L'Astre de La Havane (French Edition)

Marie Compagnon · Chapitre 2 sur 37

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L'Astre de La Havane (French Edition)

Le souffle court, elle se faisait toute…

2

CELESTINA

Mai 1950

Le souffle court, elle se faisait toute petite, accroupie derrière une voiture à la carrosserie bleue. Elle serrait ses poings, le cœur battant à tout rompre. Elle craignait qu’il puisse la découvrir, guidé par son sang qui affluait bruyamment jusqu’à ses tempes, dans un rythme puissant et saccadé.

Elle aurait dû essayer de fuir, ou de se cacher autre part, là où il ne pourrait pas la retrouver. Se dissimuler, c’était une pratique devenue familière ces dernières années. Au point que Celestina excellait.

Si seulement elle pouvait atteindre l’autre rangée de voitures, de l’autre côté de la voie. Si seulement elle pouvait s’éloigner encore un peu…

Elle rassembla tout son courage, ne quittant pas des yeux l’endroit vers lequel elle comptait s’élancer. D’ici quelques secondes, une Cadillac passerait à côté d’elle. Elle courrait à côté, s’en servirait comme d’un paravent, jusqu’à pouvoir investir sa nouvelle cachette. Ce serait le moment où jamais. L’occasion était trop belle, elle ne se représenterait pas.

Cinq… Quatre… Elle inspira profondément, retint l’air dans ses poumons. Trois… Elle se redressa un peu, prête à bondir. Deux… Un…

— Ah ! Je t’ai eue !

Celestina sursauta en même temps qu’elle se relevait. Elle n’avait pas eu le temps de déguerpir avant qu’il ne mette la main sur elle. Une petite main pas plus grande que la sienne, celle d’un enfant.

Elle était tellement déçue… Elle n’avait tenu que dix minutes. Et tandis qu’elle exprimait sa contrariété, Adriano souriait, fier de lui.

— Je suis sûre que tu as triché ! s’emporta-t-elle.

— Pas du tout, je te le jure. C’est seulement que je suis de plus en plus doué. Et j’arrive à deviner tout ce qui se passe ici, lui dit-il en tapotant la tempe de son amie.

Face à Adriano, Celestina ne parvenait jamais à conserver très longtemps un air renfrogné. Ce n’était pas pour rien qu’ils étaient meilleurs amis, depuis l'emménagement du jeune garçon dans l’appartement à côté du sien.

— Allez, viens. On ferait bien de retourner où ton père nous a laissés, sinon il risque de ne pas être content.

Il lui saisit la main et ils rejoignirent, en marchant, l’entrée de service. Ils prirent soin de le faire en passant le plus possible par la pelouse, ce qu’appréciait Celestina. Ce n’était pas tant qu’elle préférait le gazon au bitume. Cependant, en passant par le jardin, l’espace de quelques minutes, elle avait l’impression de faire partie de ce monde qui l’entourait. Un monde de luxe, de fêtes, de plaisirs. Un monde de vacances perpétuelles.

Et jouer les clientes lui permettait aussi de profiter des plus belles vues de l’Hotel Nacional. Celestina trouvait que c’était l’édifice le plus réussi de tout le quartier du Vedado et, peut-être, de toute La Havane. Et rien que pour cela, elle en était reconnaissante aux Américains qui l’avaient construit. D’inspiration coloniale et Art déco, son architecture bénéficiait également d’éléments monastiques. Imposant et majestueux, le bâtiment blanc dominait la promenade du front de mer et la baie. Des étages les plus élevés, on pouvait même apercevoir la vieille Havane. Celestina le savait car elle avait bravé une fois l’interdit, pour se retrouver tout en haut, sur le toit, entre ce qu’elle appelait « les clochers »…

Venir à l’hôtel, c’était jour de fête. Elle n’avait pas le droit d’y accompagner tout le temps son père, car Joaquin ne voulait pas s’attirer d’ennuis. Mais parfois, lorsqu'il partait chercher sa paie, elle pouvait aller avec lui. Et dans ce cas, Adriano faisait partie de la petite expédition, pour la plus grande joie des enfants. Quand il n’y avait pas trop de clients, Celestina et Adriano étaient même autorisés à pénétrer dans le bâtiment. Ils admiraient le hall, parcouraient les salles de restaurant ou les bars, rêvaient dans le cloître à colonnades. Les chambres et les suites leur étaient interdites, comme les couloirs et les piscines. Mais pas les jardins exotiques aux palmiers indolents…

Le Nacional avait à peine plus de vingt ans, et il ne les faisait pas du tout. Pour Celestina, c’était toujours le plus bel endroit qui lui avait été donné de voir. Sans doute parce qu’elle l’observait avec ses yeux d’enfants. Pas comme Joaquin. Pas comme ceux qui y travaillaient, et qui ne pouvaient que constater le fossé existant entre leur mode de vie et celui de la clientèle… Pour eux, ce n’était pas la beauté du lieu qui leur sautait aux yeux. Seulement l’injustice.

Joaquin avait trouvé son premier emploi ici, et n’avait jamais songé à le quitter. Entre le salaire et les pourboires, et le superbe cadre dans lequel il évoluait, il avait de la chance, et il en était conscient. Excepté en ce début du mois d’octobre 1933, quand son bel hôtel avait été le théâtre de la « révolte des sergents »… Joaquin n’aimait pas y repenser. Aussi, il occultait le combat et les scènes qui s’y étaient joués, tout comme les assassinats de certains hauts gradés de l’armée... Maintenant, c’était du passé : Carlos Prío Socarrás était au pouvoir, conférant au pays un relatif sentiment de paix. Et c’était ce qui importait. Car Joaquin Casarei avait assez vécu pour savoir que si les rangs les plus élevés de la société bénéficiaient des réformes menées par des présidents successifs, le peuple ne faisait jamais que les subir.

Pour les enfants, évoluer à l’Hotel Nacional était une bénédiction, un poste à responsabilités. Alors le soir, quand Joaquin rentrait à la maison après sa journée de travail, Celestina et ses deux frères étaient avides d’entendre les anecdotes de leur père. Ils n’en avaient jamais assez. Parfois, Joaquin en rajoutait un peu, juste pour voir davantage briller leurs yeux. Mais son poste de barman l’avait quand même amené à côtoyer les étoiles hollywoodiennes, telles que Buster Keaton ou Errol Flynn. Et bien plus tard, tandis que Joaquin Casarei serait en retraite, il demeurerait connu dans tout le quartier comme l’homme qui avait servi un Bloody Mary à Papá Hemingway, et un Gin Sling à Ava Gardner. Il se murmurerait alors que la femme fatale lui aurait même glissé un « Merci, chéri » en apprenant qu’il avait utilisé le gin Beefeater, son préféré, pour lui préparer son cocktail…

***

— Tu crois que ton père nous emmènera regarder les étoiles ce soir ?

Ils étaient parvenus à l’entrée de service et Adriano dévisageait Celestina en lui posant la question, anxieux, la tirant de ses songes.

L’observation des étoiles… Ce rendez-vous régulier lui était précieux. Adriano était arrivé à La Havane avec sa mère, quelques années auparavant, et Joaquin était ce qui se rapprochait le plus d’une figure paternelle pour lui. Ce n’était pas pour rien qu’il était devenu « Oncle Joaquin », alors qu’aucun lien ne les unissait réellement. Enfin, sauf ceux du cœur… C’étaient ceux qui importaient le plus.

— Je ne sais pas, répondit Celestina.

Et c’était vrai. Elle ignorait si son père était de service ce soir.

Joaquin avait toujours été un passionné d’astronomie. Il connaissait tout ce qu’il y avait à savoir sur les étoiles et les constellations. S’il avait pu choisir, il aurait passé sa vie à les étudier, les contempler. Mais il avait appris depuis bien longtemps que l’existence décidait quelquefois à notre place. S’il n’avait jamais pu recevoir d’instruction supérieure, il continuait d’admirer les astres, et il avait converti à sa passion chacun de ses enfants. Ernesto et Clemente, ses aînés devenus plus âgés, délaissaient dorénavant ces rendez-vous pour noctambules, remplacés par Celestina et Adriano. Les étoiles… En dessous d’elles, on était tous égaux.

Enfant, depuis sa campagne, Joaquin les voyait mieux. Même les premières années après son emménagement à La Havane. Mais dernièrement, avec le développement des éclairages nocturnes, il devenait de plus en plus ardu de les observer. Parfois, quand le ciel était dégagé de tout nuage, et qu’ils se concentraient très fort, ils y parvenaient malgré tout.

Adriano se lançait, d’une main à l’autre, un caillou, pour occuper son temps. Celestina scrutait, avec autant de curiosité qu’elle aurait examiné un sujet de biologie, une mère et sa fille passer non loin de là. La femme arborait une robe sous le genou, faite d’un tissu à rayures bleu et blanc, souple, qui suivait le mouvement de ses courbes tandis qu’elle marchait. La tenue de son enfant, dans une cotonnade à gros carreaux, était agrémentée de boutons roses en nacre, assortis à des rubans. Même en considérant son habit du dimanche, Celestina n’avait pas souvenir d’avoir porté de robe aussi belle que celle-ci… Surtout pas pour un jour « ordinaire ». Elles devaient être Américaines. Ce n’était pas l’époque de l’année privilégiée par les Européennes.

La porte de service s’ouvrit, faisant tressaillir les deux enfants perdus dans leurs pensées. Un sourire se glissa sur leur visage doré, quand ils reconnurent Joaquin sortant du bâtiment.

— Je suis désolé, j’ai mis plus de temps que prévu. J’ai voulu aller voir comment se débrouillait le jeune homme qu’ils ont embauché avant-hier. Le pauvre, il avait oublié le club soda dans son Old Fashioned et ne savait pas comment confectionner un Manhattan, expliqua-t-il.

Il réajusta son chapeau, et prit dans les siennes la main de chacun des enfants. Et tous trois se dirigèrent vers la sortie.

— Il y a donc un nouveau ? demanda Adriano.

— Tout à fait. C’est Manolo, un jeune qui arrive de la province de Matanzas.

— Pourquoi il vient ici et qu’il ne reste pas chez lui ? s’enquit Celestina.

— Ses parents préfèrent : ils espèrent qu’il aura une belle vie, avec un bon emploi.

— Parce qu’ils ne travaillent pas, à Matanzas ? renchérit le petit garçon. 

— Bien sûr que si, Adriano. Tout le monde doit en passer par là. Mais dans cette province, il n’avait le choix que des travaux agricoles : les caféiers ou la canne à sucre.

Quelques années plus tôt, Joaquin avait également quitté sa région de Pinar del Río, aux terres fertiles, dédiées à la culture du tabac. Lui aussi était arrivé à La Havane avec le rêve d’un avenir meilleur. En définitive, il ne s’en sortait pas mal, et mieux que bien d’autres. Mais il avait beau aimer sa ville d’adoption, Joaquin ressentait toujours un petit pincement au cœur quand il fermait les yeux et revoyait sa terre natale. Les vallons et les collines. Les plantations de tabac. Et les fermes qui y étaient rattachées. Et les feuilles qui y séchaient. Et au loin, perdue plus à l’ouest, la chaîne de montagnes de la Sierra de los Órganos…

Lui aussi avait dû se faire à un nouvel environnement, bien avant Manolo. Et il en saisissait toutes les raisons.

— Vois-tu, pouvoir travailler dans pareil établissement, c’est un avancement certain pour les gens tels que nous. C’est prestigieux, comme référence…

Celestina comprenait mieux que ne pouvait l’espérer son père. Elle jeta un coup d’œil par-dessus son épaule, son au revoir au Nacional. Avec lui, ce ne serait jamais un adieu : ils partageraient toujours des rendez-vous.

— Manolo m’a dit que ses parents étaient si fiers, qu’ils parlaient de sa place de barman à toutes leurs connaissances, y compris au boucher. La prochaine fois qu’il leur rendra visite, Manolo sera certainement accueilli comme une célébrité par tout son village.

Et Adriano ouvrit des yeux ébahis à cette simple évocation.

Avec des températures encore assez douces et suffisamment de temps devant eux, ils ne se voyaient pas rentrer en bus.

Joaquin ralentit le pas, avant de regarder de chaque côté de la chaussée. Aujourd’hui, il y avait peu d’automobiles : ils traversèrent la rue sans se presser. Il leur était plus agréable de retourner dans leur quartier en passant par le Malecón. Bien que semblable, le spectacle n’était jamais parfaitement identique depuis le front de mer.

En cette matinée, le soleil éclaboussait les flots, et ceux-ci brillaient presque férocement, comme si de l’or avait remplacé le sel. C’était cela aussi, le Malecón : une jetée si bien placée, qu’elle s’étirait de l’est à l’ouest, du levant au couchant, toujours empreinte de lumière.

Sur la promenade, il y avait quelques badauds qui déambulaient, marchant nonchalamment. Pour la plupart, il s’agissait de touristes : les Cubains et l’avenue Maceo, c’était surtout une histoire d’amour à la tombée du jour, quand le disque doré s’apprêtait à plonger dans l’immensité bleue.

Il était facile de faire la différence. En premier lieu, les habitants originaires de l’île ne portaient pas de lunettes de soleil, ou alors seulement les bourgeoises ou les gravures de mode. Mais la plupart du temps, les verres teintés n’habillaient que les visages des étrangers. Ensuite, il n’y avait que les Havanais pour pêcher depuis là. Certains, par passion. D’autres, par obligation. C’était le marché le moins onéreux de la ville puisqu’il était gratuit, et on en repartait avec du poisson on ne peut plus frais.

Les enfants lâchèrent la main de Joaquin et s’élancèrent, pour chasser les goélands et l’ennui. S’arrêter quelques instants, ne plus bouger le temps qu’ils reviennent, et se remettre à courir. À s'agiter. À rire. Bruyamment et sans retenue. Pour que chaque seconde compte.

***

La Habana Vieja … Joaquin, Adriano et Celestina rentrèrent dans leur quartier de la Vieille Havane un peu avant midi. Vedado était au chic et au moderne, ce que La Habana Vieja était à l’authentique et au coloré. Même à l’heure de la sieste, le quartier vibrait. Et avant le déjeuner, la vie se concentrait davantage dans les bâtiments aux façades jaunes, vertes, bleues ou roses. Des fenêtres ouvertes parvenaient les conversations animées, les bruits des casseroles, et de la musique en sourdine, toujours.

Un chien vieillissant battait lentement de la queue sur le seuil d’une porte, attendant qu'apparaissent son maître ou une gamelle d’eau.

Le soleil tombait à l’aplomb des ruelles et il ne demeurait pas un recoin où s’en protéger. Pas un cercle de pénombre. Aucun renfoncement ombragé. Si la peau mate des Casarei ne craignait pas les rayons dardés depuis le ciel, ils avaient tout de même hâte de regagner leur logement, afin de profiter d'une citronnade bien fraîche.

Dans leur rue, derrière la double-porte écaillée du numéro 32, quatre foyers se partageaient l’espace. Les enfants galopèrent dans l’escalier en bois étroit, en haut duquel Adriano bifurqua pour rejoindre sa mère, tandis que père et fille pénétraient dans leur propre appartement.

— Nous sommes rentrés ! s’exclama Celestina.

— Venez, je suis ici, répondit une voix chantante.

Celestina courut et précéda son père dans la cuisine. Et Carmen Casarei était là, les mains dans la fécule de maïs, en train de confectionner le pudding à la vanille et au citron vert. La mère de famille s’essuya le visage du revers de la main, et recouvrit une de ses pommettes cuivrées d’une poudrée blanche.

— Je vous prépare un natilla pour le dessert. J’ai pensé qu’on pourrait terminer le picadillo en plat principal.

Joaquin se réjouissait à l’idée de manger le hachis de bœuf, au riz et haricots noirs. Celestina quant à elle, avait l’eau à la bouche rien que de songer à l’entremet qu’elle savourerait bientôt. Ce midi, la famille fêtait l’anniversaire d’Ernesto, dix-huit ans.

— Je pourrai mettre la cannelle ? s’enquit l’enfant, qui ne lâchait pas la table des yeux.

— Ce sera avec plaisir, répondit sa mère. Les meilleures recettes sont celles que l’on prépare à quatre mains. Et j’en cherchais justement deux supplémentaires pour saupoudrer la cannelle…

— Alors je tombe bien ! se réjouit Celestina.

— On ne peut mieux, mi cielo.

Joaquin embrassa sa femme à la naissance des cheveux, ce qui déclencha son rire. Avec délicatesse, il sortit de sa poche un mouchoir blanc cassé qu’il tint dans le creux de sa main gauche, tandis que sa main droite en ouvrait les pans. À l’abri dans le morceau de tissu, deux fleurs patientaient. Il avait veillé à ne pas les écraser et se voyait soulagé de les trouver intactes, bien qu’un peu défraîchies.

— Tes préférées : des mariposas, se contenta de dire Joaquin. C’est un de mes collègues qui m’en a donné tout à l’heure, une pour chacune de vous…

Carmen ne l’écoutait déjà plus. Elle prit une des grappes et passa les pétales blancs sous son nez, avant de piquer la fleur derrière l’une de ses oreilles. Elle fit de même avec l’autre mariposa, dans les cheveux de Celestina, qui gloussait de plaisir.

Joaquin Casarei retourna à l’encadrement de la porte, son poste d’observation, contre lequel il s’adossa. Parce qu’il trouvait toujours autant plaisant d’admirer sa compagne. Il n’avait peut-être pas les moyens de lui offrir les plus jolies toilettes, mais Carmen demeurait la plus belle femme de toute La Havane. Et elle n’avait pas besoin de noir sur les yeux, ou de rouge sur sa bouche. Même ainsi, avec ses cheveux d’ébène relevés et son tablier chamarré, les années ne semblaient pas avoir eu prise sur elle : Carmen était la sensualité incarnée, dans ses moindres gestes.

Contrairement à son mari, Carmen avait vécu toute sa vie à La Havane. Ils s’étaient rencontrés un soir d’été, alors qu'une pluie orageuse balayait la baie. Joaquin était entré, presque par hasard, poussé par le déluge qui s’abattait dans les rues, dans un bar à la devanture qui ne payait pas de mine. Entre les tables, des danseurs évoluaient parmi des clients venus profiter de la vue ou du rhum ambré qu’on y servait. Joaquin faisait partie de ces hommes qui ne buvaient quasiment jamais. En revanche, il n’avait pu détacher ses yeux de la magnifique danseuse qui se mouvait au son de la salsa, puis du mambo. Enfin… Lui, comme tous les autres. S’il était capable de chanter ou de frapper des mains en rythme, Joaquin Casarei avait toujours eu le complexe du « danseur idiot », persuadé d’avoir deux pieds gauches. Carmen l’avait également remarqué : c’était le seul qui ne lui avait pas offert de verre. Alors elle s’était chargée elle-même de lui en proposer un. Là encore, chose étonnante : il avait refusé. Et elle avait été suffisamment surprise pour s’en retrouver charmée. Entre deux ginger ale, Joaquin lui avait révélé son secret, son inaptitude à danser. Carmen s’était mise en peine de le contredire. Et cela perdurait depuis vingt-deux ans. Désormais, Joaquin Casarei était enfin devenu un bon partenaire, à l'unique condition de danser avec sa femme, la seule à qui il souhaitait faire tourner la tête…

— Où sont les garçons ? voulut savoir Joaquin.

— Bartolomé les a emmenés regarder une voiture, un modèle importé d’Europe.

Carmen continuait de mélanger la pâte consciencieusement, tout en parlant.

— Le petit voisin a investi dans l’automobile ?

— Pas du tout. Ou plutôt, il me semble que non…, réfléchit-elle tout haut. D’après ce que j’ai compris, il a repéré un véhicule remarquable sur la Calle Galiano, et il souhaitait le faire voir à Ernesto et Clemente.

Puis elle ajouta, d’un air absent :

— Si tu crois que je fais attention à tous les mots qui sortent de la bouche de Bartolomé… Au moins, cela m’a laissé suffisamment de temps pour préparer un gâteau surprise à notre fils. Dix-huit ans… J’ai l’impression pourtant, qu’hier encore, il était bébé dans mes bras…

Celestina ne quittait pas le mélange des yeux, son imagination savourant déjà ce que son palais dégusterait bientôt… Alors que sa mère se perdait dans ses souvenirs, la fillette lui attrapa des mains la cuillère en bois, ce qui lui valut un coup de torchon et des chatouilles.

— Tu n’es pas possible, chica ! La gourmandise est un vilain défaut. Ne te l’a-t-on jamais dit ?

— Ce n’est pas de la gourmandise : on a besoin de manger pour grandir, se défendit Celestina. Et moi, je suis la plus petite de la maison, ce qui fait que j’ai plus besoin de manger que vous autres.

Sa mère leva les yeux au ciel, en souriant, et son père quitta la cuisine pour lire son journal, dans son fauteuil.

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