L'Astre de La Havane (French Edition)
Depuis le douloureux échange de 1956, toute…
15
CELESTINA
Depuis le douloureux échange de 1956, toute conversation ayant trait à la politique était proscrite chez les Casarei. Quand Celestina réceptionnait une paire de pointes, un filet à chignon, ou de nouveaux rubans, elle ne le mentionnait qu’à ses parents. Elle admirait le contenu de la boîte qui lui était adressée, poussant des « Oh ! » et des « Ah ! » en même temps qu’elle le découvrait.
Des colis de Marta Batista, elle n’en avait jamais reçu d’aussi énorme : elle n’avait pas pu attendre d’être chez elle pour l’ouvrir, et l’avait déballé sous le regard brillant d’Evy qui, comme elle, ne tenait pas en place. Ensuite, Celestina avait replié consciencieusement le cadeau et l’avait rangé dans sa boîte, renoué le ruban, et prit le chemin du retour.
En entrant dans l’appartement, elle avait foncé jusqu’au salon, appelant sa mère à tue-tête pour qu’elle la rejoigne.
— Oh là ! Je croyais qu’à dix-huit ans, on devenait plus sage…, plaisanta Carmen. Pourquoi donc un tel raffut ?
Elle se tut à la vue du paquet.
— Est-ce qu’il vient de… ?
Et Celestina approuva, en hochant la tête.
— C’est bien cela.
Elle défit le ruban rose qu’elle avait renoué un peu plus tôt, en prenant son temps, curieuse de découvrir le contenu, tout comme sa mère. Celestina enleva ensuite le couvercle et écarta les pans de papier soie, du même rose dragée que le ruban. Un tissu noir se dévoilait, brodé de fil d’argent et d’or, et décoré de pierreries – vraisemblablement, des perles de verre – qui jouaient avec la lumière avant de la renvoyer de tous côtés.
Celestina agrippa le bustier bordé de plumes foncées et souleva le tutu pour le faire sortir de la boîte, avant de le placer contre elle.
— Regarde-moi ça…, s’enchanta Carmen. Eh bien, elle ne se moque pas de toi. Je ne sais même pas combien peut valoir une tenue pareille…
Carmen le toucha, d’abord du bout des doigts, puis à pleines mains, admirant la confection et les finitions. C’était là une ouvrière de talent, que celle qui avait cousu semblable chef-d’œuvre de tissu.
— Et cette jupe…, continua sa mère.
Au regard courroucé que lui jeta sa fille, elle se reprit :
— Pardon, ce tutu.
L’erreur de vocabulaire fut vite oubliée par Celestina qui s’écria :
— Il y a huit plateaux, tu te rends compte ? Huit plateaux !
Et plus impressionnantes encore étaient les broderies sur le plateau supérieur. Elles décrivaient les branches d’une étoile, dont le centre était la danseuse dans le justaucorps. Coudre du tulle ne devait pas être chose aisée, se dit Carmen qui n’entendit pas rentrer son mari.
— Un nouveau cadeau ?
Depuis la crise avec Clemente, Joaquin se posait de nombreuses questions. Il semblait perpétuellement fatigué, le poids du monde sur ses seules épaules, ou presque. Et il en venait à considérer ce lien avec les Batista d’un autre œil, même s’il ne s’y voyait pas mettre fin, craignant de briser le cœur de sa fille.
— C’est la première fois qu’il s’agit d’un tutu de scène. Regarde comme il est joli ! s’extasia Celestina.
— Oh oui, c’est de la belle ouvrage ! confirma Carmen.
— Normalement, madame Batista ne m’envoie que des justaucorps et des pointes. C’est pour que je sois la plus belle le soir du 31.
Joaquin se gratta la tête, un brin perdu.
— Pourquoi ? Que se passe-t-il le 31 ?
Son épouse soupira bruyamment, jouant l’exaspération :
— Quand on dit que les hommes ne sont pas attentifs à ce qu’on leur raconte… Ta fille se produit devant la famille Batista et tous leurs invités, au Palais présidentiel. J'espère que cela ne t’était sorti de la tête, quand même !
— Non, bien sûr que non, répondit Joaquin.
Il retroussa ses bras de chemise et sourit à sa femme et à sa fille, avant de se diriger vers l’étroite salle de bain. Il fit couler un peu d’eau, s’en aspergea le visage. Il avait complètement oublié cette invitation. Depuis quelques jours, il sentait l’anxiété le gagner, sans trop savoir pourquoi. S’il osait, il reviendrait sur son accord et interdirait à Celestina d’aller se produire devant tous ces gens qui ne la connaissaient pas, ne la méritaient pas. Mais comment refuser quoi que ce soit au regard implorant de sa fille ? Et comment repousser madame Batista ? Il tâcherait de fermer les yeux. Au moins, encore un peu.
Joaquin avait beau essayer de faire illusion, Carmen n’était pas dupe. Pour ce qui concernait son mari, elle pouvait saisir la moindre de ses émotions ou de ses questions. Un quelconque frémissement des paupières, une contracture de la main, un rire un brin nerveux, elle pouvait tout interpréter. Le problème ne résidait pas dans un simple amoncèlement de tissus et de verroteries, mais remontait au départ de leur aîné.
Des nouvelles de Clemente, Joaquin n’en avait pas. Et il ne cherchait pas à en avoir. Seules certaines parvenaient à Carmen, par l’entremise d’Ernesto, qui les lui murmurait quand elle cuisinait, assourdies par les crachotements du transistor. Depuis le départ de son fils aîné, ce n’était pas la douleur d’un orgueil blessé qui obscurcissait l'existence de Joaquin, mais bien la peine. Il ne pouvait tirer un trait sur l’irrespect que Clemente lui avait témoigné, sans réussir cependant à l’effacer de sa vie, se demandant quotidiennement ce qu’il advenait de son fils. Certains bruits avaient bien couru, dans toute La Habana Vieja, le 13 mars 1957. Les mauvaises langues chuchotaient que Clemente faisait partie de la troupe castriste ayant participé à la tentative d’assassinat sur Fulgencio Batista, à la suite de laquelle un sentiment confus s’était emparé de Joaquin. D’un côté, il avait été rassuré d’apprendre que son fils était toujours vivant. De l’autre, il avait passé plusieurs semaines à craindre pour sa vie et celle des siens, à l’idée que le couple présidentiel parvienne à la même conclusion. Si le président avait pu s’enfuir in extremis par un escalier dérobé et épargner sa vie, les conséquences seraient terribles pour les coupables… En définitive, ce ne devait être que des racontars puisqu’aucun officier de police ou membre de l’armée ne s’était présenté à la porte des Casarei, et Celestina continuait de recevoir des cadeaux de madame Batista.
Jusqu’à récemment, Joaquin se rassurait à la façon qu’avait son épouse de chanter en cuisinant, ou de s’accrocher une fleur derrière l’oreille. Carmen savait ce qu’il advenait de Clemente, et cette apparente légèreté figurait comme la preuve que son fils allait bien.
Il y a peu, il en avait eu confirmation : lors d’une de ses nuits sans sommeil, dans la pénombre de leur chambre, Joaquin avait entendu Carmen lui murmurer des nouvelles de Clemente. Elle le croyait endormi, et lui parlait tout bas de leur aîné. Le lendemain, luttant cette fois contre Morphée, les yeux fermés, il se rendit compte que Carmen répétait la même scène : elle lui chuchotait que leur fils était en bonne santé, et qu’il avait rejoint les collines et la bande de guérilleros. En journée, lui, ne voulait rien savoir ; elle, ne souhaitait rien lui dire. Mais chaque crépuscule venu, il était désireux de recueillir ce qu’elle avait à lui apprendre.
Optimiste dans l’âme, Carmen se disait qu’un jour, père et fils seraient de nouveau réunis. Et c’était ce qui lui permettait de profiter du moment présent et du sourire de sa fille qui tournait sur elle-même, le tutu toujours plaqué devant elle. Elle aussi avait souffert du départ de son frère, et de ses mots, dirigés contre elle. Ernesto l’avait pourtant tranquillisée : Clemente perdait le sens de la mesure dès qu’il était énervé, depuis leur plus jeune âge. L’aîné Casarei reviendrait un jour à la raison, en attendant, qu’elle vive sa vie et sois prête à l’accueillir quand il franchirait la porte. Ce conseil, elle l’avait entendu.
La belle harmonie familiale s’étant quelque peu assombrie, ces deux dernières années, Celestina les avait presque entièrement passées à danser. Quant à l’amitié qu’elle avait partagée avec Adriano, elle avait évolué. S’ils ne jouaient plus, n’allaient presque plus observer les étoiles, ils sortaient régulièrement, rien que tous les deux. Le soir, après le dîner, Adriano venait la chercher et leurs pas les dirigeaient inexorablement vers le Malecón. Ils marchaient, mais le plus souvent, ils dansaient, au son des groupes de musique qui s’improvisaient, à intervalles réguliers. Ils dansaient jusqu’à épuisement, le corps en nage et les vêtements moites.
La semaine dernière avait marqué un tournant quand, sur le chemin du retour, Adriano avait pris la main de Celestina dans la sienne, et qu’elle l’avait laissé faire. Au moment de se dire au revoir, il l’avait embrassée et cela lui avait procuré le même effet qu’un papillon se déposant sur sa bouche.
Depuis, elle avait hâte qu’il recommence.
***
Dans sa chambre, elle alluma le tourne-disque qu’Evelyn lui avait offert à son dernier anniversaire. C’était un cadeau magnifique, si exceptionnel qu’au départ, Celestina l’avait refusé. Evy avait insisté, arguant qu’elle pourrait s’entraîner davantage avec. Alors, suivant ses conseils, chaque soir, elle déposait sur la platine un disque composé par Léo Delibes ou Léon Minkus, s’allongeait sur son lit, fermait les yeux, et marquait les chorégraphies apprises dans la journée avec ses mains. De se voir ainsi danser, en esprit, l’aidait à bien enregistrer les pas, à se les fondre dans la mémoire.
Pas aujourd’hui.
Carmen et Joaquin étaient sortis, de même qu’Ernesto, qui passait de plus en plus de temps à l’extérieur, à faire on ne sait quoi, en plus de donner des cours dans une petite école privée.
Comme cadeau de Noël en avance pour Celestina, Adriano avait emprunté le 45 tours de Maria-Teresa Vera à sa mère, et le crachotement du disque prêt à s’élancer emplit la pièce.
Celestina se tenait debout, au milieu de sa chambre, tandis qu’Adriano la regardait, assis sur son lit.
Elle sentait la musique ruisseler dans ses jambes au rythme des premiers accords de guitare de Veinte Años, comme si des notes sortaient du sol pour se fondre dans ses plantes de pieds, et remonter… Remonter…
Les yeux fermés, elle décolla un de ses talons du carrelage, puis fit de même de son autre pied, dans un hypnotique mouvement de balancier. Et la mélodie se répandait, jusque dans ses hanches, qu’elle commença à faire rouler.
Ses mains sur ses cuisses, ses épaules relâchées, la guitare et le duo de voix s’infiltrèrent dans toutes ses cellules, dans tous ses globules. Le moindre atome. La musique affluait vers chaque parcelle de son être, portée par les pulsations d’un courant rouge sang.
Et sa tête oscillait doucement sur son cou souple.
“Fui la ilusion de tu vida un dia lejano ya…”
Elle leva les bras lentement, mollement, ses doigts effleurant ses cheveux, avant de décrire de gracieux mouvements dans les airs. Elle ressentait toute la mélancolie des paroles, cet amour qui s’éloigne. Elle ne dansait pas la musique, elle l’interprétait.
Celestina avait toujours les yeux fermés quand elle sentit les mains d’Adriano se déposer sur ses hanches. Il se colla à elle, et elle perçut les battements de son cœur dans son dos. Il bougeait à son rythme, et il baissa la tête jusqu’à frôler des lèvres le cou de Celestina.
Ils restèrent ainsi un moment, à danser l’un contre l’autre, même quand la musique arrêta d’enchanter le disque. Ils ne s’en rendirent pas compte, puisqu’ils continuaient de l’entendre. Les mélodies s’étirent pour ceux qui sont amoureux.
En gardant le rythme de cette habanera entendue d’eux seuls, Celestina se retourna. Ses paupières toujours closes, mais pas celles d’Adriano, qui la dévorait du regard. La courbe de ses pommettes, ses longs cils, l’os fin de sa mâchoire, le duvet de ses joues, et ses petits cheveux naissant à la base de son front. D’elle, il aimait tout. Il n’avait rien décidé, rien prémédité. C’était une évidence, apparue sans même qu’il ne s’en rende compte. Aussi, il ne pouvait pas dire s’il l’avait aimée à force de passer tout son temps libre avec elle, ou si cela avait eu lieu bien avant, au moment même où elle lui avait été présentée.
Il s’en moquait. En ce moment, elle n’était qu’à lui.
Il prit son visage entre ses mains, et déposa ses lèvres contre les siennes. Elle lui rendit son baiser, avant de goûter la saveur de sa bouche.
Quand il se détacha d’elle, éloignant son visage du sien, elle ouvrit enfin les yeux et les planta dans ses iris. Il n’avait jamais été regardé comme cela.
Ses doigts sur son torse, elle commença à défaire les boutons de sa chemise. Il mit sa main sur les siennes, lui demandant en silence si elle était sûre d’elle. Elle l’embrassa pour toute réponse, et se focalisa de nouveau sur les boutonnières, dans lesquelles elle faisait passer les petits boutons de plastique blanc.
Il enfouit son visage dans ses cheveux, tandis qu'elle lui enlevait sa chemise. Ensuite, elle agrippa le bas de son débardeur, le fit remonter sur sa peau jusqu’à le lui passer par la tête. Et il se laissa faire.
Hypnotisé, il la regarda déboutonner sa robe, et l’étoffe de tissu glisser sur le carrelage dans un frissement de coton.
Gênée de se retrouver en petite tenue face à lui, elle frémit. Il la prit dans ses bras pour la rassurer, la serra fort, avant de la soulever, plume légère pour son corps d’athlète, et de la mener jusque sur son lit, où il la déposa, présent précieux.
Leurs doigts se cherchèrent, leurs jambes entrelacées, leurs lèvres ne quittant pas la peau de l’autre. Quand il s’enfouit en elle, elle ne ressentit aucune douleur. Elle ne vit que ses prunelles qui plongeaient dans les siennes. Elle ne sentit que sa main repousser une mèche sur son visage, et son cœur, battre au rythme du sien contre sa poitrine. Elle n’entendit que ses mots d’amour, murmurés à sa bouche, et elle, les lui répéter.
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16
CELESTINA
31 décembre 1958
Une longue berline blanche s’arrêta devant son immeuble. Si auparavant, Celestina n’en avait pas vu d’aussi belles sur le parking de l’Hotel Nacional, elle aurait sans doute été impressionnée, ce qui était le cas de certains habitants du quartier qui, s’ils n’étaient pas déjà dehors, passaient la tête par leur fenêtre.
L’automobile en elle-même, Celestina s’en moquait. En revanche, elle se sentait honorée qu’en haut lieu, on l’estime assez pour venir la chercher en voiture. Elle était devenue importante, et pas seulement aux yeux des siens. Et c’était cela qui lui plaisait et gonflait son cœur de fierté. Un jour viendrait, où elle aurait également son propre véhicule avec chauffeur. Elle s’en fit la promesse.
Elle s’apprêtait à saisir elle-même la poignée, quand Carmen retint son bras.
— Ce n’est pas ainsi que ça fonctionne. Tu dois attendre qu’il fasse le tour et vienne jusqu'à toi.
Et sa mère n’avait pas terminé sa phrase que le conducteur descendit de la voiture et vint se poster près de Celestina, pour lui ouvrir la portière. Elle monta sur la banquette arrière, où se trouvait déjà Evy. Qu’elle était belle, habillée en fuchsia ! Avec ses faux airs de Joan Fontaine version blonde, tous les hommes seraient ce soir à ses pieds.
Carmen déposa sur les genoux de Celestina le tutu dans sa housse de protection et souhaita bonne chance à sa fille, juste avant que le chauffeur ne referme la portière. Il était pressé. Il avait des horaires à tenir. On lui avait demandé de ramener Evelyn Paris et Celestina Casarei à dix-huit heures trente au plus tard au Palais, et il était déjà… Un coup d’œil à sa montre lui fit hâter le pas, tandis qu’il retournait à sa place. Il devait se dépêcher.
Au moment où ils démarrèrent, Adriano sortait du porche et Celestina lui adressa un petit salut de la main. Mais il ne lui répondit pas, la mine renfrognée. Quand il avait appris qu’elle allait danser chez les Batista, il s’était fermé. Lui aussi, à force de trop passer de temps avec Clemente puis Ernesto, commençait à avoir quelques idées révolutionnaires qui lui trottaient dans la tête. Qu’ils étaient pénibles avec leur politique, songeait Celestina ! Pour elle, mieux valait profiter de la vie que de se poser des questions auxquelles aucune réponse ne viendrait jamais. Et puis, quel domaine ennuyeux…
— Que tu es belle, Evy ! la complimenta son élève, qui préférait penser à autre chose qu’à Adriano, craignant qu’il ne lui gâche son plaisir.
— Je te remercie, toi aussi tu es très jolie.
Celestina portait une tenue toute simple – elle se changerait avec le tutu dès son arrivée –, mais elle avait fourni un effort quant à son maquillage, ayant eu droit à quelques cours de la part d’Evy. En l’apercevant tout à l’heure, son père s’était crispé et sa mère avait étouffé un petit cri. Celestina leur avait assuré que toutes les danseuses se maquillaient ainsi, avec ces grands traits noirs s’étirant vers les tempes, pour souligner leur regard même du bout de la salle.
— Il faudra que je remette un peu de laque, avant le spectacle, décréta distraitement Celestina en tapotant ses cheveux, pourtant impeccablement lissés vers l’arrière et ramenés en chignon.
Le sujet avait beau s’axer sur l’apparence, Evelyn n’était pas dupe.
— Tu vas bien ? demanda-t-elle sans en avoir l’air.
Celestina lui affirma que c’était le cas.
— Et tes parents ?
— Aussi. Ils sont un peu tristes que je ne sois pas avec eux pour le 31, mais Clemente compte également rejoindre des amis. Ils vont passer la soirée tous les deux, comme du temps où ils étaient jeunes mariés.
— Ah, c’est bien.
— Je suppose que oui…
La jeune fille regarda par la fenêtre : la ville commençait mollement à s’agiter, et les Cubains à sortir. Dans les rues, on n’avait pas encore décroché les ornementations, qui resteraient en place jusqu’au 6 janvier, au moins.
— Et Adriano ? s’enquit Evy. Est-il fier que tu danses devant le Président et sa femme ?
Celestina tourna son joli minois vers Evelyn et soupira :
— Pas vraiment…
Elle n’argumenta pas davantage sa réponse, se contentant de couler un regard vers le chauffeur pour faire comprendre à son enseignante que, pour le moment, il n’était guère opportun de donner des détails supplémentaires.
Evelyn posa sa main sur son bras, compatissante :
— Je saisis... Mais sois persuadée qu’un jour, il découvrira le coût de tout ce travail, de ce sacrifice… T’a-t-il déjà vu danser, au moins une fois ?
— Tu es loin du compte. Des centaines, sûrement des milliers…
— Attends. Tu danses chez toi ? Je croyais que tu n’en avais pas la place. J’espère que tu n’enfiles pas tes pointes : je t’ai dit et répété qu’il ne fallait pas en faire sur le carrelage au risque sinon de te…
— … rompre le cou, termina Celestina.
— Ou pire, une cheville, renchérit Evy.
Celestina haussa un sourcil :
— Une cheville ? Pire qu’un cou ? se moqua-t-elle.
— Bon, d’accord. Peut-être pas pire, mais pas mieux, surtout pour une ballerine, lui garantit Evy.
La jeune danseuse rassura son enseignante : élève modèle, elle l’avait écoutée et ne dansait plus chez elle.
— Je fais uniquement des relevés dans l’escalier des parties communes, pour renforcer mes chevilles et muscler mes mollets.
La voiture freina brusquement : elle venait d’éviter un enfant, dont le ballon avait roulé jusque sur la route. Evy grimaça : son corps avait été projeté vers l’avant et elle avait failli heurter l’appui-tête du chauffeur. Que se passerait-il si Evelyn Paris, en plus de sa chevelure crantée et de sa toilette en soie, exhibait une bosse grosse comme un œuf, en plein milieu du front ? Elle pensa qu’elle l’avait échappé belle, se recula bien au fond du siège, et reprit le cours de leur conversation :
— Tu me disais qu’Adriano t’a déjà vue danser. Était-ce sur de la salsa ou du classique ?
— Des deux. On danse de la salsa ensemble et parfois, je fais une variation sur le Malecón.
— Tu danses sur le front de mer ? s'étonna Evy.
— C’est vraiment plaisant, de danser dehors, affirma Celestina. Je sens la brise et je vois les flots se refléter au clair de lune. Je fais des pas de classique sur des habaneras. Il m'arrive d'improviser en fonction de la musique, ou alors je répète une chorégraphie que tu m’as apprise. Je trouve que cela s’associe agréablement...
— Tu mets tes pointes ?
— Oh non, je ne veux pas user le satin sur le béton. Je danse pieds nus, décréta Celestina comme une évidence.
Evelyn secoua la tête. Un brin trop sauvage pour se satisfaire d’un cadre strict, Celestina s'était inventé une façon de s’en échapper, sans se renier. Elle conjuguait deux cultures, l’une innée, l’autre acquise. Ce mélange semblait la plupart du temps galvanisant. Mais en ayant les pieds dans deux cultures différentes, déséquilibre constant, il fallait prendre garde à ne pas tomber.
***
Cela faisait plusieurs heures qu’elles étaient entrées au Palais présidentiel. Celestina avait eu le temps de voir la salle de réception dans laquelle elle allait danser tandis que le ballet des serveurs, pour tout préparer, était incessant. C’était une pièce immense, aux peintures crème et aux boiseries et moulures dorées à l’or fin. La hauteur des plafonds et des fenêtres invitait naturellement le visiteur à lever les yeux, pour admirer la fresque qui s’étirait sur toute la longueur de la salle, et à laquelle étaient suspendus deux lustres spectaculaires. Et, parachevant le décor, des miroirs sur trois des quatre murs, renforçaient l’impression d’infini.
En avisant le sol, fabriqué avec cette saleté de marbre aussi brillant que glissant, Celestina avait eu des sueurs froides. Heureusement pour elle, Evy veillait au grain : prudente, elle avait emporté un petit pot à confiture rempli de colophane, une résine qui donnerait aux pointes une meilleure accroche et éviterait à la ballerine de déraper.
Celestina avait eu le temps de s’échauffer et de marquer ses chorégraphies dans l’espace – elle danserait en plein milieu de la salle de réception. Depuis, elle attendait, dans un salon attenant, qu’on l’appelle.
D’où elle était, lui parvenaient les pépiements de conversations badines, le tintement des verres, les éclats de rire. Pour l’heure, elle n’avait qu’entraperçu madame Batista. Cette dernière avait semblé troublée à Evy. Toujours considérée comme une expatriée aux yeux de tous, la trentenaire se tenait tout de même informée de ce qui se déroulait dans l’île. Elle n'ignorait pas que les hommes d’Ernesto Guevara et de Rolando Cubelas avaient pris le contrôle de Santa Clara. Elle connaissait la longueur des guerres de position, s’évanouissant parfois de la même façon qu'elles étaient apparues, sans laisser de trace.
Un serveur surgit à la porte, au cas où elles auraient désiré quelque chose. Aussitôt, Evy le rejoignit et baissa la voix, avant de demander :
— Savez-vous ce qu’il se passe ? Je trouve tout le monde fébrile, depuis notre arrivée.
Le serveur regarda derrière lui, à droite, à gauche, et répondit presque en chuchotant :
— Il doit y avoir des choses qui se préparent… Les Batista semblent un peu nerveux. Il faut dire que depuis que les Américains leur ont retiré leur soutien, et que les journalistes ne craignent plus de dénoncer leurs agissements, ils sont plus faibles qu’ils ne l’ont jamais été.
Evelyn se mordit la langue, mais finalement osa demander :
— Sommes-nous en danger, ici ?
Le serveur lui sourit.
— Ne vous inquiétez pas, l’armée cubaine compte près de cinq fois plus d’hommes que les guérilleros de Castro. Que voulez-vous qu’il nous arrive, avec tout ce champagne et ces petits fours ? plaisanta-t-il pour détendre son interlocutrice.
Elle rit, pour se donner du courage. Cette agitation pesait sur elle puisqu’elle se posait depuis quelques mois des questions sur son avenir, si Fidel Castro accédait au pouvoir. Le révolutionnaire était porté par la population, notamment pour ce qui concernait le sentiment anti-américain. En cas de victoire des insurgés, serait-elle considérée comme une Américaine, ou une Française ? Sans doute sa nationalité n’aurait guère d’importance, éclipsée par ses bons rapports avec Marta Batista… Parce qu’elle se souvenait de ce qu’avait donné la dernière révolution à Paris, Evelyn estimait son cou bien trop beau pour qu’on le lui coupe.
Elle se passa nerveusement une main sur la nuque, sans même s’en rendre compte.
— Vous avez raison : tant qu’il y a du champagne, nous sommes sauvés ! joua-t-elle, bravache.
Le serveur allait refermer la porte, quand elle interrompit son geste :
— J’ai oublié : pourriez-vous nous rapporter un plateau ?
— Un plateau ? répéta-t-il.
Il aurait bien demandé pour quelle occasion, il ne s’en sentit pourtant pas le droit, ces dames faisant partie des invités du couple présidentiel. Il se contenta de répondre :
— Très bien, je vous l’apporte de suite.
Et moins de deux minutes plus tard, il mit dans les mains d’Evy un superbe plateau en argent poinçonné.
— On m’a également chargé de savoir si mademoiselle était prête ? Ce sera bientôt à elle, les informa le serveur.
— D’ici deux minutes, elle pourra entrer en scène, lui assura Evy.
Jusque-là plutôt calme, Celestina ressentit une bouffée d’angoisse étreindre sa poitrine. C’était une de ces occasions spéciales qui font que votre avenir se joue peut-être, là, en quelques minutes. Sur l’échelle qui la mènerait un jour au sommet, ce 31 décembre figurerait sûrement comme l’un des barreaux. Après son court programme, la jeune Cubaine rencontrerait des personnalités qui pourraient l’aider à percer. Elle se demanda comment il était possible de se sentir si nerveuse et impatiente à la fois. Puis ses pensées se dirigèrent vers Adriano, le calme dont il essayait toujours de faire preuve, sa façon de veiller sur elle. Celestina ferma les yeux, voyant le visage de son amoureux sous le voile de ses paupières, et inspira doucement, trois fois. Quand elle les rouvrit, l'angoisse l’avait quittée, la sérénité s’était imposée.
Evy rejoignit Celestina pour déposer le plateau, sur lequel elle déversa le contenu du pot à confiture.
— Décidément, tu es une vraie princesse. Qu’une danseuse écrase de la colophane sur un plateau d’argent massif, ce doit être une première !
Craignant qu'il ne glisse sur le marbre, Evy offrit sa main à Celestina pour qu’elle se lève de la banquette, et foule les gros morceaux de résine. Ils craquaient sous ses pieds, se déposant en poussière collante sur le satin et le cuir de ses pointes, dans un bruit familier. Toujours soutenue par Evy, Celestina fit plusieurs relevés en première, afin d’imprégner de colophane la plate-forme de ses chaussons.
Sur pointes, la jeune danseuse dépassait de plus d’une tête son enseignante, et elle s’en amusait quand quelqu’un donna trois coups secs contre la porte. Il était l’heure.
Celestina enleva le châle de ses épaules, et son attitude changea. Elle entrait dans la peau de son personnage, se reconcentrait, se tenait prête à éclore aux yeux de tous. Elle suivit le serveur, Evy sur les talons.
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17
CELESTINA
Quand elle entra dans la salle de réception et s’avança, majestueuse, vers la portion de marbre qui ferait office de scène, on s’écarta sur son passage. Celestina irradiait, autant par sa beauté que par son attitude un brin hautaine – juste ce qu’il fallait pour faire sentir aux autres qu’elle n’était pas du même monde qu’eux mais les valait bien, malgré leurs bijoux et leurs comptes en banque garnis.
Elle se dirigea vers le centre de la pièce : les invités avaient été repoussés, refermant eux-mêmes le grand cercle dans lequel Celestina évoluerait.
Il avait été décidé qu’elle débuterait par la danse napolitaine, son tambourin dans une main, et une coiffe avec quelques rubans virevoltant, au sommet de sa tête.
Elle se plaça en cinquième position, et attendit que montent les premières notes, jouées par l’orchestre relégué dans un coin de la salle. Elle était prête, le pied gauche pointé à l’arrière, le bras gauche en couronne ouverte, et son bras droit tenant le tambourin contre sa hanche.
Quand retentit la première mesure, Celestina se projeta dans les airs avec un temps levé, et Evy s’arrêta de respirer. Elle ne faisait pas que l’accompagner du regard, murmurant chaque pas : dans sa tête, elle dansait avec Celestina. Dans sa tête, elle était à la place de Celestina. Les relevés au genou en descendant, étaient les siens. Tout comme les entrechats battus. Ou les relevés en se déhanchant. De même que les enveloppés soutenus. Evy dansait par procuration et savourait l’admiration des invités comme si elle-même la méritait.
Au contraire d’elle, Celestina ne voyait personne. Elle ne pouvait dire s’il s’agissait d’un moyen de se protéger du trac, ou d’un état de fait : quand elle dansait, elle se moquait de tout le reste. Le monde pouvait bien s’écrouler, tant que cela n’impactait pas sa scène, elle ne percevait rien. Pour elle, cette variation était un jeu, une façon de détourner l’attention du prince Siegfried, en proie aux tourments de l’amour, envoûté par la blanche Odette. Quand arriva la diagonale en remontant, elle étincelait, son tambourin tapant au rythme de ses relevés, avant d’être exhibé sur les sauts.
Suite aux emboîtés du manège final, Celestina s’arrêta de bouger en même temps que la dernière note de musique s’échappa. Le menton dressé, les bras en couronne, sur une jambe pointée, elle n’eut pas à attendre : les applaudissements retentirent aussitôt. Elle ne les écouta pas. Elle avait autre chose à faire, bien plus importante : danser Odile.
Celestina enleva sa coiffe aux rubans et la tendit à Evy, de même que son tambourin, et partit se replacer. Au-dessus de l’océan de têtes laquées, gominées, frisées, lissées, blondes, brunes ou rousses, elle chercha le chef d’orchestre. Elle lui adressa un simple mouvement de paupières et il abaissa sa baguette claire. Celestina disparut sous les plumes. Elle accueillit la harpe avec un grand battement arabesque, passé piqué. Odile se lançait. Il n’y avait plus d’enjôleuse Napolitaine, pas même de Cubaine. Il n’y avait qu’un Cygne noir devant éclipser le souvenir d’un Cygne blanc, aux yeux d’un prince.
Elle était seule avec elle-même, avec sa respiration qu’elle tentait de maîtriser, pour ne pas la laisser devenir trop bruyante. Elle dansait comme si sa vie en dépendait, comme si une mauvaise posture d’arabesque risquait de causer sa perte. Elle dansait comme si elle n’avait pas de lendemain, comme si ce jour figurait le dernier. Il n’y avait ni belles toilettes, de mousseline ou d’organza, ni papillon, ni smoking. Il n’y avait qu’une ballerine portée par la musique. Toute son existence, il lui avait semblé attendre ce moment, au rythme d’un hautbois.
Ses grands jetés et ses sissonnes attitudes étaient stupéfiants, jamais grand écart sauté n’avait été si haut. Ses bras se mouvaient avec l'élégance des ailes d’oiseau. Ses prunelles brûlaient l’assemblée, toujours sans les voir. La cambrure de ses pointes, sa légèreté, la facilité avec laquelle elle abordait les pas les plus difficiles… Elle conjuguait force, précision, et grâce.
Evy écrasa sur sa joue une larme, émue, comme un sculpteur, lorsqu’il considère sa plus belle pièce achevée. Parce que c’était ce qu’elle avait fait : elle avait sculpté. Taillé. Façonné. Son oisillon s’élançait hors du nid. Et elle lui prévoyait un destin grandiose. Ce n’était pas qu’un jour Celestina deviendrait l’étoile de La Havane, puisque ce soir, elle prouvait déjà qu’elle était son astre, survolant les quartiers bourgeois et populaires de ses tours piqués et déboulés, brillant au-dessus de la baie des Caraïbes aux reflets d’or et d’argent.
Le chant du Cygne noir vibra sur l’accord final, en arabesque attitude. Et l’air se figea.
Cette fois, Celestina était prête à ce que retentissent les applaudissements, à les accueillir avec son sourire modeste, tout en sachant qu’ils étaient mérités. Mais ils ne vinrent pas. Toute à sa variation, elle n’avait pas entendu la rumeur s’élever des convives. Elle n’avait pas compris l’agitation. Pas perçu que le couple de la soirée s’était évaporé. Les klaxons et les hurlements de la ville s’étaient dissous sous les archets.
Le trouble gagna le public. Certains semblaient éberlués, se grattant la tête, et veuillant trouver une explication logique en portant à la bouche une main vide de tout cigare. D’autres se poussaient, se ruaient vers la sortie.
Il n’y avait plus de cercle. Plus de ballerine en son centre.
Au milieu de cette folie, Celestina cherchait de l’aide quand des doigts agrippèrent son bras. Evelyn l’attira contre elle, comme pour la protéger du danger que représentaient les autres.
Du dehors, parvinrent les bruits de coups de feu. Et des convives hurlèrent.
— Evy ! Evy, que se passe-t-il ?
Evelyn enleva son étole et en couvrit les épaules de Celestina, qui semblèrent plus frêles que jamais.
— Les Batista, lui répondit son mentor, ils ont fui. Ils ont profité de ton arrivée parmi l’assemblée pour quitter le Palais.
— Qu’est-ce que ça veut dire ? s’inquiéta Celestina.
— Je l'ignore, et je crois que personne ne le sait non plus. Mais ce n’est pas bon. Cela signifie que les guérilleros sont proches, et qu’il vaut mieux que nous soyons parties du Palais quand ils débouleront dans La Habana Vieja. À moins que ce ne soit déjà fait…
Elles parvinrent à sortir par une des doubles portes, et se retrouvèrent agglutinées au milieu d’autres, sur le palier desservi par l’énorme escalier. Il fallait jouer des coudes, s’imposer, avancer avec la marée, sans se laisser happer par elle.
Elles devinaient les marches, sans réussir à les apercevoir, la foule compacte se pressant lentement.
— Fais attention. Prends garde à tes chevilles, lui conseilla Evy.
Dans ce bouillonnement humain, Evelyn faisait figure d’exception. Ses sens aiguisés, ses yeux ne formant plus que deux fentes, elle appelait à elle son esprit logique. Elle en avait vu d’autres. Tout se passerait au mieux si elle parvenait à conserver la tête froide. Bien qu’on la croie superficielle et un brin idiote, elle était plus intelligente que la moyenne et se sentait prête à affronter n’importe quelle situation, quel que soit le moment. L'unique chose qui l’avait étonnée, ce soir, était d’avoir couru jusqu’à Celestina plutôt que de prendre la poudre d’escampette. Evy se débrouillait toujours pour survivre, mais seule. Qu’elle accordât assez de respect et de prix à quelqu'un d'autre qu’elle en situation de crise la rassura : son cas n’était peut-être pas aussi désespéré que certains le lui avaient dit… Enfin, le sort d’une autre personne qu’elle lui importait. Ces dernières années, en plus d'améliorer son espagnol, elle avait réussi à nouer des liens avec quelqu’un. Elle avait appris à aimer, et pas seulement celle que le reflet du miroir lui renvoyait. Pour elle, c’était beaucoup.
Avançant toujours contre Evy, Celestina semblait plus que jamais perdue. L’inquiétude agrandissait ses yeux de biche, lui faisant abandonner ses dix-huit ans pour ses six ans, quand une vague – d’eau salée, cette fois – l’avait emportée au loin. Ce n’était pas Evy qui avait alors volé à son secours, mais ses frères. Clemente avait plongé, sans se soucier de son sort. Ernesto l'avait rejoint, sur les derniers mètres qui le ramenaient au rivage, sa sœur coincée sous son bras. Ce soir du 31, il n’y avait qu’elle. Sans son père, sans sa mère. Sans ses frères. Elle s’agrippa plus fort à Evy, ses doigts s’enfonçant dans sa chair, pour être sûre de ne pas la perdre.
Parvenues en bas du grand escalier, une main saisit fermement le poignet de Celestina, surgie de nulle part, venant de l’ombre. Elle laissa s’échapper un cri perçant et chercha à se débattre, quand elle regarda le visage de l’assaillant. C’était Clemente. Elle ne remarqua pas sa barbe ou ses cheveux mal coupés, elle ne vit que ses yeux noirs, les mêmes qu’elle. Fort comme un lion, il arracha sa sœur – et Evy, par la même occasion – du flux qui continuait de déferler vers la sortie. Il aurait pu la manquer, mais le Cygne noir détonait.
Comme l’enfant qu’elle était toujours, Celestina sauta à son cou, passant des bras de son enseignante à ceux, plus musclés, de son frère.
Clemente n’eut pas le temps de savourer cette rencontre : ils devaient agir vite.
— Nous avons été prévenus de la fuite probable de Batista cette nuit, par un infiltré. Les premières troupes commencent à arriver, et dans quelques jours, Fidel fera son entrée.
— Je veux rentrer chez nous, sanglota Celestina.
— Et c’est ce qu’on va faire, lui assura Clemente. Il faut vite que je t’emmène loin d’ici, le Palais sera bientôt assailli par nos hommes. Je refuse qu’ils te trouvent.
Du tumulte s’élevait par moments un cri strident ; une femme eut un malaise.
— Mais… Et Evy ? articula Celestina.
Elle lut dans les yeux de son frère qu’il s’en fichait pas mal. Elle n'avait qu'à se débrouiller, peu importe ce qu’elle risquait. Il lui en voulait toujours d’avoir fait entrer sa sœur dans le nid des Batista. Celestina refusa catégoriquement :
— Je ne peux pas laisser Evy toute seule. Elle ne parviendra jamais jusqu’au Nacional ! S’il te plaît ! Je t'en prie, il faut qu’on l’emmène avec nous…
Clemente ne supportait pas d’être la cause – une seconde fois – des pleurs de Celestina. Il acquiesça, les mâchoires serrées. Il prit la main de sa sœur et l’entraîna à sa suite, en ne passant pas par l’entrée principale, mais en se fondant dans les couloirs, jusqu’à trouver la porte de service des cuisines. Evy les talonnait et, régulièrement, Celestina regardait derrière elle, pour s’assurer qu’ils ne l’avaient pas égarée.
En sortant, l’air frais la saisit, au même titre que si on lui avait jeté un seau d’eau glacé au visage. Les Cubains semblaient survoltés.
Et dans la nuit, un Cygne noir s’enfuit.
***
Au bruit de la porte qui sembla s’ouvrir dans un fracas terrible, Carmen et Joaquin apparurent dans l'encadrement du salon. Ensommeillés l’un contre l’autre dans un fauteuil, ils avaient bien perçu une légère agitation, mais ils avaient mis cela sur le compte du réveillon, de la fête, de la jeunesse.
Seuls Clemente et Celestina pénétrèrent dans l’appartement, Evy resta sur le seuil, regardant derrière elle à chaque grincement, vérifiant qu’on ne les avait pas suivis.
Malgré le vêtement militaire et la barbe, Carmen reconnut immédiatement Clemente et fondit sur lui. Deux ans. Deux ans s’étaient écoulés et son fils n’avait pas changé. Il était un peu plus mince et son visage plus émacié, mais le même feu brûlait à jamais en lui, comme exacerbé par l’habit vert kaki.
Joaquin fut inquiet de voir sa fille trembler. C’était d’autant plus étrange, qu’elle n’était pas en tenue de ville. À sa respiration saccadée, entrecoupée de sanglots, on devinait qu’elle avait couru, dans les rues, encore vêtue de son tutu. Et, comble de l’indignation pour Celestina en temps normal, elle avait toujours ses pointes aux pieds. Le délicat satin saumon était noirci par endroits, quand il n’était pas déchiré. Joaquin frictionna le dos de sa fille, pour la réchauffer d’un froid qui lui glaçait l’intérieur.
Sur la réserve, bien qu’heureux de se revoir, Joaquin et Clemente se saluèrent d’un signe de tête. L’heure n’était pas aux retrouvailles, et Joaquin le comprit rapidement :
— Que se passe-t-il ? Pourquoi tout ce vacarme dehors ?
— Batista et toute sa clique ont fui et nos guérilleros commencent à investir La Havane.
— Comment est-ce possible que tu sois déjà là, s’il vient de partir ? ajouta Carmen.
— Nous étions quelques hommes aux abords de la ville. Et nous avions un de nos sympathisants infiltré au service des Batista : il nous a prévenus que leur départ aurait lieu cette nuit, espérant détourner l’attention avec le ballet…
Et sur ces mots, Clemente indiqua d’un signe de tête sa sœur.
Celestina n’avait été qu’un alibi. Elle se sentit immédiatement idiote et trahie. On ne l’avait pas conviée à montrer l’étendue de son talent à des gens de la haute société. On s’était servi d’elle. On l’avait utilisée, exposée, pour détourner le regard des convives. Écœurée, prise de nausées, elle courut jusqu’aux cabinets.
— Ce n’est pas plus mal qu’elle ne soit pas là, le temps que je vous parle, annonça Clemente quand sa sœur fut hors de vue. Elle doit partir.
— Comment ça, partir ? C’est notre fille, elle a le droit d’être chez elle, s’étrangla Joaquin.
— Et ce n’est qu’une enfant, abonda Carmen.
D’un geste de dépit, Clemente les détrompa :
— Elle a dix-huit ans, elle fraye avec les Batista depuis deux ans : elle n’est plus une enfant, ni pour un parti ni pour l’autre.
Il enfonça ses poings dans ses poches, et ajouta :
— Si elle reste, elle vous met en danger.
Joaquin balaya cette éventualité d’un revers de la main :
— Eh bien, soit ! Je n’ai pas peur de jeunes freluquets qui jouent aux soldats : je suis ici chez moi et je décide. Je ne vais pas chasser ma fille, pour satisfaire on ne sait quel égo de chef.
— Vous ne comprenez pas : ce n’est pas seulement pour vous, qu’elle représente un danger. Si on l’attrape, elle sera considérée comme traître.
— C’est absurde, elle n’a fait que danser ! voulut dédramatiser Carmen.
Dehors, de nouveaux tirs retentirent. Étaient-ce des tirs de sommation ? D’arrestation ? Ils semblaient plutôt festifs. Dirigeait-on des fusils vers les étoiles ?
— Elle a été financée par le régime, continua Clemente.
— C’est complètement faux ! s’indigna sa mère. Et si cela s’avère nécessaire, je témoignerai. Elle n’a jamais touché le moindre argent de leur part. Enfin, dis-lui Joaquin, dis-lui que ce ne sont que des mensonges !
Joaquin resta silencieux : Clemente était dans le vrai.
— Joaquin ! Dis-lui ! le supplia sa femme.
Il prit les mains de son épouse dans les siennes et déclara posément :
— Si, il a raison. Les rubans, les tutus, les pointes. Pour toi, ce ne sont que des cadeaux. Pour les nôtres, ce sera de l’argent, des pots-de-vin, une rémunération. Les symboles d’un lien l’unissant aux Batista.
— Crois-tu vraiment que Castro a le temps de se préoccuper de chaussons offerts à une danseuse ?
— Ce ne sont pas forcément les plus puissants, qu’il faut craindre, répondit son fils. Mais ceux qui veulent plaire aux dirigeants et seraient prêts à tout pour cela, quitte à faire plus que ce qu’on leur demande…
Carmen commença à pleurer, sans bruit, et s’agrippa à la veste de Clemente.
— Mais toi, supplia-t-elle Clemente, tu es un guérillero. Pourquoi ta sœur serait-elle plus liée aux Batista qu’à son frère, un des lieutenants de Castro ?
— Maman, si elle tombe entre certaines mains, je ne pourrai rien faire. Ni moi, ni personne. Voulez-vous à ce point la garder auprès de vous, quitte à lui faire risquer sa vie ?
La décision s’avérait difficile à prendre, sauf qu’aucun autre choix ne se présentait aux Casarei. Carmen cacha son visage de ses doigts, son dos secoué par les sanglots qu’elle essayait de taire, son mari embrassant ses cheveux d’ébène, les yeux humides. Il s’était attendu à ce que l’un de ses enfants quitte son pays pour aller chercher la bonne fortune ailleurs, une fois devenu adulte. Pourtant, si jamais on lui avait prédit que viendrait le jour où l’un des siens devrait fuir sa terre pour traîtrise, Joaquin Casarei l’aurait traité de fou.
Mais cette nuit, la folie étreignait bien La Havane.
Clemente, mal à l’aise, se sentait témoin d’une scène à laquelle il aurait préféré ne jamais assister. Quoi qu’il se passe dans le futur, pour sa petite sœur, pour ses parents, il craignait de demeurer l’homme qui avait forcé Celestina à quitter sa maison. Et il n’était pas persuadé que le temps adoucirait ce genre de blessure.
— Alors qu’elle parte, annonça Joaquin.
***
Quand il avait perçu les mouvements de foule, la liesse qui s’emparait des Cubains, Ernesto avait eu un drôle de pressentiment. Partout, le nom des Batista circulait. Et ce soir, sa sœur était au Palais.
Son angoisse avait redoublé en trouvant les portes grandes ouvertes et des guérilleros qui en gardaient l’accès. Il n’était pas entré mais, par les hautes fenêtres, il n’avait vu aucun invité. Alors il s’était remis à courir, en direction de chez lui, cette fois-ci.
Il avait passé la lourde porte et monté les marches quatre à quatre, il avait traversé le palier en deux enjambées et, bien qu’élancé, s’était presque stoppé net en empruntant le couloir et en surprenant son père, dans son fauteuil, les yeux dans le vague. Il avait toutefois continué, et désormais, il se trouvait là, dans la chambre de sa sœur, sa mère assise sur le lit, et Celestina repliant son tutu qu’elle tentait de faire entrer dans sa petite valise, en vain. Carmen semblait si perdue, qu’elle voyait sans voir, ne remarquant pas que sa fille voulait partir avec sa tenue de scène. En temps normal, elle l’aurait exhorté à prendre des vêtements utiles : chemise, robe, jupe. Mais un tutu !...
Un klaxon familier retentit dans la rue, trois fois, deux coups brefs, suivis d'un plus long. Le signal. Joaquin se leva, plus douloureusement que jamais, et vint les retrouver.
— Il est l'heure, annonça-t-il.
Celestina ne voulait pas quitter son pays, son quartier. Sa famille. Elle avait crié, pleuré, supplié. Cependant, ses parents ne lui laissaient pas le choix. Jamais ils ne lui avaient paru si inflexibles.
Joaquin souleva la valise du lit, et sortit. Celestina embrassa Carmen comme si c’était la dernière fois, puis enlaça Ernesto, et partit. Bientôt, quand les talons ne heurtèrent plus le carrelage blanc et noir, il ne resta plus qu’une mère accablée et un fils tentant de la consoler, dans un appartement aux murs vert amande de La Habana Vieja.
La nuit était claire et, par instants masquées par les couleurs d’un feu d’artifice, les étoiles étincelaient. Au milieu de la rue stationnait une Chevrolet Deluxe bordeaux, au toit blanc. À l’intérieur, Evy se trouvait déjà assise. Après avoir mis sa sœur en sécurité, Ernesto était allé chercher le voisin et lui avait demandé un service : accompagner miss Paris jusqu’au Nacional, le temps qu’elle emporte avec elle le strict nécessaire, puis revenir ici, prendre Celestina, et les emmener au port, où le directeur du palace les aiderait à quitter l’île.
Sur le siège passager, serrant sa petite valise à chapeaux sur ses genoux, Evy n’en menait pas large. Peut-être était-ce ridicule de s’alarmer si précocement ? Que risquait-elle, au pire ? De se faire renvoyer manu militari sur le Nouveau ou le Vieux Continent ? À moins qu’on ne la fasse passer quelques heures au poste de police avant cela, pour l’interroger ? De toute façon, ce n’était pas parce qu’il y avait des révolutionnaires en ville qu’elle avait quoi que ce soit à craindre. Jamais on ne lui ferait de mal : elle était étrangère. Cette affirmation tournait en boucle dans sa tête, comme pour s’en convaincre. Pourtant, elle avait beau tenter de se raisonner, les flammes qui étincelaient dans les prunelles de ceux qu’elle croisait la terrifiaient. Il suffisait d’un rien pour qu’une braise se transforme en spectaculaire incendie. Un souffle discret, une simple parole…
Que pouvait-on reprocher à Evelyn Paris née Rostankowski ? Elle essaya d’énumérer les chefs d’inculpation dont on pourrait l’accabler. Mis à part son lien avec les États-Unis, certains blâmeraient sa frivolité, ses tenues aussi légères que ses amours, peut-être même sa facilité à lever le coude et vider d’un trait les alcools étrangers. Et surtout, ses visites à la Première dame, ou plutôt, à l’ex-Première dame. L'unique politique à laquelle elle accordait de l’importance, concernait les lignes éditoriales de Vogue et Life. Le reste, elle s’en moquait. Elle n’aurait pas pu dire qui était actuellement le Président des États-Unis : Eisenhower ? Possible. Et en France ? Ce devait être René Coty. Ah non, chuchota Evelyn pour elle seule, le grand Charles venait d’accéder au siège du pouvoir.
Elle fronça les sourcils, s’étonnant elle-même. Sa vie ne tenait qu’à un fil, et voilà qu’elle révisait les figures de la politique. Quelle petite idiote elle faisait : sa légèreté était vraiment sans pareil ! Ne pouvait-elle pas faire quelque chose d’utile ?
Le coffre claqua : Joaquin l'avait refermé d’un coup sec, faisant trembler la carlingue, ce qui déplut quelque peu à Bartolomé, celui-ci considérant sa Chevrolet comme une vieille maîtresse.
— Papa…, le supplia Celestina. Et si je restais ? Si je demandais à voir Fidel, pour lui expliquer ? Peut-être qu’il comprendrait ?
Joaquin ne répondit pas. Son regard parlait pour lui. Il n’était pas prêt à courir ce risque.
— S’il te plaît, ne me force pas à partir… Je ne connais personne en Amérique. Je t’en prie, papa, je veux rester là…, sanglota-t-elle en se jetant à son cou.
— Allons, ma petite étoile… Ne pleure pas, rien n’est définitif. Un jour, tu reviendras et tout le monde t’acclamera. Plus personne ne se souciera de savoir de qui tu as été proche, quand tu étais gamine. On ne peut pas espérer que les idiots deviennent intelligents, mais on peut souhaiter qu’ils oublient un peu de leur bêtise. Et tu ne seras pas seule, tu es avec Evy. Elle prendra bien soin de toi.
Des semelles claquèrent sur le bitume, Celestina sursauta en avisant l’habit militaire. Fausse alerte, ce n’était que Clemente qui revenait.
— L’as-tu trouvé ? demanda-t-elle fiévreusement.
— Malheureusement non. J’ai fait passer le mot à tous ceux que je rencontrais que je le cherchais, mais je ne sais pas où il est.
— Je ne peux pas partir sans lui dire au revoir, se désola Celestina. Il faut que je voie Adriano !
Père et fils échangèrent un regard, et Clemente ouvrit la portière arrière, tandis que Joaquin prit sa fille par les épaules.
— Nous n’avons pas le temps. Tu n’as pas le temps. Tu dois filer, maintenant.
— Mais…
— Comptes-tu attendre, quitte à mettre la vie d’Evy en danger, en plus de la tienne ?
Il ne lui laissa pas l'opportunité de répondre, l’embrassa une dernière fois, et la fit monter à bord du véhicule.
Depuis la banquette de la Chevrolet, Celestina se retourna vers la vitre qui longeait la plage arrière. Elle savait qu’elle criait et pleurait, mais elle ne s’entendait pas faire l’un, ni l’autre lui faire rouler des larmes sur ses joues.
Elle ne percevait que le vacarme, les klaxons, les coups de feu tirés en l’air et les cris. Cris de joie pour certains, de détresse pour d’autres. Des cris qui lui donnaient l’impression de suffoquer. Des cris, peut-être, auxquels se mêlait le sien.
À tâtons dans l’obscurité de l’habitacle, Evy trouva le genou de Celestina, assise juste derrière elle, et le tapota. La Franco-Américaine se serait bien mise à prier, si seulement elle se souvenait de comment on faisait. Elle n’avait qu’à mieux écouter sa pieuse maman car, au lieu de quérir de l’aide, Evy risquait de faire rire Dieu, à moins qu’elle ne le fâche…
Celestina ne sentait pas ce geste d’affection. Elle ne voyait que son père, debout au milieu de la rue, les yeux mouillés, la main de Clemente – légèrement en retrait – serrant l’une de ses épaules. Les bras de Joaquin pendaient le long de son corps, comme s’ils étaient devenus trop lourds, comme s’il ne savait pas quoi en faire : ils n’avaient plus de fille à tenir contre lui.
Ils ne pouvaient pas attendre plus longtemps : Bartolomé mit en route le moteur, et l’automobile s’élança.
Dieu que Bartolomé était heureux d'exercer son métier pour de riches Cubains, et non pour des Américains. Il ignorait encore de quoi demain serait fait, mais à voir les expatriés pressés de quitter l’île, certains risquaient de déchanter… Dire que ce regret passé – celui de ne pas travailler au service d’Erol Flynn, de Lauren Bacall, ou de tout autre bourgeois yankee – se transformait aujourd’hui en chance ! Il en aurait presque ri et tapé des mains sur le volant couleur crème si, assise derrière lui, sa petite voisine n’était pas en train de pleurer.
Il aurait voulu la consoler, sans savoir comment. Que trouve-t-on à formuler à une enfant qu’on arrache à son pays, à sa famille ? Bartolomé aurait pu la serrer contre lui, pour la réconforter, contre son ventre mou. Mais il conduisait et La Havane semblait cette nuit en plein délire. Entre l’arrivée des troupes de Castro et la nouvelle année, les Cubains se retrouvaient dans la rue, prêts à faire la fête ou à en découdre avec les premiers venus. C’était bien malheureux que Celestina doive partir, mais il comprenait la décision des Casarei. Tant qu’on ignorait sur qui allait s’abattre la vindicte populaire, mieux valait prendre des précautions et envoyer la petite voisine à l’abri. Dans toute La Habana Vieja, on avait appris le lien qu’entretenait la ballerine avec Marta Batista. Et si les guérilleros ne trouvaient pas le couple de dictateurs, la foule risquait de se venger sur le premier bouc émissaire qui tomberait sous ses mains. Mieux valait éviter que ce soit sur une pauvre gosse, qu’il connaissait depuis sa venue au monde.
— Ça va aller, murmurait-il tout en gardant le pied sur le frein, prêt à réagir si quelqu’un surgissait au dernier moment devant le capot de l'automobile.
Il le répétait tant pour Celestina que pour lui, un brin perdu dans le tumulte de la fureur.
— Papa ! hurla-t-elle.
Mais son père s’éloignait, devenait minuscule. Il n’atteignait même plus la hauteur d’un de ses pouces, qu’une silhouette bondit dans la nuit, dépassa Joaquin et Clemente Casarei pour courser la voiture. C’était Adriano.
Il courait aussi vite qu’il le pouvait, car sa vie en dépendait. Et il criait son prénom, encore et encore. Déjà, elle ne l’entendait plus, ni lui ni ce qui les entourait. Celestina posa la main contre la vitre froide et se mit à chanter d’une petite voix cassée, alors que la Chevrolet accédait au boulevard et qu’Adriano s’éloignait, avant de disparaître :
“Un amor que se nos va
Es un pedazo del alma
Que se arranca sin piedad…”
En quittant La Havane et sa famille, elle perdait son phare dans une nuit qu’elle craignait sans étoiles.
Et dans l’obscurité, un cygne noir vogua sur les flots. Mais sous les plumes d’Odile, c’était bien la peur de Celestina qui enflait.
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