Eh là, on ne va pas patienter toute la journée. Vous êtes une trentaine…
— Trente-deux, confirma Mrs Copeland.
— Je veux seize d’entre vous, maintenant.
De façon furtive, les élèves tâchaient de glisser un pas, puis un autre, vers un recoin. Les plus timides n’osaient pas bouger, le regard glacé du professeur les figeant sur place.
Il tapa sur la table, énervé.
— On se dépêche ! Non mais franchement, que faites-vous ici ? Vous souhaitez intégrer une compagnie pour monter sur scène, mais vous refusez de le faire dans un studio ?
Si elle avait la chance d’être reçue parmi les « élus » du jour, Celestina saurait qu’il ne fallait pas escompter de ce professeur intransigeant de la patience.
Les minutes s’écoulaient et il n’y avait que dix danseurs dans le premier groupe.
— Puisque nous avons tous des choses à faire plus importantes que d’attendre votre bon vouloir, je désigne les six autres candidats.
Et Oliver Benson pointa son bras en direction de six infortunés, qui serraient des mâchoires, souhaitant pouvoir intégrer le second rang et copier ainsi sur le premier en cas d’oubli.
Intérieurement, Celestina fut satisfaite de faire partie du second groupe. Depuis le départ, elle se sentait sur la sellette. Elle se disait que la moindre erreur lui coûterait plus cher qu’aux autres. On ne lui passerait rien. On ne l’épargnerait pas. Ses manquements vaudraient le double du tarif normal. Les bras croisés devant l’une des fenêtres à guillotine, elle s’apprêtait à voir le premier ensemble s'élancer quand Oliver Benson leva une main, en direction du pianiste.
— Attendez avant de commencer, on va ajouter quelqu’un.
Et il désigna Celestina.
Une nouvelle fois, l’injustice la frappait de plein fouet. Il devait y avoir deux groupes de seize. Exception faite pour elle.
Celestina approcha du centre. Tandis qu’elle se mettait en quinconce derrière la seconde ligne, Oliver Benson lui fit signe de remonter vers le jury.
— Avance.
La première ligne comptait déjà huit danseurs : ils n’auraient pas la place d’être neuf, pour faire les mouvements. Celestina regarda où elle pouvait s’installer, sans parvenir à se décider.
— Si tu ne trouves pas de place, avance encore. Devant les autres. Ainsi, nous te verrons tous, sans rien manquer.
Oliver Benson se renfonça contre le dossier de sa chaise, satisfait :
— Tu nous as demandé une chance, nous te la donnons. À toi de nous éblouir, vu qu’apparemment, c’est ce que tu es censée faire.
Les dix-sept participants du premier groupe se placèrent.
— Et quand je vois vos têtes semblables à celles d'enfants perdus dans un centre commercial, je vais faire preuve de bonté : on commence par un pas de basque, aboya-t-il.
Tous débutèrent selon les indications du professeur. Sauf Celestina. Ce n’était pas un pas de basque, mais deux quarts de rond de jambe entrecoupés d’un temps lié à la seconde. Lorsqu'on les effectuait très vite, sans y prendre garde, le crâne farci de mouvements à apprendre, il était aisé de les mélanger. Surtout quand le professeur vous induisait en erreur. Mais Celestina, peut-être par un heureux coup du sort, fut moins facile à berner.
Pour le reste de la variation, elle eut – comme ses comparses –, des hésitations, des oublis. Elle ne pensait avoir brillé ni plus ni moins qu’un autre. Au moins, elle avait terminé proprement ses pirouettes. Et elle savait que l'introduction et la fin d’une chorégraphie retenaient davantage l’attention. « Bien débuter et bien finir » avait l’habitude de lui répéter Evy.
La musique s’arrêta et le pianiste coula un regard vers le centre de la pièce, avant de revenir au jury. Il attendait qu’on lui fasse signe de recommencer à jouer ou non. Aucun des six membres ne bougeait, scrutant chacun des dix-sept danseurs tour à tour.
— Toi, apostropha Mr Benson.
Celestina se retourna pour voir à qui il s’adressait. Il n’y avait personne derrière elle.
— C’est bien à toi que je parle, confirma-t-il.
Et Celestina déglutit péniblement, sentant certaines candidates ricaner de la savoir en difficulté.
— Pourquoi as-tu fait rond de jambe, temps lié, rond de jambe, alors que je vous avais indiqué que la variation débutait par un pas de basque ?
— Parce que…
— Parle plus fort, personne ici ne veut te manger.
Celestina gonfla d’air ses poumons :
— Parce que vous nous avez demandé de faire pareil que vous, de répéter ce que vous avez fait, et non pas de reproduire ce que vous nous disiez. En plus, vous n’avez pas commencé par un pas de basque.
— Ah oui ? En es-tu sûre ? As-tu bien vu ? Serais-tu prête à le jurer ?
Tout le monde la fixait et, sans le vouloir, elle se sentit rougir. Oliver Benson ne la quittait pas du regard, les yeux plissés.
— Me traites-tu de menteur ?
Voilà que cet interrogatoire public prenait un tour qui ne valait rien de bon. Celestina ne savait comment s’en dépêtrer. Ne pouvait-il pas embêter quelqu’un d’autre, n’importe qui ? Cependant, Mr Benson ne semblait pas vouloir lâcher le morceau.
— Me traites-tu de menteur ? réitéra-t-il.
— Je dis seulement que j’ai suivi vos instructions : j’ai répété vos mouvements, pas vos paroles.
Il cherchait à la tester, à mesurer sa force de caractère, afin de savoir si la jeune fille en face de lui était du genre à s’effondrer facilement. Ou non. Et les membres du jury le laissaient faire.
Il la toisa encore quelques secondes puis un sourire passa rapidement sur ses lèvres. Si vite d’ailleurs, que Celestina n’était pas sûre d’avoir bien vu. Peut-être n’était-ce qu’une ombre ?
— Je crois que nous avons une petite maligne dans nos rangs…
Puis il s’adressa aux autres candidats :
— Sur ce point, vous avez échoué.
Celestina s’apprêtait à souffler, pensant que son quart d’heure de malaise était terminé. Mais il revint à elle :
— Refais-moi la fin.
— À partir de quel mouvement ? questionna-t-elle.
— Seulement la toute fin : les pirouettes.
Avec un dégagé, Celestina se plaça et fit les trois tours demandés. Quand elle arriva en quatrième, Oliver Benson sollicita qu'elle reprenne.
Et Celestina s’exécuta, de la même façon qu’elle l’avait fait quelques années plus tôt dans un palace de La Havane, auprès d’une blonde qui sentait la cigarette. À trois reprises, il lui dit de recommencer. À chaque fois, ses pirouettes étaient splendides, parfaitement maîtrisées, finissant proprement.
On avait l’impression qu’il cherchait à la pousser… à la faute. Même Mrs Copeland ne cautionnait pas cette prise à partie, puisqu’elle l’interpella doucement :
— Oliver, peut-être…
Il leva la main pour la faire taire, sans détacher ses yeux de Celestina. Au sein des autres concurrents, une rumeur commença à naître. Ils avaient beau vouloir l’évincement de tous les participants à leur profit, la plupart trouvèrent cette façon de faire un peu extrême. D'autant qu'ils craignaient que Mr Benson ne s’en prenne à eux de la même manière.
— Encore, commanda Oliver Benson.
Celestina en était à sa sixième triple pirouette. Elle était exténuée. Passablement irritée, aussi. Cette injustice lui échauffait le ventre, mais elle ne devait rien dire. Sinon on risquait de lui montrer la porte. Était-ce si grave ? Il existait bien d’autres ballets à travers les États-Unis, après tout. Cette façon de la traiter, différente de celle avec laquelle on considérait ses camarades, réveilla le feu en la petite Cubaine. Pour que personne ne prenne sa défense parmi le jury, elle se dit que son sort était déjà scellé. La décision avait été prise au moment même de la présentation, quand on avait voulu la mettre dehors.
— Recommence.
Quitte à partir, ce serait la tête haute. Ils allaient voir, tous, ce dont une Havanaise était capable au milieu de ces blancs-becs qui ne percevaient en elle que l’étrangère – sans même réussir à distinguer Porto Rico de Cuba –, et non la danseuse.
Elle se replaça en quatrième position. Les épaules et les bras souples, son plié s’enfonçant dans le sol pour lui donner suffisamment de force pour tourner, la tête prête à pivoter. Et elle s’élança. Et elle virevolta. Elle semblait ne jamais pouvoir s’arrêter. Elle tournoyait, maintenue dans les airs par un filin transparent dont on ne pouvait que deviner la présence.
Elle n’avait pas fait la pirouette triple qu’on lui avait demandée. Elle avait fait les cinq tours pour lesquels elle s’était entraînée, un après-midi d’août 1956.
Celestina termina en pointant dans le silence pesant d’un studio. Elle avait l’impression que le pouvoir venait de changer de camp : c’était elle, maintenant, qui les toisait. Tous.
Ni parole ni mouvement parmi les candidats ou les jurés, et elle se dirigea vers la porte. Seules ses pointes sur le parquet percèrent le calme et le mutisme du lieu. La main sur la clenche, elle allait ouvrir et sortir, quand une voix masculine la rappela :
— Eh !
Ses yeux noirs lancèrent des éclairs vers la table du jury.
— Sois là lundi, lui intima Oliver Benson.
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