L'Astre de La Havane (French Edition)

Marie Compagnon · Chapitre 32 sur 37

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L'Astre de La Havane (French Edition)

Après l’annonce des résultats, très vite, Celestina…

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CELESTINA

Octobre 1966

Après l’annonce des résultats, très vite, Celestina avait compris que Teddy n’était pas le genre d’homme à se marier pour le meilleur et pour le pire. Uniquement le meilleur. Après tout, jusqu’ ici, son existence n’avait été faite que de ça.

Le handicap de Celestina faisait dorénavant partie de sa vie. À défaut de l’accepter, elle avait appris à vivre avec. Sa vue et son champ de vision avaient progressivement diminué, jusqu’à ce qu’un matin, toutes les images aient disparu. Quand elle fermait les yeux, elle parvenait encore à s’entendre, à surprendre le cri d’effroi qu’elle avait poussé. Sa plainte animale. D’habitude, au printemps, les chants d’oiseaux la réveillaient, et elle apercevait leurs silhouettes s’agiter sur le rebord des fenêtres. Ce matin-là, rien. Elle avait hurlé qu’elle n’arrivait pas à soulever ses paupières, s’était palpée les yeux, et Teddy avait accouru de la cuisine. Il l’avait trouvée, errant au milieu des draps, la peur sur son visage. Et les paupières ouvertes.

Mais elle s’était relevée. Encore. Toujours. Tel qu’Evy le lui avait prédit. Elle n’avait pas le choix. Dans sa vie, ne comptaient plus que Teddy et l’ABT. L’un nourrissait l’autre. Et dans la famille Grant, si l'on ne divorçait pas – sa belle-mère le répétait régulièrement –, on pouvait s’éloigner. Comme Teddy. Et Celestina ne voulait pas de cela. Elle était une danseuse professionnelle mariée, et elle le resterait. Elle s’était alors fait une promesse : celle de ne plus jamais paraître faible. Elle avait remonté la pente et Teddy était revenu, tel un boomerang.

Avec Teddy à ses côtés, pour toujours, le meilleur ne pouvait être qu’à venir. Elle se trouvait liée à lui : tout irait bien. Tout irait mieux. Surtout si elle remisait Celestina au placard, pour devenir entièrement Giselle. Choisir, ne plus subir. S’épanouir. Celestina était une petite immigrée avec qui la vie s’était montrée en maintes occasions cruelle. Giselle était une soliste de l’ABT, mariée à un danseur étoile, et ils formaient un couple que le gotha new-yorkais enviait. Les apparences, même trompeuses, restaient les apparences.

Peu importait où qu’elle puisse se trouver dans le monde, son union avait fait d’elle Mrs Grant. Sauf à un endroit : sur scène. À chaque représentation, chaque ballet, sur chaque affiche, il n’y avait qu’une danseuse qui jouait avec l’excellence. Il n’y avait que Giselle Casarei.

Une fois de plus, l’ABT avait allié mari et femme à la ville, pour les faire se réunir sur les planches. Ce soir, comme les autres.

Face à elle, il y avait… du noir. Rien que du noir. Du noir foncé et du noir plus clair. Mais que du noir. Par un savant stratagème de jeux de lumière, Giselle avait appris à se repérer. Dans l’obscurité de ses yeux, elle arrivait à repérer les taches vives des éclairages, comme autant de lueurs dans une nuit étoilée. Les spots. Côté cour, côté jardin. Le phare dans la nuit devait être de tel côté, de telle grosseur, quand elle terminait tel saut. Pour les piqués, elle devait observer tel autre, placé à tel endroit. En plus de la chorégraphie du ballet, Celestina mémorisait celle des spots. Un travail bête et répétitif, qui donnait cependant le change : aucun spectateur – excepté ceux au courant – n’aurait pu soupçonner que la belle ballerine était aveugle, dans ce monde qui expose à la lumière.

Privée d’un de ses sens, elle évoluait avec encore plus d’intensité. Elle avait tellement arpenté la scène, qu’au discret son du plancher, elle pouvait dire qui se tenait où. Elle infiltrait la musique, sentait la poussière voleter quand Teddy sautait, devinait ses efforts à la moiteur de son costume. Au Lincoln Center, derrière le lycra, la sueur et la colophane, elle percevait les effluves provenant du public, les parfums capiteux comme les plus délicats. Chaque fois qu’un danseur la touchait, l’effleurait, il laissait une trace invisible sur son justaucorps, contre sa peau, telle une caresse qu’on ne veut pas sentir disparaître. Quand Teddy la prenait par la taille et la soulevait, elle décelait sa faim dans la marque de ses doigts. Pour elle, c’était indécent. Pour le public, rien ne perçait.

Elle devinait la tension des spectateurs quand elle tournait, leur émoi quand elle volait, leur désir quand elle se cambrait. Il était fort à parier que, tout à l’heure, en rejoignant sa loge, elle y retrouve des fleurs et des bijoux, comme souvent. Elle acceptait les bouquets, mais renvoyait toujours les diamants. Les premières, elle pouvait les sentir, caresser leurs pétales et chercher leur essence. Les seconds… Rien ne ressemblait plus à une pierre taillée qu’une pierre taillée, et ce cadeau pouvait uniquement ravir le sens qui lui faisait désormais défaut. Sans compter qu'elle n’était pas femme à laisser un homme se méprendre sur ses intentions. Elle était mariée, avait prêté serment.

La fin de l’acte III approchait, et plus que jamais, Giselle paraissait voler. Elle était si légère dans ses tours, dans les bras ou sur les épaules de Teddy. Raymonda épousait Jean de Brienne, et célébrait ses noces dans le palais du roi. Son tutu, aux nuances d’or, renvoyait les lumières et la mettait en valeur, plus que jamais.

Le ballet était enjoué et coloré, empruntant les accents folkloriques aux danses de caractère. Car si l’amour était encore une fois au premier plan, le dernier ballet chorégraphié par Marius Petipa était le plus moderne de ses chefs-d’œuvre. Surtout le troisième acte, dans lequel aucune tragédie, aucun drame, ne survenait. Il n’y avait que la danse. La danse par la danse. La danse pour la danse.

Dans la dernière diagonale, Teddy la soulevait à chaque petit saut, envoyant dans les airs son colibri des îles, si léger.

Elle tourna, développa sa jambe en seconde, et enfin glissa à terre, et épaula.

Le calme, la pause, le silence, qui précèdent le triomphe. C’était à cet instant précis, à chaque fois, que le cœur de Giselle connaissait un loupé, juste avant que ne surviennent les applaudissements. Et les applaudissements. Et les saluts et les révérences. Et les applaudissements. Et les pieds qu’on tape entre les strapontins. Et les sourires. Toujours sous les applaudissements.

Cette fois, le rideau ne se baissa pas, comme il l’aurait dû. Mrs Mirella Copeland avançait sur scène avec un énorme bouquet. Mais pas seulement. Ce soir, la première danseuse était nommée étoile.

***

Tout le monde était parti, danseurs et public. Il ne restait plus qu’elle dans la salle vide. Quelques minutes lui étaient nécessaires pour réaliser ce qui venait de se produire : elle avait accompli le rêve d’une vie, celui auquel aspirent des milliers de ballerines sans parvenir à le concrétiser. Elle faisait désormais partie des étoiles qui, une fois nommées, brillaient à jamais.

Elle avait réussi, et elle en était encore un peu étourdie. Elle avait besoin d’un moment, rien qu’à elle... Elle avait décliné les invitations à sortir : plus tard, il serait toujours temps. Elle préférait fêter son triomphe avec l’amour qui ne l’avait jusque-là jamais trahie : la scène. Se pincer, pour ne pas rêver.

Fondue dans l’or et le rouge, elle se trouvait au milieu du parterre, écoutant ce que la scène avait à lui dire. Et elle l’entendait nettement mieux depuis que la plupart des machinistes s’étaient retirés. On devait attendre qu’elle sorte, elle aussi, pour fermer la salle, le théâtre. Pour rentrer chez soi. Le commun des mortels dormait la nuit. Pas elle. Plus elle. Dans le cercle clos des étoiles, il n’y avait plus ni jour ni nuit. Qu’on les voie ou non, elles étincelaient. Giselle scintillait. Ayant quitté ses vêtements de scène, même dans sa tenue noire sophistiquée, elle avait l’allure d’une reine.

Et du fond de la penderie où on l’avait remisée, derrière le tulle d’une danseuse et les plumes d’un cygne, la petite Celestina ressortit. Elle pensa à son père, qui avait passé sa vie à observer les étoiles, et qui venait de manquer la nomination de sa fille. Son astre.

À défaut d’un membre de la famille Casarei, elle avait espéré qu’Evy et Germain seraient présents, ce soir. Elle leur avait envoyé une invitation, mais ils avaient décliné. Il fallait s’en douter. En lui faisant prendre la responsabilité de tout son malheur, elle l’avait blessée à un point sans retour. Quelques mois plus tard, alors qu’elle ne voyait plus rien, elle avait tenté de se rapprocher d’Evy. La brune lui avait présenté ses excuses, la blonde les avait acceptées. Pourtant, on avait beau recoller la porcelaine d’une tasse, elle restait ébréchée. Pour leur amitié, il en était pareil. Avec toute la bonne volonté du monde, on n’oubliait jamais les fissures de ce qui avait volé en éclats. Même pour le baptême de Frances, Evy ne l’avait pas conviée. Il ne servait à rien de ruminer sur le passé. Mais dans ce cas précis, les remords étaient pires que les regrets.

Elle repensa à ce que lui avait dit Evy, dans le studio de l’Hotel Nacional, tandis qu’elle s’entraînait aux pirouettes. « L’exigence est une clef ouvrant sur un monde sans fin. » Ne s’y était-elle pas perdue ?

Quelqu’un toussota, Giselle ne l’avait pas entendu entrer. Elle prêta davantage attention à son pas lourd sur la moquette rase, tandis qu’il se rapprochait. Arrivé au bout de la rangée au milieu de laquelle elle était assise, il la questionna :

— Puis-je vous rejoindre ?

Elle aurait préféré qu’on s’abstienne de troubler la musique du silence. Toutefois, elle accepta. Elle ne reconnaissait pas la voix, ce discret accent slave. Mais s’il devait s’agir d’un admirateur, d’un donateur, elle devait faire preuve de diplomatie.

Il s’approcha et elle décela dans sa démarche une claudication, légère. Un défaut de rythme. Peut-être si infime qu’il ne se voyait pas, seulement s’entendait.

— Je vous ai trouvée sublime, ce soir. Vos jambes bougent comme celles de nulle autre. Quels sauts ! Quels tours ! Et votre façon d’habiter le personnage est unique.

Giselle baissa les yeux, empruntant un air faussement modeste, comme Evy le lui avait appris.

— Je vous remercie, monsieur. J’ai seulement souhaité faire honneur au ballet.

— Et vous y êtes parvenue, au-delà des espérances du public ! Votre musicalité m’a ému…

Il se trouvait à moins d’un mètre d’elle et demanda :

— Puis-je… ?

Sans le voir, elle devina qu’il parlait d’un des fauteuils libres, et elle l’invita d’un geste à s’asseoir près d’elle.

Comme toute la ville, il avait été mis au courant, trois années plus tôt, de cette soliste devenue non-voyante qui, malgré tout, dansait. L’exploit l’avait laissé sans voix, surtout en sachant à quel point le regard jouait dans les tours et les équilibres, sans compter les placements sur scène. Ne plus pouvoir danser, ce n’était pas un sacrifice, mais une condamnation. Comme un animal blessé à mort, à vie. Il savait ce que cela représentait, et elle l’écoutait converser distraitement.

La façon qu’avait Giselle de ne plus se tourner face aux gens qui lui parlaient, lui donnait un air détaché du monde qui l’entourait. Comme si rien, finalement, n’avait d’importance. Comme si elle était au-dessus de tout cela.

Il détaillait la finesse de son profil, son port altier, et sa peau, reflets bronze sur bois d’orme.

— Votre mari doit-être fier de vous.

Teddy l’était-il vraiment ? Il s’appropriait une part de sa réussite. Néanmoins, parvenait-il à se réjouir de ce qui arrivait à Celestina, juste pour ce que cela lui apportait, à elle ? Elle se contenta de hocher la tête et de répondre par une pirouette car, même dans ses paroles, elle préférait la danse aux mensonges crus :

— Qui ne le serait pas ?

Il marmonna, l’air d’être d’accord avec ce qu’elle venait d’énoncer.

C’était un homme calme et réfléchi. Sa façon d’agir, les mots qu’il choisissait avec soin, il devait avoir cinquante, peut-être soixante ans.

— Quel sera votre programme pour le reste de la saison ? s’enquit-il.

— La Fontaine de Bakhtchissaraï.

— Oh !... Un ballet russe. Vous aimez le genre ?

Elle perçut une pointe d’enthousiasme.

— J’apprécie surtout qu’il soit créé à partir d’un poème de Pouchkine.

Cette remarque amusa son interlocuteur. Elle saisit son sourire

dans son silence.

— Et que ferez-vous ensuite ?

— Je danserai. Quoi d’autre sinon ? Je ne sais faire que cela.

— Mais vous le faites bien.

— C’est même ce que je fais de mieux.

Il éternua et s’excusa. Giselle comprit qu’il sortait un mouchoir d’une de ses poches, et s’en frottait le bout du nez, avant de reprendre :

— L’American Ballet Theatre est une très belle institution. Pour autant, n’avez-vous jamais eu envie de voguer vers d’autres compagnies ?

Elle trouvait cette question bien indiscrète. Elle-même n’avait jamais voulu se la poser. Elle devait choisir les paroles les plus adéquates, pour répondre sans froisser. Pour répondre… sans répondre. Après tout, elle ignorait tout de cet admirateur. Qui était-il ? Quelles étaient ses motivations ? Mieux valait ne pas trop en dévoiler, au risque sinon de se mettre en danger avec les partenaires de l’ABT.

— Mon mari est ici. Notre union serait sans doute un brin bancale si l’un de nous quittait la ville, ne croyez-vous pas ?

— Alors, restez à New York.

Elle acquiesça :

— C’est ce que je compte faire.

— J’ai entendu dire que le New York City Ballet recherchait une étoile pour rompre avec les codes habituels. Je vous imagine très bien dans Casse-Noisette, vous feriez une sublime Clara. Dans Agon, vous seriez magistrale.

Une ville, deux compagnies de ballet professionnelles. Quitter New York signerait certainement la fin de son mariage, et elle craignait qu’un jour elle ne se reproche de ne pas avoir suffisamment essayé. En revanche, évoluer dans une autre compagnie que Teddy en journée, leur permettrait peut-être de mieux se retrouver en soirée.

Amusée, Giselle fronça les sourcils :

— Monsieur, vous me paraissez bien renseigné. Plus que moi, en tout cas.

— Que voulez-vous, dans une ville où tout va si vite, c’est le moins que je puisse faire, que de transmettre les informations que je juge essentielles, aux personnes qui me semblent importantes.

Elle l’entendit quitter le siège de velours et elle sentit que la silhouette de l’inconnu la dominait désormais de toute sa hauteur.

Il lui prit la main pour la saluer :

— Je suis ravi d’avoir pu échanger avec la grande Giselle Casarei.

— Ce n’est pas juste : je ne sais pas quant à moi avec qui j’ai eu plaisir à converser, dit-elle d’une petite voix enfantine.

Elle changea d’inflexion tout en arquant un sourcil :

— Sans connaître votre identité, j’ignore surtout si l’information que vous m’avez transmise est fiable ou non…

— Certaines personnes m’appellent monsieur Balanchine. Mais pour vous, j’accepte de n’être que George.

Il pressa légèrement sa main avant de la lâcher. Et il partit, ses pas feutrés accompagnant sa démarche inégale.

Son statut modifié, tout changeait. Avant, elle n’était qu’un nombre au milieu d’autres, une anonyme qui espérait, comme tant d’autres. Qui attendait. Qui s’entraînait sans relâche. Qui passait des auditions.

Ce soir, on l'avait recrutée sans qu'elle ait besoin de fournir un effort supplémentaire à ceux qu’elle effectuait déjà d’ordinaire. George Balanchine venait de lui dire qu’elle avait sa place dans la compagnie du New York City Ballet. Dans sa compagnie. Et l’offre lui paraissait des plus tentantes. Mieux que ça : elle arrivait à point nommé.

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