L'Astre de La Havane (French Edition)
Tandis que la sieste touchait à sa…
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CELESTINA
Avril 1950
Tandis que la sieste touchait à sa fin, débordant largement sur l’après-midi, Celestina sortit de la maison, sans bruit : Adriano lui avait donné rendez-vous. Le soleil avait déjà décliné, juste un peu, juste assez pour que chaque calle ait un trottoir se tenant dans l’ombre des immeubles.
Elle se dirigeait sur la place de la Cathédrale. Elle en connaissait le chemin par cœur pour avoir parcouru les rues et avenues de nombreuses fois avec ses parents, ses frères, ou encore Adriano. Car la ville était leur terrain d’amusement préféré.
Les deux enfants avaient tant l’habitude de s’évader lors de leurs parties de jeux, que leurs parents ne s’inquiétaient même plus, du moment qu’ils les revoyaient réapparaître en fin d’après-midi. Au début, Celestina prévenait ses parents qu’elle allait chez Adriano, tandis qu’il faisait de même avec sa mère, à qui il soutenait que le rendez-vous était donné chez son amie. Les premières fois, en se rendant compte que leur progéniture n’était ni chez les uns ni chez les autres, les adultes avaient paniqué, avant de s’y faire. On s’habituait à tout.
Celestina et Adriano avaient pour mot d’ordre de ne pas quitter La Habana Vieja. Mais Centro Habana n’était pas si loin que cela, en définitive. Et tant qu’à avoir un pied en dehors de la limite autorisée, autant y glisser tout le corps…
Pas cet après-midi-là.
Celestina déboucha sur la place, accablée par la chaleur déjà cuisante. Sur les balcons des bâtiments qui circonscrivaient l’espace, il n’y avait personne. Les volets étaient encore fermés, en majorité. Quelques personnes discutaient et patientaient sous les galeries à colonnades. Certains même, avec un cornet de glace dans leur poing… Celestina détourna vite son attention : cela lui faisait trop envie.
La main en visière sur son front, la petite fille essayait de s’accommoder à la forte luminosité réfléchie par les milliers de pavés clairs constituant le sol.
On ne voyait qu’elle.
Si Celestina appréciait la beauté extérieure de la cathédrale San Cristóbal, avec frontons, courbes et pilastres, elle s’amusait surtout de l’asymétrie de ses deux clochers. Quand elle était au pied de l’édifice baroque et qu’elle en avait le temps, elle pouvait rester des heures plongée en avant, à quelques centimètres de la pierre de corail. Depuis que son père lui avait fait remarquer que des fossiles marins s’y cachaient, elle se réjouissait à l’idée d’en découvrir d’autres, vestiges de faune ou de flore, et essayait de les imprimer dans son esprit, pour ne plus en oublier l’emplacement sur les murs imposants. Mais encore une fois, pas aujourd’hui : elle avait un rendez-vous.
Elle se tenait en plein milieu de la place, et tournait sur elle-même, cherchant du regard Adriano. Le manège dura plusieurs secondes, avant qu’une silhouette connue se détache sur le fond noir des portes ouvertes de la cathédrale. Son ami agita la main, et Celestina courut jusqu’à lui. En pénétrant dans l’édifice religieux, elle eut très vite un frisson : les vieilles pierres avaient su conserver la fraîcheur intacte, et quel écart de température avec l’extérieur ! La luminosité éclatait sur les murs et les sols clairs, mettant en valeur, plus que jamais, les fresques et les peintures, les détails de la pierre, et même les bancs foncés, dont la nuance tranchait.
Celestina s’apprêtait à demander tout haut pour quelle raison Adriano lui avait dire de venir ici. Il eut tôt fait de poser un doigt sur ses lèvres pour l’empêcher de parler, avant de lui prendre la main et de s’enfoncer avec elle plus encore dans la cathédrale.
Après quelques pas, il pointa du bras le chœur, et Celestina vit qu’un mariage se déroulait. C’était un petit mariage, avec vingt ou trente invités. Sous le voile, des boucles tournées au fer encadraient le visage de la jeune mariée. Toute de dentelle blanche vêtue, elle se tenait auprès de son futur époux, qui ne la lâchait pas des yeux.
Celestina et Adriano contournèrent le bénitier, soulevant et reposant délicatement leurs pieds, afin d’être le plus silencieux possible. Ils avancèrent, un peu, en remontant la cathédrale par les côtés, et en s’abritant derrière les colonnes. D’ici, ils entendraient mieux ce que disaient le prêtre et les mariés. D’ici, ils entendraient même un des invités pleurer et se moucher.
De la poche de sa chemise, sur sa poitrine, Adriano sortit une grappe de fleurs attachées sur une même tige, qu’on avait coupée courte. Elles ressemblaient à de petits papillons blancs, délicats, qui auraient eu l’idée de se déposer sur une seule branche : c’était une mariposa, la fleur nationale de Cuba, celle que préférait Celestina. Si la plante semblait avoir un peu souffert de la chaleur, elle était encore belle. La fillette la porta à son visage, pour mieux sentir son parfum discret mais entêtant, presque semblable à celui du jasmin, puis de glisser la fleur derrière son oreille, comme elle avait vu tant de fois sa mère le faire.
Adriano lui prit ensuite la main et souffla :
— Tu es prête ?
Alors elle répondit, de la même façon :
— Oui.
Depuis le moment où ils s’étaient connus, et qui datait de l’arrivée d’Adriano et de Yolanda dans leur immeuble, les enfants étaient devenus aussitôt amis, ne s’imaginant plus les jeux et la vie l’un sans l’autre. Demandant à Joaquin, sur le chemin de l’école, à quoi servait-il de se marier, ce dernier avait déclaré que cela permettait aux gens qui s’aiment de ne jamais s’éloigner. Les enfants avaient eu immédiatement la même idée, et Adriano avait promis qu’un jour Celestina et lui feraient de même, s’assurant ainsi de toujours être ensemble, présents l’un pour l’autre.
Cet après-midi d’avril, Adriano Dos Santos tenait sa promesse, dans une cathédrale fraîche et lumineuse, face à son amie, espiègle et rieuse. Ils récitaient les mêmes paroles que les mariés, en même temps, sous des colonnes qui ne révèleraient rien de leurs serments. Et, en lieu et place d’anneaux d’or, ils nouèrent l’un à l’autre un fin morceau de cordelette, à leur annulaire.
Quand la cérémonie toucha à sa fin, Adriano déposa un baiser sur la joue de Celestina. Et avant de sortir, les enfants n’oublièrent pas de faire un signe de croix devant la statue de la Virgen de la Caridad del Cobre, la sainte patronne de l’île. Puis ils coururent au-dehors, profiter des divertissements que leur offrait la ville, et des parties de jeux qu’elle leur promettait : il fallait fêter cela, on ne se mariait pas tous les jours. Surtout que cet engagement, renouvelé un soir de réveillon, durerait plus de soixante-cinq ans. Assez longtemps pour mettre au monde un petit soleil et le regarder grandir…
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SOLEDAD
Août 2021
Comme ses parents et ses frères avant lui, son tendre Adriano avait cessé de lui tenir la main. La faute à une saleté de crabe qui n’avait pas voulu rester dans le golfe, et était remonté de la baie des Caraïbes pour lui grignoter l’intérieur, entre deux cigares. Jusqu’au dernier de ses souffles, son mari et elle étaient demeurés ensemble, l’un contre l’autre. Sans lui, les journées de Celestina se révélaient fades et sans saveur. Jusqu’à ce que sa fille et sa famille emménagent chez elle : Soledad cherchait un logement plus grand, Celestina en avait un trop vide. Un arc-en-ciel s’était alors installé dans son salon et dans son cœur. Combien de temps cette cohabitation durerait-elle ? Celestina l’ignorait, mais elle avait appris à profiter du moment présent, des cadeaux que la vie nous offre, sans les gâcher avec des questions dont les réponses nous viendraient invariablement trop vite.
Un jour, Celestina le rejoindrait, son amour. Mais pas maintenant, c’était trop tôt. Elle ne le savait pas encore, pourtant leurs retrouvailles n’auraient pas lieu avant quinze ans et dix mois. Ce jour-là, elle serait au centre d’une scène dont elle verrait tous les détails, le plancher légèrement pentu, les cintres au-dessus de sa tête. Et l’épais rideau de velours rouge s’ouvrirait, dans son murmure qui invitait au respect. Et dans la salle baignée d’obscurité, parmi tous ces spectateurs dont elle ne discernait pas les traits, ils seraient tous là, au premier rang. Ses parents, ses frères, Adriano, Evy…
Elle se mettrait en position et s’élancerait dans la variation qui l’avait révélée au monde entier. Mais pour les trente-deux fouettés du Cygne noir, Celestina n’aurait nul besoin des spots pour se placer. Ses repères de lumière, ce seraient les siens, dont tous les visages défileraient, tournoieraient autour d’elle pour la danse d’une vie.
La danse de sa vie.
— Abuela, abuela ! Qu’est-ce que tu fais ?
Une voix d’enfant la sortit de ses songes, et ses paupières tombantes s’ouvrirent sur des yeux encore vifs, foncés comme l’ébène, bien qu’ils ne discernent plus grand-chose.
— Je rêvais, Yuvia.
— À quoi ? demanda l’enfant en grimaçant, le soleil en plein visage.
Celestina prit la main libre de sa petite-fille dans la sienne et l’embrassa :
— À mes étoiles.
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