L'Astre de La Havane (French Edition)

Marie Compagnon · Chapitre 29 sur 37

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L'Astre de La Havane (French Edition)

Elle posa ses mains sur ses hanches,…

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CELESTINA

Mars 1963

Elle posa ses mains sur ses hanches, le buste penché, geste désespéré pour récupérer son souffle plus vite. Le temps lui manquait. Et elle avait encore tant à faire… Trop pour se permettre de perdre seulement une seconde afin de calmer sa respiration.

Quand les battements saccadés dans sa poitrine semblèrent s’apaiser, elle reprit son arabesque. Elle ferma les yeux, remonta de la pointe de ses orteils dans ses jambes, à son bassin, son tronc, sa gorge, ses bras, son cou, sa tête… Elle tâchait d’imprimer chaque mouvement, chaque position dans la mémoire de son corps car, bientôt, elle ne pourrait plus se corriger seule, sans regard extérieur.

À cette pensée, un léger sursaut. Un raté dans son cœur. Elle rouvrit les paupières, affolée. Mais face à elle, dans ce miroir tant de fois observé, elle se voyait encore. Encore un peu. Les contours flous de sa silhouette derrière des taches sombres, de plus en plus nombreuses.

Il ne lui restait que quelques semaines. Des mois, avec un peu de chance. Tout dépendait d’une volonté sur laquelle Celestina n’avait aucun contrôle : celle d’une puissance supérieure qui la dépassait.

Elle qui était toujours allée au-devant de son destin, attendait désormais qu’il la frappe de plein fouet.

Pas question qu’elle patiente sagement. Passé le choc et le contrecoup de l’annonce, du diagnostic, avec l’accord du médecin orthopédiste, elle avait recommencé l’entraînement. Plus dur qu’avant. Pour ne plus rien perdre. Pour retenir tout ce sur quoi elle avait encore prise.

Elle n’avait rien voulu dire, pour ses yeux. Ne rien divulguer aux dirigeants de l’ABT, aux professeurs, c’était conserver l’image qu’on avait d’elle. Sa fierté, sa place. Et surtout, ne pas avoir à endurer la compassion de façade et, pire que tout, la pitié.

Celestina s’était naturellement livrée à Hazel, sa seule amie à l’exception d’Evy. Sous couvert de gentillesse, la langue de l’Américaine s’était déliée dans les couloirs de l’ABT. Et Celestina avait saisi que leur amitié n’était pas aussi profonde qu’elle le croyait.

Bien entendu, la nouvelle était parvenue rapidement à Mirella Copeland qui, sans attendre, était venue confronter Celestina dans le but d’obtenir la vérité.

La consternation sur les traits pâles de la directrice de la danse. Un bref élan de panique, également. Mais Celestina avait d’instinct compris que ce n’était pas tant pour elle que pour son précieux ballet. Chaque danseuse était remplaçable pour que continue de briller le nom de l’American Ballet Theatre. La détresse s’était à cet instant muée en rage chez la Cubaine. Pas question qu’on lui prenne sa place. Elle était la meilleure et elle ne permettrait pas qu’on l’oublie. Elle ne laisserait pas son titre de première danseuse. Pour son rêve, elle avait dû tant abandonner. Tellement sacrifier. Néanmoins, sans vraiment trop savoir pourquoi, Celestina le devait. C’était comme si, dans le Grand Livre des destinées, tous ses lendemains y avaient déjà été tracés. Ce n’était pas seulement pour satisfaire une envie, un caprice. Plutôt un besoin à combler, un destin à accomplir. Un futur à créer qui la dépassait parfois. Était-ce Dieu qui le lui soufflait ?

Les dirigeants de l’ABT avaient suspendu leur décision concernant l’avenir de leur nouvelle ballerine vedette. Tout dépendrait de Celestina… quand elle ne verrait plus. De quoi serait-elle encore capable ?

Elle était terrifiée, plus que jamais elle ne l’avait été. Une angoisse profonde qui la tenait en éveil la nuit, et lui vrillait le ventre en journée.

Si elle ne dansait plus… Que ferait-elle ? Et, plus important, qui serait-elle ? Que devenait-on quand la seule chose qu’on aimait faire, qui nous définissait, nous laissait orphelins ? Se transformait-on pour redevenir… du néant ? Un grain de poussière insignifiant dans cet univers en constant mouvement ?

D’autant plus qu’elle n’avait personne à qui se raccrocher. Plus de famille. Pas de nouvelles d’Evy même si, au départ, Celestina avait cru que cette brouille s’effacerait. Une distance instaurée avec Hazel, afin de se prémunir. Elle avait perçu une sorte de joie chez cette dernière, lorsqu’elle avait appris pour sa perte de vue. Comme si elle était… soulagée ? Celestina ne lui ferait plus d’ombre. Quant à Teddy… Son mari s’était éloigné. Même quand ils dînaient ou se promenaient, ce n’était plus pareil. Il avait épousé une image, une jolie image à glisser dans l’album des réussites. Pas une pauvre chose aveugle. Elle sentait son regret poindre quand son regard pesait sur elle. Sur ce qu’elle avait été. Et surtout, sur ce qu’elle ne serait plus.

Elle se dit qu’en définitive, elle ne connaissait personne véritablement. Personne sur qui compter. Dans les couloirs, on la saluait, on l’esquivait. Celestina avait eu quelques difficultés à faire confiance par le passé… Et elle n’était pas quelqu'un avec qui l’on se liait facilement. Elle avait toujours eu un côté impénétrable. Evy lui avait expliqué que c’était normal : cela était dû à la manière de se tenir des danseuses classiques. Dans leur port de tête, dans les mouvements de leurs bras, leur regard, il se dégageait quelque chose de particulier. Une espèce de froideur. Qui gardait les autres à distance.

Une façon de se protéger. Des murs érigés.

Celestina recommença la variation. Chaque jour, elle en répétait une nouvelle, avec l’énergie du désespoir. Elle tâchait d’en apprendre le maximum même si, au fond, elle savait que c’était inutile. On n’aurait qu’à lui dicter les pas d’une chorégraphie pour qu’elle les exécute. Le problème tenait aux placements, aux déplacements, à leur orientation. Et, plus que tout, à l’équilibre. Difficile d’en avoir sans la vue. Les gens ne le comprenaient sans doute pas, pourtant le regard était l’un des fondements de la danse. Comment trouver de la stabilité, sur la seule extrémité de ses orteils, sans pouvoir fixer un point à l’horizon ?

— Avec l’entraînement, soufflait Celestina.

La plupart des personnes se faisaient une fausse idée des ballerines. On les imaginait comme des êtres doux, sensibles, vulnérables. Un brin de fragilité. Celestina était tout l’inverse, de même que toutes les danseuses de l’ABT. Certains arts exigeaient, en plus de l’abnégation et du travail, une force de caractère à toute épreuve.

Elle en avait à revendre. Même si, cette fois, cela ne la sauverait pas.

Cette nouvelle épreuve, c’était comme chuter d’une falaise après en avoir été poussé. Celestina n’avait pas de prise sur le temps, ne pouvait appuyer sur la marche arrière ou sur pause. Impossible également de se raccrocher à l’air alors qu’en cet instant, elle se trouvait en plein milieu du plongeon. Elle ne déciderait pas non plus de quand le moment serait arrivé de toucher le sol. Toutefois, elle espérait que le surcroît de travail qu’elle s’infligeait depuis quelques semaines lui permettrait de maîtriser l’atterrissage.

Les déplacements étaient tout autant codifiés que les enchaînements. Si bien qu'elle dansait des variations les yeux fermés et ne relevait les paupières qu’à la toute fin, pour voir si elle avait suivi le bon tracé sur le parquet. Si elle n’était pas trop descendue vers le miroir, ou si elle ne se trouvait pas côté cour quand elle aurait dû être côté jardin. Si elle ne montrait pas sa nuque à son public imaginaire, lorsqu’elle aurait dû l’avoir face à elle.

De dos, réalisant alors un pas de basque, Celestina sentit la porte s’ouvrir. Elle avait encore tant à faire, et voilà qu’on venait l’importuner !

— Oui ? se retourna-t-elle vivement, agacée.

Elle pencha sa tête à gauche, à droite, plissa les yeux. Une silhouette, floue. Une voix fluette, de femme. Une nouvelle quadrille, prénommée Lucinda. Cette dernière regrettait, cherchait à s'expliquer : elle voulait répéter et pensait qu’il n’y avait personne.

— Je suis toujours quelqu’un, proclama Celestina.

Lucinda, dans ses intonations, paraissait à la fois impressionnée et gênée. Interrompre ainsi l’entraînement d’une des solistes… Elle renouvela ses excuses et, espérant se faire pardonner, Lucinda tâcha de converser avec la Cubaine, son modèle à l’ABT. Elle saisit le premier sujet qui lui vint à l’esprit, maladroitement. La crise des missiles.

La politique n’avait jamais intéressé Celestina. Quel que soit le camp choisi, il ne s’agissait que d’hommes, qui cherchaient par tous les moyens à gagner le pouvoir, pour régner sur leur peuple. Que ce soit avec Batista ou Castro, pour elle, la liberté n’était qu’illusion. L’accès à un meilleur avenir aussi.

Elle les détestait, leur crachait dessus, les vomissait. Tous ! Qu’ils aillent au diable ! Ils ne valaient guère mieux les uns que les autres !

Ils ne valaient rien.

Des hypocrites, des félons, des fielleux, des haineux, des rusés, des vendus. Des malfaisants, des jaloux, des menteurs, des sournois, des nantis, des prétentieux. Des envieux, des lâches, des belliqueux, des égoïstes, des perfides… Des salauds.

Tous des traîtres envers leur peuple !

Tous des traîtres, pour elle.

Elle ne regardait aucun journal ou article évoquant son pays. Lui parler de Cuba, c’était lui planter des aiguilles dans le cœur, lui arracher les entrailles et les fouler au pied. Ne pouvant aider les siens, ou intercéder en leur faveur, comment pourrait-elle survivre à l’annonce de conditions de vie encore plus difficiles pour ses proches, restés là-bas ?

Depuis un moment, Celestina ne parvenait plus à joindre ses parents par téléphone. Quant au courrier, elle craignait qu’il ne tombe en de mauvaises mains et les place dans une situation délicate. Il suffisait de peu pour être frappé du sceau de la traîtrise. Une lettre en provenance des États-Unis pourrait-elle les conduire en prison ?

Avaient-ils faim ou soif ? Habitaient-ils encore dans leur appartement ? Les avait-on délogés ? À La Havane ? Loin de la capitale ? Étaient-ils encore ensemble… ou séparés ?

Étaient-ils toujours en vie ?

Alors Celestina attendait. Des nouvelles qui ne venaient pas. Un salut qu’on ne lui accordait pas. Derrière son insensibilité de façade, sa distance avec tout le monde, elle cachait une peur dévorante qui grignotait chaque jour des petits morceaux de son âme : celle de n’avoir plus personne.

Ne pouvant porter secours à ses parents, ses frères, Adriano… se noyer dans la danse l’aidait paradoxalement à vivre. À continuer. Elle les avait délaissés pour la danse, alors elle n’avait pas d’autre choix que de poursuivre et ne pas flancher pour eux.

De l’extérieur, cela aurait pu donner l’impression d’une égoïste. Mais, pour elle, il s’agissait de survie. Ne se focaliser que sur ce qu’elle pouvait maîtriser, ce sur quoi elle avait un pouvoir. Son art.

Maintenant, elle ne devait se concentrer que sur elle. Juste sur elle. C’était ce qu’elle faisait de mieux. La seule chose qu’elle faisait de bien. L’unique qui lui permettrait de ne pas perdre pied dans ce monde à l’équilibre chancelant. Elle n’avait de force que pour ça.

Elle n’avait plus que ça.

Alors elle s’y accrochait, s’y raccrochait, avec l’énergie folle du désespoir, celle qui enfle en ceux qui ont déjà trop perdu. Une petite orpheline criant sa hargne dans son corps de femme.

Pourquoi n’était-elle pas comme les filles de son âge, à pouvoir se satisfaire d’un mari, d’un foyer ? Ces questions flottaient autour de Celestina. Elle en connaissait pourtant la réponse. Tout ça parce qu’un matin de novembre 1950, elle avait assisté au plus beau spectacle qui lui avait été donné de voir, celui d’Evelyn dans Giselle. Et elle était tombée en amour de la danse. C’était bête, simpliste, irrationnel. Magnifique. Dévastateur. Sublime. Comme d’Adriano, Celestina avait aimé la danse. Et on ne choisit pas de qui l'on tombe amoureux. On ne l’explique pas non plus. On accepte et on se laisse emporter par ce tourbillon insensé, cette tempête passionnelle.

Sans ménagement, Celestina fit comprendre à l’importune qu’elle n’avait pas de temps à gaspiller, quelque chose d’autre à faire. Plus important.

Machinalement, elle tourna la tête vers le miroir, pour évaluer sa position avant de recommencer. Elle se surprit elle-même face à ce flou. Elle discernait vaguement sa silhouette, mais plus son visage.

Elle porta les mains à ses joues. Tâta sa peau, sa bouche, son nez. Ses yeux. Pour s’assurer qu’elle avait encore une figure. Une identité propre.

Nouveaux sursauts dans son cœur, énièmes soubresauts dans ses pieds. Elle s’élança dans une succession de mouvements. Elle tournoyait, autour de la salle de répétition. Un manège de pas sautés. Le manège de sa vie, bercée d’imaginaire et de désillusions.

Le monde des images n’était-il pas uniquement rempli de cela ?

Elle écrivait son histoire. À elle. Rien qu’à elle. Elle décidait de ce qui s’intégrait à son récit… et de ce qui en était libéré. Son univers n’avait jamais tourné qu’autour d’elle. Et elle voulait qu’il continue à virevolter.

Chaque mouvement – pointé, arabesque, port de bras, rond de jambe… –, chaque mouvement avait depuis longtemps inscrit une empreinte dans ses os, ses articulations. Dans chacune des fibres de ses muscles. La mémoire de son corps pouvait restituer à la perfection le moindre geste, sans qu’elle ait besoin de se regarder pour l’ajuster.

Elle devrait juste se faire confiance.

Et s’habituer au noir.

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