L'Astre de La Havane (French Edition)
— Peux-tu me donner mes pointes, s’il te plaît ?
29
GISELLE
Octobre 1974
— Peux-tu me donner mes pointes, s’il te plaît ?
Alors qu’elle le lui demandait, Giselle leva son pied droit sur son genou gauche, prête à enfiler le chausson. Lorraine regardait la paire, ses yeux passant de l’un à l’autre. Finalement, elle déclara :
— Je suis navrée, mais je ne sais toujours pas différencier pied gauche et pied droit pour tes pointes. Elles sont identiques, s’excusa Lorraine.
— Tu as raison, elles le sont. Enfin, jusqu’à ce qu’on les travaille…
Giselle sourit et tendit la main vers elle :
— Donne-les moi, je vais me débrouiller.
Et Lorraine déposa dans la paume de son employeuse la paire confectionnée en cuir, toile et carton.
Giselle fit courir ses doigts sur la boîte et l’empeigne, jusqu’à sentir une légère bosse :
— Tu vois ici, ce petit renflement ? C’est l’articulation métatarso-phalangienne de mon gros orteil qui a causé cette déformation du carton.
Lorraine hocha la tête, plus pour faire plaisir à Giselle que parce qu’elle saisissait vraiment la nuance entre les deux pieds.
Glissés entre pouces et index, les rubans de satin s’enroulaient autour des chevilles de Giselle alors qu’elle continuait à disserter :
— Certaines danseuses les marquent, inscrivent D ou G à l’intérieur, pour « droite » et « gauche ». Tu sais que, pour moi, ce n’est pas la peine…
— Bien entendu, avec un toucher tel que le tien, enchérit Lorraine qui ne lâchait pas des yeux les mains de Giselle, courant avec dextérité le long du tissu rosé.
D’autres souvenirs affluèrent aux pensées de Giselle.
— Je me rappelle de ma première paire. J’étais si excitée à l’idée de monter dessus, d’être une vraie ballerine…
— Et alors ? Tu as été comblée ? demanda Lorraine, qui savourait toujours autant les anecdotes que lui livrait sa patronne.
— Pas du tout : une horreur ! Te faire exécuter ton premier cours de pointes sans protéger tes orteils, c’est une sorte de baptême pour les danseuses. Après deux minutes à peine, j’avais les extrémités en feu. Au bout de trente, les ampoules avaient éclaté et la peau s’arrachait. J’ai fini l'heure, les pieds sanguinolents…
Lorraine réprima un frisson de dégoût : les ballerines ne devaient pas être bien équilibrées, pour aimer souffrir à ce point. Sans compter que cela ruinait les pédicures…
— Et tu n’as pas songé à arrêter, à cet instant ?
— Jamais, confia Giselle. Quand tu succombes à la danse, c’est pour la vie… Les sensations qu’elle te procure, tu ne les retrouves dans rien d’autre.
Cette confession mourut dans un discret sourire.
Ses deux pieds chaussés, encore assise, elle releva les talons pour que seules les plateformes soient en contact avec le sol : une façon de vérifier qu’elle n’en avait pas trop serré les rubans.
— L’avantage avec mes premières pointes, c’est que je repérais le pied gauche du pied droit, aux taches de sang qui en maculaient le fond : mes petits orteils avaient été particulièrement touchés…
Heureusement pour Lorraine, Giselle n’eut pas le temps de lui livrer des détails supplémentaires. On cogna sur les somptueuses portes de la pièce qui lui servait de loge.
Le militaire posté à l’entrée se présenta à elles, un coffret entre les mains. Il le passa à Lorraine, qui le donna ensuite à Giselle. C’était le même modèle que la veille, la même essence de bois, si douce sous les doigts. Si Ernesto n’était pas parti s’établir avec sa famille en Argentine, elle aurait pensé que c’était lui, qui lui en envoyait, pour se faire pardonner de ne pas venir la voir. Mais c’était impossible…
Quand Giselle l’ouvrit, le parfum qui s’en échappa révéla son contenu : de la mariposa. Encore.
— Je peux comprendre que ce soit l’emblème national, mais tout de même ! râla Lorraine. L’Amiral ne va pas t’en faire livrer tous les jours… Que veut-il que tu en fasses, là, tout de suite ? Tu ne vas pas danser avec !
Giselle enserrait déjà la fleur qu’elle glissa derrière son oreille, entre ses mèches de cheveux plaquées vers l’arrière. Elle appréciait l’attention de l’Amiral.
— Et pourquoi pas ?
***
Entre les couches vaporeuses de tulle retombant, dans une salle bondée de personnalités en tenues de soirée, Giselle dansait. Après que George Balanchine eut idée de remonter Coppélia, il avait envoyé la troupe faire une tournée en Europe. Trois mois, dont un à découvrir la France. Pour elle, tourner à l’étranger était devenu monnaie courante. D'autant que, depuis sa nomination au New York City Ballet, ce n’était pas son premier séjour sur les terres de Monet et de Proust : elle y avait déjà fait une incursion prolongée trois ans auparavant, et en était repartie avec sa maquilleuse-habilleuse attitrée.
Dans un pays de caractère, il fallait une danse qui en ait tout autant. Elle n’aurait pu espérer mieux qu’en présentant la « Danse de Swanilda », aux relents de mazurka. De la même façon que seize ans plus tôt, dans ce Palais qui n’abritait plus personne et ne servait plus vraiment à rien, au milieu d’une foule dessinée en cercle autour d’elle, Giselle dansait.
La mise en scène était rudimentaire, pour ne pas dire absente. Aucune fenêtre derrière laquelle mimer un réveil, au cœur d’un village qui n’existait pas. Tant pis, cela lui convenait. Aux décors opulents, elle préférait le faste de la simplicité. Son tutu, resté jusque-là suspendu à l’envers dans sa chambre d’hôtel, n’avait rien perdu de son allure gonflée, mettant en exergue la finesse de ses membres, la musculature de son dos.
Au son des flûtes et du folklore entraînant revisité par Léo Delibes, elle sautait haut, ses pieds fendaient l’air, et elle jouait avec le public. Contrairement à d’autres ballets classiques, l’héroïne n’était pas une princesse lointaine et inaccessible, évoluant dans sa tour de verre. Swanilda était une fille du peuple, comme Giselle.
Quand elle dansait, elle parvenait à oublier tout ce qui lui pesait. Il n’y avait plus qu’elle et la musique. Et elle s’amusait.
Dans sa quatrième fondue, les couches de tulle retombant les unes sur les autres après avoir voltigé à l’horizontale pendant la diagonale de tours, Giselle n’eut pas à attendre longtemps avant que les applaudissements ne crépitent.
La petite Cubaine était de retour au pays. Et l’émotion qui la saisit fut sans pareil. Elle était chez elle, enfin. À montrer de quoi elle était capable, et pourquoi elle était reconnue au travers du globe. À leur faire voir, à tous, que son sacrifice en avait valu la peine. Qu’elle en valait la peine. Sa gorge se serra, et elle papillonna vite des paupières. Les gouttes d’eau salée n’avaient leur place que dans l’océan, pas au coin de ses yeux. Pas ce soir.
Rapidement, le diamètre du cercle se rétrécit et les spectateurs se ruèrent vers elle. En principe, après une représentation, Giselle avait besoin qu’on lui laisse quelques minutes pour se retrouver, pour réaliser. Elle comprit cependant qu’on ne lui permettrait pas de se changer, d’enfiler la robe de cocktail qu’elle avait emportée.
Le premier qui lui parla fut l’Amiral Aguila :
— Ma chère, vous avez été… Vous avez été… magistrale ! finit-il par déclamer, après avoir réussi à retrouver ses mots.
Et il lui donna un verre avant de s’accrocher à son bras droit. Une autre main, à la peau plus douce et fine, fit de même sous son coude gauche.
— Je vous présente ma femme, Helena.
— Je ne pensais pas avoir un jour l’honneur de vous rencontrer ou de vous voir danser, le coupa-t-elle. New York, Moscou, Paris, Londres… Vous exportez Cuba partout où vous vous rendez.
Tous deux se turent, et Giselle plaça :
— Je ne sais que répondre à cela.
Et c’était vrai. Sans lui laisser le temps de souffler, on exigeait d’elle des remerciements, des paroles qui feraient date, peut-être un petit discours pompeux – qu’elle n’avait, bien évidemment, pas préparé.
Mais ni l’Amiral ni sa femme ne paraissaient perturbés par son mutisme, la faisant cheminer au travers de l’immense salle de réception, en lui présentant untel ou untel.
— Est-ce vrai que vous connaissez le grand Noureev ? la questionna Helena Aguila.
— Mon Tsar ? J’ai eu la chance de le rencontrer lors d’une tournée à Londres, par l’entremise de George Balanchine. Et nous sommes restés en contact depuis, bien que je n’aie encore jamais eu l’honneur de partager la scène avec lui.
Penser à Rudolf lui arrachait toujours un sourire sincère. Ils avaient lié connaissance lors d’un cocktail et ils s’étaient tout de suite reconnus, eux, les exilés. Pour lui, au travers des années, Giselle conserverait une amitié indéfectible et une admiration éternelle.
Aguila et son épouse s’immobilisèrent près d’un groupe dont la discussion semblait animée.
— Vous a-t-on déjà présenté notre général de brigade ?
— Je n’ai pas encore eu ce plaisir, Amiral.
Il posa sa main entre ses omoplates et elle comprit qu’elle devait pivoter.
— Chère Giselle, voici Adriano Dos Santos, général de brigade de nos forces armées.
Une paire de bottes claqua au moment où Giselle reçut un coup au cœur.
Il était là.
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