L'Astre de La Havane (French Edition)
Celestina étouffait dans l’enfer de la ville.…
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CELESTINA
Juillet 1962
Celestina étouffait dans l’enfer de la ville. Manhattan était un piège qui se refermait sur la chaleur, l’emprisonnait, pour ne la faire sortir de l’île qu’à la rentrée. En attendant, elle asphyxiait ses habitants, se servait des nombreuses fenêtres pour les éblouir, et du béton pour conserver la touffeur. En se faufilant dans Broadway ce matin-là, près du sol, la ligne d’horizon se déformait au-dessus du bitume, donnant l’impression que le feu brûlait sous la terre, dans les tunnels du métro.
Qu’on ne médise plus sur les températures de La Havane ! Malgré une hausse en été, elles demeuraient plus supportables que celles de l’État de New York. Et l’organisme ne grelotait pas six mois, pour suer tant qu’est plus, l’autre moitié de l’année. Quel grand écart cela faisait-il pour la constitution, surtout celle des plus fragiles !
Elle eut une pensée pour les ouvriers de la voie publique qu’elle croisa sur son chemin, déjà au travail, soulevant le bas de leurs tee-shirts pour éponger leurs visages dégoulinants, tannés par le soleil et les travaux au plein air.
Bien qu’elle ait intégré l’ABT trois ans et demi plus tôt, Celestina n’en finissait pas de découvrir chaque jour des détails négligés la veille. New York était une vraie fourmilière, tant au niveau de sa population que de son architecture. Pas une semaine ne passait sans que Celestina s’étonne de voir apparaître un nouveau magasin, ou tombe sur un vieil immeuble auquel elle n’avait jusque-là pas accordé la moindre attention.
Elle traversa la rue en bondissant d’un pied sur l’autre, dans de grandes enjambées prémices des sauts de la journée.
De l’audition de janvier 1959, seuls cinq des candidats avaient été retenus, dont elle. Celestina avait donc intégré le corps de ballet, et désespérait depuis de se faire remarquer au sein de la compagnie. Il était pourtant difficile de faire son trou quand les étoiles et solistes figuraient au complet, et qu’on la cantonnait à la toile de fond mouvante. Au sein du corps de ballet, l’équité régnait : bien que négligeables, on ne pouvait se passer d’eux. Rôles et chorégraphies identiques, enchaînements synchronisés, aucun ne se démarquait des autres. On ne pouvait que noter l’absence du corps dans son intégralité, et non d’un seul de ses membres. Difficile dans ces conditions de se voir accorder la chance de se déployer au-devant de la scène.
Elle grimpa les marches de l’immeuble quatre à quatre, dit bonjour à tous ceux qu’elle croisait, y compris la femme de ménage que beaucoup négligeaient. Mais avec sa frange bouclée et ses joues rondes, Linda lui faisait penser à la mère d’Adriano, Yolanda.
Dans les vestiaires, la même cacophonie régnait toujours. Sauf les veilles de ballet. Dans ce cas-là, c’était le silence absolu. Mais pas aujourd’hui. Certaines se concentraient en remontant leur collant, prenant garde à ne pas le filer d’un accidentel coup d’ongles. D’autres bavardaient gaiment, dissertant sur les bienfaits du kiwi ou de la papaye, la chaleur estivale, ou bien la beauté du videur de tel club. Les pépiements des oiseaux du matin.
Celestina inspira : le parfum des vestiaires se répandait largement. Un mélange de sueur, de lycra, de toile, de cuir chauffé… et un peu de pieds ayant transpiré. Par-dessus, essayant de dissimuler toutes ces odeurs sans y parvenir – et ne faisant que les attiser –, le mix de plusieurs laques en spray et déodorants aérosol aux senteurs variées : fruitées, fleuries, boisées, suffisait à lui seul à provoquer la nausée. Pourtant, pour toute habituée, pour toute ballerine, l’odeur des vestiaires était intimement liée à la danse. Pour tout novice, l’écœurement n’était jamais loin.
Dans le recoin qu’elle investissait d'ordinaire, Celestina retrouva Hazel, déjà aux prises avec son justaucorps, dans lequel elle tentait de contorsionner son corps moite.
— Salut, Hazel !
— Salut… humpf…, répondit Hazel.
Quand enfin son vêtement fut en place, elle mit ses pouces sous les bretelles, et glissa tout leur long pour enlever les tortillons.
— Il n’est même pas neuf heures, et je n’en peux plus, se plaignit son amie.
— Pourquoi ? Je croyais que tu avais l’habitude, chez toi ?
Hazel avala goulûment plusieurs gorgées d’eau avant de lui répondre.
— Tu parles ! En été, la chaleur peut être étouffante. Mais au moins, tu es au milieu des champs et le soir, tu trouves toujours un petit souffle de brise. Ici, tu n’as rien. J’ai beau ouvrir toutes les fenêtres de mon appartement, la nuit c’est l’horreur.
Celestina sourit :
— À te voir agir en parfaite New-Yorkaise, j’en étais venue à oublier que tu es originaire de la campagne.
— Eh oui, madame. Un vrai mulot des champs ! Normalement, en juillet, on fait les foins. Ma place se trouvait au-dessus de la charrette, à retenir l’herbe fauchée. Je ne te raconte même pas la chaleur qui monte jusque sous ton short…
— Je croyais que tes parents t’avaient mise en pension ? s’étonna Celestina.
— Pas l’été, je revenais chez moi, déclara Hazel comme une évidence. Il fallait bien que j’aide à la ferme.
Des rires aigus éclatèrent de l’autre côté des vestiaires. Une blonde, arrivée en même temps que Hazel et Celestina, se tenait au centre du petit groupe. Par bien des aspects, elle lui faisait penser à Evy. Même blondeur, même teint, même air innocent… Sauf que Hazel et Celestina s’en méfiaient, et pas seulement en tant que concurrente potentielle. Joan Lafferty ne leur avait jamais rien fait. Cependant, sa façon de les regarder du coin de l’œil, de leur adresser des sourires faux, de discuter à voix basse dès qu’elle les croisait, ne leur donnait pas envie de lui tourner le dos.
— De quoi parlent-elles ?
— Du gars « tellement beau » que Joan a rencontré hier soir.
— Elle est sortie ?
— Eh oui…
Celestina n’avait qu’un objectif en tête : devenir la meilleure danseuse de l’ABT. Aller en club jusqu’au petit jour n’était qu’une perte de temps, de ressources et d’énergie.
— Je ne comprends même pas qu’on puisse s’enfermer en compagnie d’autres pour suer davantage…, estima Hazel. Au moins ici, il fait un peu plus frais que dans mon studio…
Celestina glissait la dernière épingle dans son chignon quand une idée surgit :
— Ce soir, viens chez moi !
— Et Evy ? demanda Hazel.
— Elle t’aime bien. Et de toute façon, elle est partie dans les Hamptons pour tout le mois de juillet. J’ai l’appartement pour moi seule.
À moitié allongé sur un des bancs, les jambes de chaque côté, le regard de Hazel se perdait vers le plafond.
— Je ne sais pas… Il fait frais chez toi ?
— Pas vraiment.
— Oh ! se contenta de dire Hazel.
— Mais j’ai accès au toit-terrasse, l’informa Celestina dans un grand sourire.
Hazel se redressa aussi vite qu’elle le put :
— Tu peux aller tout en haut de ton immeuble ? Te rendre au-dessus de la nappe de chaleur ?
Celestina hocha la tête et Hazel prit rapidement sa décision :
— Dans ce cas, compte sur moi.
L’agitation se fit sentir. Des danseuses se levèrent. Aujourd’hui, le cours était donné par Mrs Copeland. Et lorsqu’il était l’heure de débuter la barre, l’ancienne étoile ne souffrait d’aucun retard.
***
Celestina habitait toujours avec Evy, mais en qualité de colocataire cette fois, et non plus de petite élève à sa charge financière. Avec l’ABT, on la rémunérait correctement. Et bien que le train de vie à New York soit élevé, surtout pour ce qui concernait les loyers, Celestina ne se plaignait pas. Elle n’avait pas de réelle distraction en dehors de la danse, ne sortait pas, ne buvait pas. Préférant marcher, elle ne se procurait même pas de tickets de métro. L’argent qui ne partait pas dans la moitié du loyer, des provisions et des charges, Celestina le vouait en priorité à sa passion pour l’achat de nouveaux justaucorps ou collants, mais surtout pour les pointes dont elle continuait à faire une « consommation » importante avec ses pieds forts. Elle veillait aussi à mettre un peu d’argent de côté, chaque mois. Celestina voulait en envoyer à ses parents, néanmoins ceux-ci refusaient que leur fille leur « fasse la charité » ; c’étaient leurs mots. Alors quelques centaines de dollars dormaient sur un compte épargne. Comme disait Evy : « On ne sait jamais ».
Si l'existence d’Evelyn Paris se ponctuait toujours d’amourettes de passage, celle de Celestina en était dénuée. En journée, comme les autres danseuses, elle contemplait discrètement le beau Theodore – Teddy – Grant. La nuit venue, elle ne rêvait que d'Adriano. Que faisait-il ? Que devenait-il ? Pensait-il encore à elle ou l’avait-il déjà oubliée ?
Quand elle arrivait à joindre ses parents chez la seule voisine possédant un téléphone, Celestina leur racontait sa vie, sans paraître trop enthousiaste pour ne pas les peiner, et aussi parce qu’une partie d’elle ne pouvait concevoir un véritable bonheur éloignée des siens. En revanche, si eux semblaient désireux de tout savoir, Carmen et Joaquin ne révélaient que peu de choses de leur quotidien. Ses frères allaient bien. Eux également. Le Nacional était debout même s’il ne tournait plus comme avant : les gradés et les diplomates avaient remplacé les touristes et les expatriés. Celestina ignorait si ces nouvelles témoignaient réellement de leur vie, plutôt douce, ou s’ils souhaitaient l’épargner. Ernesto donnait toujours des cours, Clemente était encore militaire. Voilà pour le principal. On ne lui rapportait rien d’autre.
Un coup strident retentit à la porte : Hazel était déjà là.
Dans le cabas en osier qu’Evy employait habituellement pour faire les courses à la supérette du coin, Celestina plaça une grande bouteille d’eau, deux verres, et des fruits. Elle pensait avoir tout pris et pouvoir regagner l’entrée, quand elle se ravisa et saisit deux serviettes en tissu dans le placard au-dessus de l’évier : les pêches risquaient de dégouliner sur leur menton.
Sur le palier, Celestina attrapa la main d’Hazel et la fit grimper les étages. Déjà cramoisie quand elle l’attendait devant sa porte, Hazel crut sa dernière heure arriver en fournissant cet ultime effort de la journée.
— Pourquoi n'utilise-t-on pas l’ascenseur ? As-tu besoin de te réchauffer ? geignit-elle en reprenant son souffle, agrippée à la main courante.
Celestina put lui répondre sans s'arrêter :
— Evy m’a dit que les câbles des ascenseurs souffraient particulièrement en cas de vague de chaleur. Et j'ignore ce qu'il en est pour toi, mais je préfère ne pas rester des heures enfermées dans une grosse boîte de conserve, en attendant qu’on nous ouvre.
— Evy, Evy… Elle ne porte pas la parole absolue, râla Hazel. Comment le saurait-elle ?
Sans rien montrer, Celestina rit intérieurement. À chaque fois que son amie avait croisé son modèle, Hazel avait paru impressionnée. Elle lui posait de nombreuses questions, buvait ses réponses, et se réjouissait d’être vue en compagnie d’une personne si sophistiquée quand elles se promenaient dans Central Park, ou faisaient du shopping dans les grands magasins.
— Elle est sortie avec un pompier, se contenta de déclarer Celestina.
— Ah.
Et Hazel reprit son effort. La jeune femme avait en haute estime les pompiers depuis toujours, les membres masculins de sa famille rejoignant bénévolement le Fire Department de leur bourgade dès leur majorité. Jamais elle n’aurait osé mettre en doute la parole d’un combattant du feu.
— Allez, viens ! Il ne reste plus que cinq étages, lui lança Celestina, déjà parvenue au palier au-dessus d’elle.
Sur ce, Hazel manqua s’étouffer avec sa salive.
Mais quand Celestina ouvrit la porte qui donnait sur le toit et qu’un courant d’air s’engouffra dans les communs, Hazel comprit que son effort n’était pas vain.
La terrasse dominait les immeubles de Tudor City, et plus globalement le quartier de Turtle Bay, bien que d’autres gratte-ciels la surplombent au loin. La chaleur y était toujours présente, mais plus supportable, sans doute grâce à la petite brise qui semblait souffler depuis l’East River.
Celestina déplia une grande couverture sur le sol et s’installa dessus en compagnie d’Hazel.
— C’est magnifique…, chuchota cette dernière.
Et elle piqua une pêche dans le cabas, tout comme Celestina. À peine leurs dents s’enfonçaient-elles dans la peau duveteuse pour goûter la chair, que du jus dégoulinait sur leur menton. Quand elles eurent terminé, après s’être essuyé la bouche, elles s’allongèrent les mains croisées derrière le crâne, les joues encore collantes.
La rumeur de la ville ne les atteignait que doucement, comme un murmure en fond sonore, qu’on parvenait facilement à oublier.
— Où est Evy ? l’interrogea Hazel, en savourant la fraîcheur relative de la soirée.
— Je te l’ai dit, dans les Hamptons.
Au courant des rebondissements auxquels la carrière d’Evy avait dû faire face, Hazel s’étonna qu’elle ait les moyens de trouver un lieu de villégiature :
— Elle a pu louer une maison ?
— Pas vraiment. Tu connais Evy : elle parvient toujours à renouer des contacts aux moments les plus opportuns…, sourit Celestina. Là, c’est l’amie d’une cousine. Ou la cousine d’une amie, je ne sais plus. De toute façon, à part me surveiller, elle n’avait rien à faire en ville avant septembre. Pourquoi aurait-elle dû s’attarder ici ?
— Elle ne te manque pas ?
— Si, un peu, avoua Celestina. Je ne crois pas être faite pour vivre seule. Mais sept semaines seront vite passées. On se parle au téléphone et elle m’a dit qu’elle reviendrait quelques jours à New York, si je le voulais.
— Tu vas le lui demander ?
— Aucune idée… Elle est bien mieux au bord de la mer.
— Tu pourrais aller la rejoindre un week-end, non ?
— Elle me l’a proposé, mais j’hésite. Faire autant de route pour passer quelques heures dans les Hamptons ne me tente guère…
Hazel hocha la tête, elle comprenait. Celestina se donnait tellement à l’ABT qu’elle profitait de ses heures libres pour se détendre, flâner, prendre le temps de faire des choses anodines. Les week-ends étaient synonymes de repos, lecture, balade. Pas de voiture lancée à grande vitesse pour le bord de mer.
Pour Evelyn, c’était différent, elle avait le temps. En revenant de Cuba, elle avait espéré que Sandra Fisher l’aiderait à trouver un poste à l’ABT, sans succès. Cette dernière avait remboursé sa dette en invitant Celestina à passer l’audition, les comptes s’arrêtaient là. Evy se serait pourtant accommodée de tout et presque n’importe quoi, répétitrice ou même secrétaire. Mais Celestina l’avait empêchée de quémander auprès de Sandra : elle sentait que, quelles que soient ses qualités, elle rejetterait son embauche. La supplier avant qu’elle n’oppose un refus n’aurait fait que la contenter. Evy ne devait pas s’abaisser.
Après quelques semaines infructueuses, elle avait déniché une école privée, qui peinait à recruter un professeur. Le salaire n’était pas mirobolant et le prestige, inexistant. Si Evy avait accepté à reculons d’enseigner à des enfants, elle s’épanouissait pourtant chaque jour davantage. Et elle avait des congés payés, qui coïncidaient avec les vacances scolaires. Evy n’oubliait ni ses rêves ni ses ambitions. Pour l’instant, elle les avait seulement relégués dans sa poche, sous un fin mouchoir. En attendant que l’orage passe, elle faisait le choix d’être enjouée et de manger à sa faim.
Hazel troubla la quiétude en ouvrant la bouche :
— Au fait, tu as appris la dernière pour Lisa Cummings ?
Celestina lui répondit par la négative. Lisa Cummings n’était peut-être pas une étoile, mais elle faisait partie des solistes, et se plaisait à faire comprendre aux autres danseuses du corps de ballet qu’elle n’était pas leur égale. Certains de leurs entraînements avaient beau être communs, chacune avait sa place le long des barres. Pour elle, c’était celle de la première danseuse.
— Tu sais, à part la croiser, je n'ai pas souvenir de lui avoir adressé plus de trois phrases depuis mon arrivée. Pourquoi ?
Avec un air de conspiratrice, Hazel annonça :
— Elle s’en va.
Celestina se redressa aussitôt sur ses coudes :
— Comment ?
— Elle s’en va, répéta son amie. Elle vient d’avoir une offre et elle dansera pour le ballet de San Francisco à la saison suivante.
— Eh bien…
Celestina se rallongea sur la couverture. Cette nouvelle était des plus inattendues. En effet, elle s’était toujours imaginé que Lisa Cummings serait la prochaine étoile. Peut-être en avait-elle eu marre de s'armer de patience pour une nomination qui traînait ? Il y avait un âge pour atteindre le haut de l’affiche et une compagnie ne la révélerait pas après qu’elle ait trente ans.
— Tu comprends ce que ça veut dire ? enchaîna Hazel. Une place de soliste devient vacante, et l’ABT va sous peu devoir trouver quelqu’un pour la remplacer…
La jeune femme s'empara d'une autre pêche dans le cabas, tout en continuant à bavarder :
— Je sais que jamais je n’aurai un meilleur niveau que celui que j’ai aujourd'hui, c’est comme ça. Je suis déjà tellement heureuse de pouvoir danser ici, que j’en ai pris mon parti. En revanche, tu devrais tenter ta chance, Celestina. J’ai entendu dire que Joan Lafferty voulait le poste, mais tu vaux cent fois mieux qu’elle.
Sans en avoir l’air, Hazel réussissait à laisser traîner ses oreilles un peu partout, et ramenait toujours des scoops ou des cancans à Celestina. Elle n’était pas plus petite que les autres, pour pouvoir se nicher dans les recoins telle une souris curieuse. Cependant, rien dans son physique ne lui permettait de se démarquer de la masse des danseuses. Personne ne parvenait à voir en elle une rivale et ce, quand seulement on la remarquait.
Pour autant, les candidatures auraient beau s’ouvrir d’ici peu, l'autoriserait-on à participer, se demanda Celestina ? Contrairement à Hazel, elle dénotait dans un vestiaire. Celestina était fine, mais d’apparence un peu moins frêle et plus musclée que ses congénères, des seins et des hanches légèrement plus développés, une peau à la teinte de cuir.
Dans la nuit d’été, les lumières s’allumaient aux fenêtres, abandonnant le ciel. Des ampoules scintillaient sur le Queensboro Bridge, mais désertaient le firmament. L’obscurité ne sortait pas gagnante quand elle tentait de grignoter New York, puisqu’un halo rougeoyant s’étendait sur la cité. Un crépuscule de feu, au-dessus d’une ville qui jamais ne brûle, seulement se consume.
Celestina clignait désespérément des paupières, souhaitant qu’en rouvrant les yeux, les astres se dévoileraient dans ce ciel qui jamais ne s’éteint vraiment. Un signe. Elle désirait qu’on lui envoie un signe.
Evy observait-elle des étoiles, là où elle se trouvait ? Et ses parents ? Et Adriano ? Percevaient-ils ce qui avait disparu au-dessus de Celestina ?
— À quoi penses-tu ? lui demanda en bâillant Hazel.
— À rien de particulier…
Se frayant un passage au milieu du dédale de rues, un courant d’air chaud monta et vint les cueillir sur le toit, les envelopper dans un nuage de poussière.
— Quand j’étais enfant, mon père avait l’habitude de nous emmener regarder les étoiles, depuis un jardin du bord de côte.
On n’est jamais perdu tant qu’on se fie aux étoiles pour se repérer, disait Joaquin. Que se passait-il pour ceux qui ne les voyaient plus ?
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