L'Astre de La Havane (French Edition)
Aux fenêtres, les lumières clignotaient encore. On…
30
CELESTINA
Janvier 1963
Aux fenêtres, les lumières clignotaient encore. On venait d’entrer dans la nouvelle année, et depuis 1959, Celestina détestait le réveillon et tout ce qui s’y rapportait.
Pour Thanksgiving, Teddy l’avait gâtée, devant ses parents et sa famille, il avait posé genou à terre et lui avait demandé de l’épouser. Sur le coup, cela lui avait fait tout drôle d’entendre ces mots si intimes entourée d'inconnus. Sans compter que, jusqu’à maintenant, le seul au côté de qui elle s’était imaginée mariée, ne ressemblait pas du tout à Theodore Grant.
Les rêves de petite fille étaient comme tout le reste, ils passaient, pour laisser de la place au réel.
Sans trop y réfléchir, suite à la déclaration de Teddy, elle avait répondu « Oui ». Elle avait besoin d’une famille autour d’elle, et elle ne voulait pas refuser ce que Teddy lui proposait : l’amour et la sécurité. Pressés de s’unir, trouvant romantique l’idée d’un mariage à la sauvette, en comité restreint, ils avaient échangé leurs vœux devant un juge de paix. Du côté du marié, seuls ses parents et sa sœur avaient été conviés. Du côté de la mariée, Evy, Germain et Hazel figuraient comme les uniques invités.
Après cet élan passionné, Celestina s’était pourtant questionnée : la réaction de Teddy aurait-elle été identique si elle ne s’était pas blessée ? Blessée… Le mot la faisait bien rire. C’était celui retenu par Mrs Copeland et tout l’ABT aux yeux du public et des journalistes. Comme un geste malheureux, commis par inadvertance. Mieux valait taire la mauvaise ambiance qui faisait rage au sein de la compagnie, moins glamour, moins vendeur, que l’amère vérité : une personne – peut-être plusieurs – avait sciemment cherché à lui nuire, à briser sa carrière naissante. Depuis, une colère sourde ne l’avait pas quittée, ne sachant pas envers qui la retourner, bien qu’elle nourrisse quelques soupçons…
Avant Noël, elle avait emménagé chez son jeune époux, sur Lexington Avenue, dans un immeuble qui sortait de terre et comptait tout le confort moderne : un réservoir d’eau sur le toit pour assurer une pression convenable dans la tuyauterie, le chauffage central, des escaliers de secours en façade, une ligne téléphonique desservant chaque logement et ce, sur plus de douze étages ! Evy avait été un brin émue de la voir partir. Néanmoins, sitôt déménagés les cartons de Celestina, les valises de Germain se posaient.
La tête contre la vitre, Celestina observait les appartements, de l’autre côté de la rue. Les airs de fête n’avaient pas quitté la ville, et des guirlandes aux couleurs tapageuses brillaient toujours au coin des fenêtres. Certains n’avaient pas encore jeté à la benne leurs sapins, Celestina faisait partie de ceux-là. Il paraissait de plus en plus triste et nu, comme s’il rouillait, mais les boules en verre semblaient flotter entre ses branches, et cela lui remontait un peu le moral, quand elle en avait besoin. Elle n’avait pas prévenu ses parents, pour ses blessures : il ne servait à rien de les inquiéter. Elle vivait loin d’eux désormais, et elle devait assumer. Quant à Teddy, cela lui avait demandé une certaine dose de courage pour leur annoncer qu’elle allait se marier. Après un blanc au combiné, son père l’avait félicitée tandis qu’elle serrait les dents, entendant les sanglots de sa mère, dans le fond. Celestina devait vivre sa vie. Toutefois, c’était douloureux pour les Casarei d’admettre ne plus en faire partie…
Dans ses chaussettes en laine, Celestina fléchit plusieurs fois ses orteils. S’ils n’étaient plus enveloppés d'épais bandages, les médecins lui avaient conseillé de ne pas forcer, pas tout de suite. Ils craignaient toujours des dommages aux tendons, surtout celui de son gros orteil gauche.
Le téléphone à cadran orange sonna. C’était le signal. Chaque soir, avant de quitter l’ABT, Teddy l'appelait pour qu’elle soit prête quand il arrive, et qu’ils aillent se promener. Celestina se préparait sans broncher, descendait les escaliers et patientait devant leur immeuble. Teddy avait décrété qu’elle ne pouvait pas passer ses journées assise, à attendre on ne sait quoi. La marche était un excellent exercice, et lui permettait de prendre l’air. Jamais il ne lui avait demandé son avis, et bien que cela représente un effort pour elle, elle devait reconnaître qu’il n’avait pas tort. Rester à ruminer entre quatre murs ne l’aidait en rien. Elle faisait un peu de barre au sol, chez elle. Mais il lui était difficile de ne pas bouger ses orteils, alors que depuis toujours on lui avait enseigné de les pointer.
Peu importait. Aujourd’hui était un bon jour : elle avait de nouveau consulté le médecin qui la suivait, et il lui avait annoncé qu’elle pourrait reprendre l’entraînement dans deux semaines. Avec un peu de chance, au printemps prochain, elle retrouverait sa place de soliste. Elle avait hâte de l’apprendre à Teddy.
Elle se dirigea jusqu’à la penderie de sa chambre, enfila un second pull sur celui qu’elle portait déjà, puis se rendit dans le vestibule. Celestina ne parvenait toujours pas à se faire au froid qui régnait sur la côte nord-est des États-Unis, mais elle espérait que son bonnet, son écharpe, ses gants et son gros manteau l’aideraient au moins à l’affronter. Dans son accoutrement hivernal, avec ses bottes fourrées, elle n’avait plus ni l’allure ni la silhouette d’une danseuse. Elle bougeait avec autant de fluidité que l’emblème d’une marque de pneus, le Bibendum.
En tant que danseuse, elle ne pouvait passer à côté d’un miroir sans regarder de quoi elle avait l’air. Le reflet renvoyé lui fit hausser les épaules, et elle claqua la porte derrière elle.
Si elle habitait le huitième étage, jamais elle n’utilisait les ascenseurs, préférant les escaliers, quand bien même elle souffrait encore.
La nuit tombait rapidement et assombrissait le ciel alors que l’après-midi tirait à sa fin. Aux lueurs des lampadaires commençaient à se superposer les phares des véhicules, jaunes, puissants, faisant plisser les yeux. La neige n’était pas sitôt déblayée des trottoirs, poussée en tas le long des caniveaux, que la chaussée se recouvrait d’une fine couche de glace, un piège pour quiconque n’y prenait pas garde.
Pourtant, Celestina oublia toute prudence en voyant Teddy qui traversait la route et accourait jusqu’à elle. Pressée de lui annoncer la bonne nouvelle, elle le rejoignit sans se méfier dans le crépuscule, sans aviser le verglas sur le bitume. Son pied ripa et elle tomba au sol, l’arrière de son crâne heurtant le trottoir.
En un rien de temps, Teddy fut près d’elle pour l’aider à se relever.
— Je vais bien, ne t’inquiète pas, le rassura-t-elle. Je crois que seul mon orgueil se trouve blessé.
Il eut besoin de quelques secondes pour réaliser qu’elle ne mentait pas, qu’une nouvelle blessure ne risquait pas de lui laisser d’autres séquelles. Il rit de sa maladresse.
— Dire que j’étais si contente de te retrouver.
— Comme chaque soir, non ? demanda-t-il taquin.
— Plus encore… Je peux retourner au studio d'ici deux semaines, le médecin me l’a annoncé ce matin.
Teddy la prit dans ses bras et la souleva, ravi à l’idée de pouvoir de nouveau danser avec celle qui était depuis peu sa femme.
— Je suis tellement heureux, souffla-t-il, au creux de son oreille.
Et ils se mirent en chemin, pour faire leur tour habituel, autour du bloc. Souvent, ils poussaient jusqu’à Madison Square, afin d’apercevoir quelques arbres qui, sans leurs feuilles, paraissaient bien lugubres.
Teddy serrait fort sa main dans la sienne. Dernièrement, il avait dû improviser, et il détestait cela. Il avait dû prendre soin d’une autre personne que lui et il l’avait fait, sans rechigner. Mais il se trouvait soulagé de pouvoir bientôt retrouver la Celestina dont il était tombé amoureux, celle qu’il avait voulu épouser, celle avec qui l’avenir se dévoilait radieux. Il ne serait bientôt plus enchaîné à sa pâle copie, triste, qu’il fallait soigner et rassurer.
— On va pouvoir recommencer comme avant, dit-il tout haut, tant pour lui que pour Celestina.
Comme avant.
Celestina ignorait si cela serait encore possible. Malgré les jalousies, elle ne s’était jamais sentie en danger à l’ABT. Maintenant, si. Elle devrait redoubler de vigilance, ne pas tourner le dos. Mrs Copeland avait bouclé l’enquête – si tant est qu’il y en ait eu une – bien trop tôt. Elle soupçonnait Joan Lafferty plus que nulle autre, et elle ne comprenait pas qu’on ne l’ait pas virée, sans ménagement. Elle avait tenté de nuire à la carrière d’une des solistes de la compagnie. Il était injuste que l’ABT la compte encore dans ses rangs. Dans le scénario inverse, avec Joan en victime et Celestina en présumée coupable, la conclusion aurait-elle été différente ? Elle n’en parlait plus à Teddy : pour lui le sujet était clos et l’ennuyait. Ils n’avaient aucune preuve contre Joan, uniquement des soupçons. Mieux valait se concentrer sur l’avenir. Pour autant, Celestina ne parvenait pas à oublier.
Ils contournèrent la fontaine et continuèrent leur chemin sur les pavés bordant les pelouses de coton. Il faisait trop froid pour s’asseoir sur un des bancs, sous les arbres, et Teddy en convint.
De même qu’elle observait autrefois le visage d’un autre sous les étoiles, elle guetta celui de son mari à la lueur des fenêtres qui s’allumaient. Il était serein et arborait en permanence cet air confiant qu’ont ceux qui n’ont jamais traversé de drame ou d’épreuve. Il faisait partie d’une classe sociale qui pensait que tout leur appartenait. Et il avait raison. Les tragédies avaient tendance à déserter la vie des gens comme lui. Pour cela, Celestina l’enviait. Elle, elle avait appris que rien ne lui était jamais acquis.
Elle se frotta machinalement l’arrière du crâne. Il était toujours un peu sensible mais heureusement, les cheveux et le bonnet avaient dû amortir le choc.
Sur les travées foncées, chacun de leur pas chassait une neige mouillée. Teddy leva la tête vers le ciel et se lamenta :
— Et cela semble ne pas vouloir s'arrêter…
Depuis deux semaines, la neige tombait tantôt en gros flocons duveteux, tantôt en minces cristaux. Du blanc recouvrant Manhattan à perte de vue. Et depuis deux jours, les New-Yorkais avaient pu profiter d’une légère accalmie. Mais voilà que les petits pions recommençaient à tomber dru. Fins, givrés, cinglants. Du ciel noir, ils semblaient surgir de nulle part, et tourbillonner avant de s’écraser. Celestina les sentait heurter ses joues.
Mais elle ne les voyait pas.
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