L'Astre de La Havane (French Edition)

Marie Compagnon · Chapitre 18 sur 37

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L'Astre de La Havane (French Edition)

Le premier cours de la matinée s’avérait…

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CELESTINA

Le premier cours de la matinée s’avérait des plus distrayants. Des danseurs de l’ABT passaient d’un groupe à un autre pour répandre la nouvelle, commérer et commenter : la compagnie tout entière avait eu vent de la démission de Lisa Cummings. Les plus hypocrites la félicitaient pour l’avenir radieux qui s’ouvrait devant elle à San Francisco, alors qu’elles se réjouissaient surtout d’avoir évincé une rivale, et potentiellement gagné une place de soliste. Ni Hazel ni Celestina n’en faisaient partie.

En entrant dans le studio, Oliver Benson eut l’impression d’investir une ruche bourdonnante.

— Eh là, un peu de calme, je vous prie. Est-ce la chaleur qui vous met dans un état pareil ? demanda-t-il à la cantonade, en déposant ses affaires sur la chaise qui lui était réservée.

Si les danseuses se turent dès qu’elles le virent franchir la porte, leurs yeux continuaient de briller d’excitation. Les danseurs, quant à eux, n’y apportaient guère d’importance. Outre le fait de vouloir qu’une de leurs amies parvienne au sommet, cela ne changeait rien pour eux, d’un point de vue individuel. Danseurs et danseuses fonctionnaient en circuit fermé, sans mixité possible. Au départ d’une danseuse soliste, on cherchait à la remplacer par une autre ballerine. Il en était de même lorsqu’il manquait un danseur. L’appartenance à un sexe demeurait l’un des critères de choix.

Benson se retourna avec un rictus familier aux lèvres :

— Je suppose que le départ prochain d’une de nos solistes a dû vous parvenir aussi vite que des déboulés.

Les danseurs hochèrent la tête, d’un air entendu, curieux d’en apprendre davantage sur les causes de cette rupture professionnelle, ainsi que sur les qualités recherchées et le ciblage des futures candidatures.

Oliver Benson prenait un malin plaisir à voir ses danseurs patienter, alors que l’ambition les dévorait, c’était flagrant. Finalement, au bout de quelques secondes, il se décida enfin à parler :

— Un peu d’attention ! La candidature sera ouverte aux autres compagnies : nous voulons la meilleure. Nous ne recherchons pas seulement une soliste, mais celle qui pourra prendre la place de première danseuse, et devenir par la suite la prochaine étoile de notre American Ballet Theatre !

Bien que fugace, en passant à côté de Joan Lafferty, Celestina vit Mr Benson lui transmettre un discret clin d’œil. Cela n’échappa pas non plus à Hazel qui haussa les sourcils et mima silencieusement une convulsion, ce qui fit sourire sa camarade.

— J’étais sûre qu’il y avait un truc entre eux deux…, ajouta-t-elle en donnant un coup de coude à Celestina.

Si Joan et Benson étaient intimes, les candidatures avaient beau être ouvertes, une seule sortait déjà du lot. Et les compétences en classique n’étaient apparemment pas les premières recherchées…

Benson, tout en continuant d’arpenter le plancher, tournant autour des barres ou les longeant, annonça :

— Enfin bref, tous et toutes n’avez pas forcément les capacités ou les qualités pour devenir solistes. Néanmoins vous êtes utiles : nous avons également besoin d’un corps de ballet pour mettre en valeur nos étoiles et les laisser briller.

Mr Benson s’attarda au côté d’un danseur et lui fit remarquer le trou sur un de ses collants, en le pointant du doigt. Il reprit l'inspection de sa troupe, de la même manière qu’un général, et poursuivit :

— Mrs Copeland a décidé des ballets à l’affiche de la prochaine saison, et nous aurons un grand classique : Le Lac des Cygnes.

***

— Ce n’est pas vrai ! Non mais ce n’est pas vrai !

Une voix de stentor tonnait à l'étage, et d’autres, plus féminines, discutaient plus doucement, pour le calmer ou abonder dans son sens. On n’entendait que leur mélodie sans parvenir à saisir leurs paroles.

Celestina se dépêcha de traverser le couloir, filant à toute vitesse devant la porte fermée derrière laquelle une tempête grondait. Quand elle déboula dans les vestiaires, Hazel s’attelait à enrouler sa natte sur elle-même, dans un chignon haut.

— Salut…, souffla Celestina. Ça a l’air de barder chez les têtes pensantes : qu’est-ce qui se passe ?

Elle était convaincue que Hazel connaissait la cause de ce nouveau drame. Et quand son amie releva la figure vers elle, avec ses yeux moqueurs et ses taches de rousseur, elle en eut confirmation.

— En gros, l’ABT met un duo d’étoiles à l’affiche de chaque ballet et ainsi, chaque ballet de la saison a ses étoiles attribuées.

Des ballerines autour d’Hazel commencèrent à l’écouter, certaines l’air de rien, d’autres s’asseyant sur le même banc qu’elle, ne parvenant pas à dissimuler leur intérêt.

Celestina ne voyait toujours pas où Hazel voulait en venir. Cette dernière se délectait d’être au centre de l’attention.

— Pour chaque personnage principal, on nomme une doublure qui pourra reprendre le rôle en cas de problème.

— Et ? demanda Daniela, qui n’en pouvait plus d’attendre les mots franchir les lèvres d’Hazel.

— Et le rôle-titre d’Odile-Odette a été donné à Grace Andrews. Et Lisa Cummings devait apprendre ses chorégraphies, au cas où.

L’intérêt suscité quelques secondes plus tôt redescendit tel un soufflé. Hazel venait d’énoncer ce que toutes savaient déjà : les rôles dévolus à Lisa Cummings reviendraient à la prochaine soliste engagée par l’ABT.

Celestina commençait à sortir son justaucorps de son sac et Daniela se redressait pour s’inspecter encore une fois dans la glace, quand Hazel poursuivit :

— Sauf que Grace Andrews leur a annoncé ce matin qu’elle doit se faire opérer d’un genou.

Et hop ! Comme dans les montagnes russes, la curiosité regagna les danseuses. Hazel jubilait tout en continuant à discourir :

— La prochaine soliste ne sera pas la simple doublure de Grace, mais la tête d’affiche de notre Lac des Cygnes.

D’un coup, tout s’expliquait. Les discussions animées dans le bureau de la directrice, la tension à l’accueil.

— C’est donc pour cette raison que Benson hurle depuis ce matin ?

— En effet, confirma Hazel. Ils vont devoir trouver une soliste possédant les qualités d’une étoile, et lui apprendre le rôle, en à peine plus d’un mois, étant donné que la compagnie ferme quelques semaines début août.

Le silence s’installa dans les vestiaires, lourd d’envies et de promesses qu’on ne fait qu’à soi-même.

Celestina se prépara sans dire un mot, réfléchissant à tout ce que cela impliquerait pour la future soliste : une chance de se faire repérer, une chance de se faire connaître. Toutes les autres ballerines en étaient également conscientes. La compétition faisait partie du jeu, et mis à part Hazel, toutes rêvaient d’y participer.

L’heure d’exercices à la barre se passa de la même manière que lors de l’audition d’entrée : toutes les danseuses se sentaient épiées, jugées, notées. Elles donnaient le maximum, tentaient de penser à tout ce qu’elles devaient corriger dans chacun de leur mouvement pour atteindre la perfection d’un plié, d’un port de bras, ou de ronds de jambe.

Tandis que les membres de l’ABT terminaient l’échauffement par un pied dans la main, Oliver Benson s’éclaircit la voix avant d’annoncer :

— Cette année, un de nos ballets n’aura pas de tête d’affiche. Grace Andrews va devoir subir une opération, qui la conduira à recevoir une rééducation importante. Elle ne pourra donc pas danser la saison prochaine.

Celestina écoutait attentivement, tout en soufflant par la bouche pour essayer de tirer plus à elle sa jambe tendue, à moins d’une moitié d’avant-bras de son épaule droite. Elle sentait ses adducteurs brûler son entrecuisse. Pourtant, il lui semblait que chaque expiration lui permettait de grappiller quelques millimètres supplémentaires.

— Et le temps nous manquera sans doute pour ouvrir les auditions à d’autres écoles ou compagnies.

Ce que Hazel avait prédit paraissait sur le point de se concrétiser…

— Certaines d’entre vous ne devraient pas se réjouir trop vite, trancha Benson en avisant quelques sourires. Ce n’est pas pour autant que nous reverrons nos prétentions à la baisse. Si nous ne trouvons pas notre perle rare, nous annulerons la représentation plutôt que de nous ridiculiser.

Hazel haussa les épaules quand elle sentit les yeux d’Oliver Benson se poser sur elle. Elle l’avait dit à Celestina : elle se moquait royalement de ne pas évoluer plus haut dans la compagnie. Pouvoir intégrer l’ABT était déjà une récompense en soi. Et à chacun de ses retours dans l’Illinois, les gens du coin la traitaient comme une star, celle qui a réussi, la grande dame des ballets new-yorkais.

De nouveau, Oliver Benson échangea un regard de connivence avec Joan, ce qui fit fulminer Hazel. Qu’elle était fade à côté de son amie ! On reléguait déjà Celestina aux places les moins avantageuses, celles qui étaient le moins visibles par les spectateurs, tandis que Joan était presque systématiquement mise au centre et en première ligne. On ne donnait pas la même chance à Celestina que celle qu’on proposait aux Joan de cette planète. Elle ne rentrait pas aussi bien dans le moule, n’était pas issue d’une riche famille, ne minaudait pas avec tous les hommes qu'elle croisait sur son chemin, ne badinait pas avec Mrs Copeland, ne rencontrait pas le patron du Hollywood Bowl quand elle skiait à Big Bear. N’était pas si blonde, pas si fine, pas si faussement naïve. Un peu plus grande et plus large d’épaules. Plus brune et moins éduquée aux conventions sociales de ce monde d’apparences. Mais tout ce que certains qualifiaient de défauts, rendaient Celestina plus unique et vibrante que celles au milieu desquelles elle évoluait. Plus vivante.

Le reste de la matinée fut consacré à apprendre une première variation du ballet retenu, un classique que les spectateurs ne se lassaient jamais de voir et revoir. Les ballerines se répartirent en deux groupes, côté cour et côté jardin, tandis que les danseurs mémorisaient d’autres enchaînements, des grands sauts pour la plupart.

De la même façon que plus tôt, les danseuses du corps de ballet donnèrent tout ce qu’elles pouvaient, espérant montrer à Benson qu’elles possédaient les capacités et le talent nécessaires pour être nommées en tant que prochaine soliste de la compagnie. Celestina ne ménageait pas ses efforts. Chez elle, c’était une habitude : jamais elle ne le faisait. Peut-être pour prouver qu’elle était digne de la place qu’elle occupait, ou peut-être parce que se sentir comme l’intruse avait fini par la faire douter de sa légitimité, elle livrait tout d’elle-même, tout le temps. La seule fois où elle avait suscité un minimum d’intérêt du corps professoral ou de la directrice, c’était lors de ses cinq tours de pirouette le jour de l’audition. Depuis, elle était retombée dans l’anonymat, le gros de la troupe, la fadeur, bien qu’aucune de ses congénères ne maîtrise aussi bien qu’elle ce genre de pas.

Comme les autres, s’épongeant avec sa serviette autour du cou, Celestina s’apprêtait à sortir du studio pour rejoindre les vestiaires quand Oliver Benson leur demanda de rester. Il croisa les bras sur sa poitrine et annonça :

— Demain, nous ferons une audition pour engager la prochaine soliste. Nous déciderons si l’une d’entre vous réussira à émerveiller les spectateurs dans Le Lac des Cygnes.

Hazel donna un coup de hanche à son amie : cela allait être son moment.

— Afin de nous faire gagner un peu de temps, nous avons présélectionné quelques noms avec Sandra. Celles-là devront venir demain, bien que ce soit le week-end, pour passer l’audition. Quant aux autres, dites-vous que vous ne possédez pas le talent requis.

Celestina croisa les doigts, dans son dos, comme Clemente le lui avait appris, pour lui porter chance.

— Davenport. Grey. Van Beck. Fillmore. Et Lafferty, déclara Benson. Nous vous donnons rendez-vous demain pour décider laquelle d’entre vous pourra réaliser la série de trente-deux fouettés.

Les noms tombèrent en même temps que Celestina s’effondra intérieurement. Elle ne devait rien montrer, le garder pour elle, ne pas témoigner de sa faiblesse. Ne pas risquer de contenter Benson ou Joan. Ne pas leur laisser voir combien elle souffrait.

Hazel chuchota :

— Les salauds. Tu les surpasses toutes. Ah, les salauds…

Son rêve de devenir soliste venait de se briser, sans qu’on lui ait donné la moindre chance de défendre sa place.

Celestina sentit tout juste les tapes consolatrices de Hazel dans son dos, et ne mangea presque pas au déjeuner. L’après-midi, elle dansa mécaniquement, comme un automate qu’on aurait remonté. Sans souffle ni passion. Danser en attendant… quoi ? Le soir, elle était rentrée chez elle, l’âme en peine, en se répétant : « Trente-deux ».

Trente-deux.

Elle se coucha en ne songeant qu’à ces deux chiffres accolés pour devenir un nombre : trente-deux. Trente-deux. Elle se tournait et retournait dans son lit, sans parvenir à trouver le sommeil. Au plafond, des rais lumineux apparaissaient au passage des voitures de noctambules. Celestina aurait pu les compter, comme des moutons sautant dans un pré. Mais toutes ses pensées virevoltaient autour d'un seul nombre. Trente-deux.

À minuit, elle renonça. Morphée ne devait guère avoir envie de la bercer. Elle ne voulait pas l’être. Elle savait ce qu’elle avait à faire. Elle prit le carré de linoléum enroulé, celui qu’Evy lui avait acheté quand elle s’entraînait sur pointes à l’appartement, pour ne pas glisser sur le parquet trop neuf. Mais entre le sofa et la bibliothèque, jamais elle n’aurait assez de place pour satisfaire cette envie qui la pressait. Alors le revêtement de sol sous le bras, sa paire de chaussons dans la main, elle se dirigea vers le toit-terrasse de son immeuble. Une lueur orangée voilait New York la nuit, de la même façon que le crépuscule ne tombait pas totalement sur ces villes qui jamais ne dorment, tout juste se reposent-elles.

Elle déroula les trois mètres carrés de linoléum sur le béton de la terrasse, et chaussa ses pointes. Elle les laça, avec le même rituel depuis toujours, en chuchotant : « Ruban intérieur, un tour. Ruban extérieur, un tour et demi ». Elle fit ensuite des nœuds doubles, pour s’assurer que le tissu de satin ne se délace pas.

Quand elle se redressa, Celestina constata qu’elle était seule avec elle-même, en tête-à-tête avec le monde. Malgré le halo persistant montant des rues, la plupart des immeubles autour d’elle étaient éteints. Personne derrière les fenêtres.

Des tours fouettés, elle en avait déjà exécuté. Plus d’un. Jamais autant que trente-deux. Elle se positionna en quatrième fondue, fit une double pirouette, et enchaîna les fouettés. Ne pas changer de jambe de terre. Arriver en quatrième devant, l’ouvrir en seconde, et prendre l’élan nécessaire pour envelopper, tourner, les bras aidant à impulser le mouvement. Fouettés simples, fouettés doubles. Ne pas bouger sur le lino, ne serait-ce que d’un centimètre, monter toujours sur sa pointe au même endroit, ne pas évoluer sur l’axe des abscisses, seulement celui des ordonnées, comme si un filin reliait le sommet de sa tête au firmament. S'élever et descendre en tournant. Elle fit un fouetté, un deuxième, un troisième… s’arrêta au sixième. Elle recommença. Sa série devait être nette. Parfaite. Celestina débuta un nouvel enchaînement, se stoppa au huitième. La fois suivante, au cinquième.

Alors elle recommença. Et elle recommença. Et elle recommença encore…

Sans faillir, sans renoncer, elle recommença...

***

Quand elle revint le lendemain dans les locaux de l’ABT, elle n’avait pas dormi. Elle était en retard et d’humeur ombrageuse, du genre qu’il vaut mieux ne pas chercher. Un chauffeur de taxi l’avait disputée alors qu’elle traversait la rue, mais il lui avait suffi d’un regard pour le réduire au silence. Elle entra dans le bâtiment sans prêter attention à ceux qu’elle croisait, ne leur rendant leur bonjour que du bout des lèvres. Elle n’avait qu’un objectif en tête : rejoindre la salle où se déroulaient les auditions.

Trente-deux, l’âge auquel Joaquin avait rencontré Carmen. Trente-deux, le numéro de son immeuble, à La Havane. Trente-deux… Le nombre de baisers échangés avec Adriano.

Trente-deux.

Elle déboula dans le couloir, moins bondé qu’habituellement, où seules les danseuses présélectionnées patientaient, attendant qu’on appelle leur nom pour pénétrer dans le studio.

Son pas décidé, ses cheveux mal peignés, sa mine défaite… Toute l’attention des ballerines se focalisa immédiatement sur elle, tandis qu’elles étaient jusque-là occupées à se chuchoter des « Bonne chance ! » auxquels elles ne croyaient pas.

— Qu’est-ce que tu fais là ? l'interrogea Joan, visiblement irritée de la croiser.

— J’attends.

— Tu n’as pas le droit d’être ici. Tu ne fais pas partie des présélections.

Deux autres hochèrent la tête, pour appuyer ses dires.

— Je le sais. Mais j’attends, je demande à les voir. Il faut que je les voie, déclara Celestina.

L’énervement gagnait de plus en plus Joan Lafferty, dont le chausson tapait frénétiquement sur le plancher.

— Je rêve ! Déjà que tu n’as pas le niveau pour prétendre au titre de soliste, voilà qu’en plus de vouloir te faire humilier, tu viens pleurnicher et solliciter un passe-droit ?

Sur ce dernier point, Joan n’avait pas tort, et Celestina pouvait sans peine l’admettre. En effet, si elle suivait les règles, elle n’avait pas sa place ici. On ne lui accordait pas le droit de montrer de quoi elle était capable. Joaquin présent, il lui aurait dit de ne pas faire d’esclandre, d’être calme et respectueuse, de se faire discrète, car le jour viendrait où elle pourrait afficher son talent. Excepté que son père n’était plus à ses côtés. Pas plus qu’aucun autre membre de sa famille. Elle avait tout quitté, tout dû abandonner, à cause de la danse. Pour la danse. Pour ce sentiment qui brûlait en elle d’être plus vivante que jamais quand elle dansait. D’être à sa place. D’être faite pour ça.

Jusqu’à présent, Celestina avait expérimenté qu’on ne lui cédait rien gratuitement. Elle, elle devait aller chercher les choses, se battre pour elles. On ne lui donnait rien, alors elle devait prendre.

Peu importait qu’elle outrepasse ses droits, ou qu’en demandant – ou plutôt quémandant – une audition, cela signe un manque de respect pour toutes les autres ballerines non présélectionnées qui avaient pourtant accepté la décision du corps professoral et de la directrice.

Celestina ne daignait plus faire partie de celles qui se résignent, subissent. Depuis son arrivée à New York, elle avait compris qu’elle devait prendre, aller au-devant de ses rêves, et les réaliser quoi qu’il lui en coûte. Ou parce que, justement, elle avait déjà dû payer un lourd tribut.

— Allez, va-t’en ! reprit Joan. On ne veut pas de toi ici, tu ne l’as pas encore intégré ?

Cette pique blessa plus Celestina qu’elle ne l’aurait soupçonnée. Si personne ne voulait d’elle à Cuba, pas plus à New York, où était sa place ?

Pour un peu, si près du but, Celestina était prête à renoncer, quand Joan Lafferty lui lança :

— Tu fais partie d’un quota, c’est la seule raison pour laquelle tu as intégré l’ABT. Il y en avait d’autres, beaucoup plus talentueuses que toi, mais ils avaient besoin d’une Latina dans leurs rangs.

Et cela, c’était faux, Celestina le sut à l’instant où Joan mentit. Jamais l’American Ballet Theatre ne l’aurait accepté si elle n’avait pas eu sa place. Jamais ils n’auraient pris le risque de ridiculiser leur compagnie pour une histoire de quota. Elle était présente, dans le studio, au milieu des autres, pendant l’audition d’entrée. Celestina les avait vues danser, et elle n’avait pas à rougir de ses performances, loin de là.

Cette attaque n’était que le reflet de la peur. La crainte de Joan vis-à-vis de Celestina. Il était humain de contempler l’étoile la plus brillante et de moins prêter attention aux astres à la lumière plus faible. Si Joan voulait étinceler, il ne fallait pas que Celestina se trouve à proximité. Celestina comprit que son principal défaut était de mieux danser que Joan, bien qu’elle n’ait pas le physique qu’on attendait d’une soliste. Pas assez blonde, pas assez conventionnelle, pas assez « mignonnette ». Elle était une brune de caractère, qui sentait le soleil et les épices, pas une copie de tant d’autres, formatées.

Celestina ne prit pas la peine de lui répondre, se contenta de sourire, et fit quelques pas dans le couloir, pour se poster plus loin. Elle laissa tomber son sac, glissa au pied de la cloison, enleva ses chaussures et mis ses pointes.

À quelques mètres d’elle, Joan ne décolérait pas. Elle haranguait les autres, pour qu’elles se positionnent à ses côtés, pour que toutes la fassent partir. Bien qu’elles pensent sans doute la même chose, aucune des quatre ballerines ne bougea ou ne parla. Et Celestina ne se départit pas de son sourire. Elle ne devait pas se déconcentrer. Seuls deux mots comptaient : trente-deux.

Une par une, par ordre alphabétique, les cinq candidates au titre de soliste furent auditionnées. La scène se reproduisait, à l’identique : la porte s’ouvrait, Oliver Benson passait la tête, appelait une danseuse qui le suivait, restait un instant à danser, deux ou trois minutes, puis sortait. Et le ballet recommençait. Quatre fois de suite. Davenport. Fillmore. Grey. Lafferty. À la cinquième, après que Van Beck se fut retirée, la porte demeura fermée. Le jury devait délibérer. Celestina avait les paumes moites, mais c’était le moment.

Oliver Benson l’avait vue, quand il venait chercher chaque danseuse, son regard étonné puis amusé ne trompant personne. D’autant plus que Joan Lafferty était restée plus longtemps que les autres dans le studio, sûrement pour se plaindre de la présence de Celestina, cette dernière ne se faisant guère d’illusions.

Joan devait même penser que son sort était réglé, puisqu’elle l’ignora en sortant de la salle, se dirigeant vers les vestiaires, l’air plus hautain encore que d’ordinaire.

Dans le couloir vide à l’exception d’elle-même, Celestina se redressa. Elle adressa une prière silencieuse à tous ceux qui voudraient bien l’entendre et l’exaucer, puis se hâta vers la porte du studio où se tenaient les auditions, et cogna contre le bois blanc.

— Oui, qu’est-ce que c’est ?

Ce ton agacé, comme si chaque seconde de son temps était plus précieuse que celui de n’importe qui d’autre, provenait de Mirella Copeland.

Une boule dans la gorge, Celestina appuya sur la clenche, ouvrit le battant et alla se présenter face à eux.

— Que faites-vous ici ? la questionna Sandra Fisher, sans plus de cérémonie.

— Je viens passer l’audition pour devenir soliste.

Mrs Copeland lut ses notes, sur lesquelles figurait le nom de chaque candidate.

— Pour quelle raison ne vous voit-on pas ? s’enquit-elle tout en épluchant les pages griffonnées. Il y a cinq noms inscrits, et nous avons auditionné cinq danseuses. Oliver, y’a-t-il un problème ?

Depuis son entrée dans le studio, Oliver Benson continuait de la regarder, amusé. Le dos collé au dossier de sa chaise, les bras croisés, il scrutait Celestina comme le jouet à la mode, une nouveauté.

— Je vous présente la seule et unique Celestina Casarei, dit-il moqueur.

— Casarei, Casarei… Je ne vois pas ce nom. Quelqu’un l’a-t-il sur sa liste ?

— Personne, Mirella. C’est d’elle dont nous a parlé miss Lafferty, un peu plus tôt.

Mirella Copeland releva son nez de la table et lâcha :

— Ah.

Un « Ah » qui résonnait comme une déception. Une perte de temps. Une miette qu’on veut vite dégager de sa veste.

— Je sais que je ne devrais normalement pas me trouver ici, mais je vous demande seulement quelques secondes. Laissez-moi passer l’audition, s’il vous plaît.

Mrs Copeland tapota le bout de son stylo contre sa lèvre inférieure, en fronçant des sourcils.

— Dites-moi, jeune fille, n’est-ce pas vous qui avez déjà requis de notre temps pour une précédente audition ?

Malgré les années et le nombre de danseurs qu’elle avait croisés, Mirella Copeland avait une excellente mémoire, se dit Celestina.

Il ne servait à rien de mentir, aussi se contenta-t-elle de répondre :

— Si, madame. Vous ne vouliez pas que je reste parce que je ne provenais pas d’une grande école. Pourtant, je ne crois pas que vous ayez eu à regretter votre choix, non ?

Elle faisait preuve d’audace, elle en avait bien conscience. À ce stade, Celestina avait pourtant une chose à perdre : sa place dans le corps de ballet. Toutefois, cette énergie qui la prenait aux tripes était plus forte qu’elle, plus importante que tout.

— Nous vous avons engagée et vous êtes toujours là, je suppose que non, émit Mrs Copeland. Cependant, voilà notre problème : le minimum que l’on attend d’une de nos danseuses, c’est la discipline. Non pas une, mais deux fois, vous nous demandez une faveur. Si Oliver, je veux dire Mr Benson, estimait votre travail suffisant, votre nom aurait figuré à l’audition. Ce n’est pas le cas, alors s’il vous plaît…

Mirella Copeland laissa mourir sa phrase tout en désignant d’un geste la sortie. Celestina ne bougea point. Elle ne pouvait pas. Tout ce travail ne pouvait pas ne servir à rien. Allait-on l’obliger à assister aux répétitions d’une soliste qui ne parvenait pas à faire une série de fouettés qu’elle-même maîtrisait déjà ?

— Maintenant, cela suffit, trancha Sandra Fisher. Nous vous demandons de sortir, nous sommes occupés.

Il n’y avait plus rien à dire. Peut-être qu’en temps normal, Celestina aurait eu assez de répartie pour se faire entendre, pour plaider sa cause. Mais ce samedi matin, après sa nuit blanche, elle était trop exténuée pour cela.

Elle quitta le studio sans tirer la porte. Pointes aux pieds, larmes aux yeux, elle se mordit les lèvres. Ne pas pleurer. Ne pas pleurer… Elle ferma les paupières et le visage de Clemente apparut devant elle. Son frère l’avait mise en garde, et elle ne l’avait pas écouté. Elle s’était perdue, poursuivant des chimères, souhaitant briller face à un monde qui ne voulait pas d’elle.

Elle pourrait peut-être rentrer à Cuba ? Mais la laisserait-on seulement faire, sans l’envoyer en prison ? Et si oui, quel avenir serait-elle en droit d’espérer ? Celestina repensa aussi à ses parents, à son père surtout. Elle se rappela la fierté qu’elle avait lue dans son regard, lorsqu'elle s'était produite au Nacional, devant Ava Gardner et Frank Sinatra. Elle ne pouvait pas abandonner. Elle ne pouvait pas avoir perdu Adriano pour si peu.

Le couloir mesurait deux mètres de large. Si on lui refusait le droit de danser dans le studio, elle allait prendre celui de le faire dans le couloir. Afin de pouvoir tourner correctement, vu la longueur de sa jambe quand elle la levait à 90°, Celestina ne devait pas dévier d’un iota, au risque de heurter un mur et de se blesser. Elle se plaça vers le milieu, puis se décala légèrement sur un côté. Elle allait décoller.

Dans le studio, les membres du jury tentaient de départager les candidates au moment où un bruit répété leur arriva du couloir. Mat, sourd. Et familier.

Au début, ils essayèrent de se concentrer sur leur discussion, en faisant abstraction de ce son presque incommodant qui leur parvenait. Une ballerine qui devait s’entraîner, marcher, ou jouer les belles devant ses autres congénères.

— Toutefois, je pense que…

Mirella Copeland ne termina pas sa phrase. La seule musicalité des pointes lui faisait deviner le genre de mouvements qu’on enchaînait. Des tours, qu’on répétait inlassablement. Elle n’avait pas compté, mais la personne qui dansait en avait fait de nombreux. L’ancienne étoile, étoile pour toujours, ne pouvait plus prêter aucune attention aux délibérations. Elle remarquait le rythme, immuable, serein, régulier. Elle entendait tourner. La jambe de terre qui plie sur pied plat, avant de monter sur pointe. L’embout qui frotte le sol quand la danseuse virevolte.

Et recommencer.

Mrs Copeland n’y tint plus et se leva de sa chaise, aussitôt imitée par tous les membres du jury, plus intrigués les uns que les autres. Que se passait-il dans le couloir ? D’où provenait ce bruit, tous le savaient. La seule question qui les taraudait, c’était de connaître qui en était à l’origine ?

Ouvrant la porte en grand, ils demeurèrent tous les cinq sans voix. Dans le couloir, face à eux, Celestina tournoyait. Et tournoyait. Sa jambe gauche était douloureuse, à force de supporter tout le point de son corps et de relever sur pointe. Son mollet la brûlait. Mais cela ne comptait pas.

Trente-deux, le nombre de fouettés enchaînés dans Le Lac des Cygnes. Trente-deux. Partir sur un pied, sur une pointe, tourner et revenir au même endroit, au centimètre près. Tourner trente-deux fois. Trente-deux fois. Mais Celestina tournait depuis plus longtemps que cela. Elle surpassait Pierina Legnani, première ballerine du Lac des Cygnes à avoir improvisé et exécuté les trente-deux fouettés de l’acte III, avant de réitérer l’exploit pour vingt-huit autres, suite à un bis du public.

Comme la Prima ballerina assoluta avant elle, elle enchaînait les fouettés sans s’interrompre. Elle ne voyait pas le jury, pas plus que les ballerines sorties du vestiaire. Elle dansait, seul cela comptait. Et elle tournait. Sans bouger de sa portion de couloir, sans se cogner contre un mur, son mouvement circonscrit dans un cercle, l'embout de sa pointe ne dérivant pas d'un penny.

Passablement fatiguée, elle n’avait pas réalisé son chignon avec assez de soin. Et les tours, et les tours, et les tours, le mirent à rude épreuve, jusqu’à ce qu’il se défasse. Les épingles voltigèrent aux quatre coins du couloir et ses cheveux commencèrent à voler tandis qu'elle tournoyait, fouettant son visage quand elle prenait une nouvelle impulsion.

Elle ne s’était pas changée, en débardeur et en short, pointes aux pieds. Celestina ne ressemblait pas à l’idée qu’on se faisait d’une ballerine. Elle transpirait, avait besoin de se doucher, n’était pas fraîche et pimpante. Pourtant, il émanait d’elle quelque chose de profond, presque bestial. Contrairement aux autres, elle n’avait pas envie de danser. Cela lui était nécessaire, vitalité animale. Elle vibrait au son de la musique, quand bien même elle se résumait à celle de ses chaussons sur le sol.

Quand elle décida qu’il était temps de s’arrêter, elle le fit proprement, nettement, comme le reste de ses pas, ses cheveux collant son visage et sa gorge en sueur. Si la jalousie émanait du côté des vestiaires, c’était de l’intérêt qui pointait chez le jury. Quant à Oliver Benson, ce n’était plus du sarcasme ou de l’agacement qu’elle lisait en lui, mais de la convoitise pour le compte de l’ABT.

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