L'Astre de La Havane (French Edition)

Marie Compagnon · Chapitre 3 sur 37

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L'Astre de La Havane (French Edition)

Quand elle était partie de chez elle…

3

CELESTINA

Novembre 1950

Quand elle était partie de chez elle avec son père, Celestina n’aurait jamais pensé que cette journée la marquerait à tout jamais. Ils étaient allés à l’Hôtel Nacional, afin que Joaquin puisse récupérer son salaire. Chose exceptionnelle, Adriano n’était pas avec eux, sa mère lui ayant demandé de faire une course.

Dans les faits, Joaquin Casarei aurait très bien pu prendre l’enveloppe qui l’attendait en même temps qu’il finissait son service. Rien ne l’obligeait à revenir sur son lieu de travail. Seulement il utilisait le prétexte de sa fille pour retourner à l’hôtel, alors qu’en réalité, Joaquin venait s'assurer que tout se passait bien. Déjà enfant, on lui avait inculqué l’amour du travail bien fait. Et s'il n'était ni propriétaire ni actionnaire de cet établissement, mais uniquement un employé qui n’avait jamais considéré sa place comme acquise, il ne voulait pas de « laisser-aller » dans son bar, durant son hebdomadaire jour de repos. Joaquin craignait qu’un bouton manque à la chemise d’un des serveurs, qu’on oublie la rondelle de citron sur le rebord du verre de madame Johnson, ou pire, qu’une table ne soit pas débarrassée dans la seconde où des clients la quittaient. Bien que se sachant transparent pour ces derniers, ou la plupart d'entre eux, Joaquin se faisait un devoir de leur être utile. Et la passion de Celestina pour le palace était un alibi tout trouvé…

D’autant que la « grande saison », qui commençait en décembre et s’étirait jusqu’en mai, allait bientôt débuter. L’effervescence était palpable dans l’atmosphère. Les peintres donnaient d’ultimes retouches, les jardiniers taillaient quelques plantes et la pelouse, les femmes de ménage traquaient le moindre grain de poussière, et le chef mettait au point ses dernières recettes. Certains vacanciers de « fin d’année » étaient même déjà arrivés.

Il agita son index devant le visage de sa fille, comme il en avait l’habitude quand il lui faisait ses sempiternelles recommandations :

— Tu n’oublies pas : tu ne t’éloignes pas trop d’ici, et ne te montres pas aux clients. Mais si jamais tu en croises un, sois polie et dis bonjour. Tu n’entres pas dans l’hôtel et tu n’approches pas des piscines. Sommes-nous bien d’accord ?

Celestina hocha la tête, sagement. Elle respectait toujours les consignes. Enfin, la plupart du temps. Elle estimait qu’elle ne désobéissait pas à un ordre, tant qu’elle ne se faisait pas prendre sur le fait. Ainsi, ses promenades dépassaient allégrement le périmètre autorisé. À quoi servait-il d’avoir un si beau parc sous les yeux, si on ne pouvait pas le fouler ? De toute façon, son père demeurait toujours un certain temps à l’intérieur de l’hôtel. Elle avait inscrit en elle cette durée, sans vraiment savoir à quoi cela correspondait étant donné qu’elle ne portait pas de montre. Et jamais elle ne dépassait sur l’heure : elle revenait à l’entrée de service avant que son père n’en ressorte.

Joaquin Casarei observa sa fille et se fit la remarque qu’elle ressemblait chaque jour davantage à sa mère, la belle Carmen. Elle n’était encore qu’une enfant, mais ses yeux foncés en amande, bordés de longs cils fournis, lui donnaient des allures de biche juvénile.

— Promis, prononça Celestina, en croisant ses doigts derrière son dos.

Et Joaquin se sentit le droit de pousser la porte pour retrouver les bruits et les odeurs chers à son métier.

Celestina s’éloigna, en sautant à cloche-pied. Elle agita sa main pour saluer Pedro et Javier, qui travaillaient vers une des haies. Ils lui répondirent en lui souriant : bien qu’estimant son père, ils n’avaient jamais dénoncé les égarements de Celestina hors du paramètre autorisé. Sans doute qu’eux aussi auraient apprécié de pouvoir jouer dans pareil lieu, au même âge qu’elle. Sans doute s’en souvenaient-ils…

Parce que ce jour-là elle croisa le chemin d’un papillon, un sublime monarque aux ailes orangées, Celestina partit plus loin qu’elle ne l’avait jamais fait, quasiment de l’autre côté du bâtiment. Au pied d’un palmier, elle observait, attentive, le battement des ailes qu’elle imaginait comme autant de clins d’œil délicats, quand une mélodie troubla le silence du début de matinée. De la musique classique, jouée par un orchestre.

Celestina était si curieuse qu’après avoir regardé à droite puis à gauche, pour s’assurer que la voie était libre, elle s’avança prudemment au pied d’un des murs. Dissimulée en partie par un bougainvillier aux grappes de fleurs violettes, elle se dressa sur la pointe des pieds pour observer ce qui se passait par la fenêtre ouverte. Celestina avait vue sur l’intérieur d’une salle dans laquelle elle n’était jamais venue et qu’elle ne connaissait pas. C’était la première fois qu’elle en admirait le parquet, les barres fixées dans une cloison, et surtout, les hauts miroirs qui recouvraient tout un pan de la pièce. Bien qu’elle se demandât à quoi pouvaient servir autant de glaces – chez elle il n’y en avait que deux de plus petite dimension, et c’était suffisant ! –, toute son attention fut vite distraite par un autre élément…

Dans un recoin tapissé de pénombre, il y avait une femme. Parce qu’elle n’était pas au centre de la salle et qu’elle ne bougeait pas, il était facile de ne pas lui prêter le moindre intérêt. N’importe qui passant devant la fenêtre ouverte et jetant un coup d’œil, l’aurait ignoré.

Mais pas Celestina. Elle ne pouvait détacher son regard de cette inconnue qui se tenait dans un coin, la main sur une des barres en bois. Avec ses cheveux blonds foncés ramenés en chignon et sa peau assez pâle, la petite fille comprit que l’inconnue était une étrangère. Elle portait également une tenue très près du corps, si proche qu’elle le moulait, le collait, comme s’ils ne faisaient qu’un. Comme si elle était née avec.

La femme garda les yeux fermés, le visage baissé, pendant l’intégralité du morceau qui s’échappait du gramophone, sans rien faire d’autre. Au suivant cependant, elle se mit à bouger. Tout doucement au début, avec un simple mouvement de la nuque ou des chevilles. Presque précautionneusement. Puis de plus en plus amplement.

L’inconnue faisait des mouvements d’une infinie lenteur et d’une incroyable précision, remuant tour à tour ses bras, ses jambes, sa tête. Celestina n’avait encore jamais rien vu de pareil. C’était une façon de se mouvoir si… différente. Singulière. Cela n’avait rien de commun avec les danses latines que Carmen et Joaquin maîtrisaient si bien, et qu’ils lui avaient apprises. Elle ne sut combien de temps elle resta ainsi, subjuguée par l’étrangère, hypnotisée. Une légère brise souffla sur le bord de côte, faisant trembler les fleurs des bougainvilliers jusqu’à caresser la joue de Celestina : il était l'heure pour elle de partir rejoindre son père. Empruntant le même chemin que pour venir, elle longea les murs, les arbustes, se cacha derrière deux palmiers, courut sur la pelouse, sautilla sur un pied, tout en se promettant de bientôt revenir.

Et c’est ce qu’elle fit.

***

La semaine suivante, à la même entrée de service, écoutant les incessantes recommandations, Celestina hocha la tête, prononça un « Oui » sonore, sans oublier de croiser les doigts dans son dos. Dès que Joaquin referma la porte derrière lui, Celestina partit en trombe pour sa nouvelle destination : la salle de danse de l’inconnue. Cette fois, Adriano faisait à nouveau partie de l’expédition, et il interpella son amie quand elle s’élança, lui à sa suite :

— Où vas-tu ?

— Quelque part, répondit mystérieusement Celestina, sans vouloir s’épancher davantage.

Toute la semaine, elle avait réussi à tenir sa langue et à ne pas trahir son secret. Elle conservait dans sa seule mémoire une rencontre qui lui importait terriblement, sans comprendre pourquoi. Et c’était d’autant plus difficile et remarquable pour elle, fillette on ne peut plus bavarde… Cela révélait aussi à quel point cette découverte lui était précieuse.

— Mais où ? s’entêta Adriano, qui ne se contentait jamais de réponse évasive.

Elle se rendit compte qu’en partageant ce qu’elle savait, il serait plus facile pour elle de multiplier les séances d’observation. De plus, elle n’avait encore jamais caché quoi que ce soit à Adriano, de même qu’il ne lui dissimulait rien non plus.

Celestina s’arrêta de courir, avisa les alentours afin d’être sûre que personne d’autre ne pouvait l’entendre et l'avertit tout bas :

— Je veux bien te montrer, mais c’est un secret. Tu promets de ne rien dire ?

Comme pour tout enfant, ne pas trahir un secret était une question d’honneur. Aussi, il déclara d’un ton solennel en posant sa main sur son cœur :

— Je te donne ma parole.

Celestina lui prit la main avant de poursuivre sa course. Elle espérait de toute son âme que l’inconnue serait bien là, dans cette salle, à danser au son d’un orchestre enregistré. Elle voulait qu’Adriano assiste au spectacle. Mais peut-être serait-ce déjà fini ? Ou peut-être l’étrangère était-elle partie ? Certains vacanciers ne restaient qu’une semaine ou deux.

Oh non, cela ne pouvait pas être possible, craignit tout à coup Celestina ! Cette inconnue avait planté une petite graine en elle. Et bien qu’elle ne sache ni en quoi cela consistait, ni ce que cela allait créer au final – une tomate ou un jasmin –, Celestina ressentait toute l’importance de cette découverte. Désormais, il y avait un avant et un après, même si elle ignorait de quoi se composerait cet « après ».

Tandis qu’ils se rapprochaient de l’aile opposée, Celestina fut rapidement rassurée en entendant la musique. Derrière le bougainvillier, la fenêtre était ouverte, comme la dernière fois.

Celestina se tourna vers Adriano et lui intima l’ordre de se taire, en posant un doigt sur ses lèvres. Elle lâcha sa main, s'avança vers la fenêtre, et se hissa sur la pointe des pieds, là encore, comme la dernière fois. Adriano l’imita et s’agrippa au rebord en pierre.

Les luminaires étaient encore éteints et le ciel, légèrement couvert, plongeait la salle dans la pénombre. Toutefois, vêtue d’une tenue jaune, l’inconnue se détachait nettement, grâce au jeu des glaces qui renvoyaient un peu de lumière naturelle.

De même que quelques jours auparavant, Celestina se retrouvait fascinée par la grâce de l’inconnue, par ses mouvements qui parvenaient à se fondre dans la musique. Les notes courtes, rapides, s’accompagnaient de petits sauts ou de tours, tandis que les phrasés plus lents, étaient escortés par des gestes plus amples et parfois de longs déplacements. Pour Celestina, c’était l’harmonie. Plus que cela, c’était de la pure magie.

Adriano regardait également l’inconnue, avec le même intérêt qu’il aurait vu une poule traverser la route. Il ne comprenait pas en quoi ce spectacle pouvait enchanter Celestina. Une femme dansait, oui et après ? À La Havane, que ce soit dans les rues ou dans les clubs, la danse faisait partie de la vie. Et lui préférait les musiques plus rythmées et plus joyeuses que celle, mélancolique, des cordes… Quant à cette façon de bouger, Adriano ne la connaissait pas et il s’en moquait : Joaquin lui avait appris la salsa.

Il coula de nouveau un regard vers Celestina, qui n’en perdait pas une miette, la bouche entrouverte. Elle ne clignait même plus des paupières.

Adriano s’apprêtait à lui poser une question, mais il eut tout juste le temps de prononcer une syllabe avant que Celestina ne le foudroie et lui intime l’ordre de se taire, par un simple froncement de sourcils. Elle ne voulait pas que l’inconnue les surprenne et risque de faire renvoyer son père. Non seulement Adriano en avait assez de cette séance d’observation, mais l’heure de rejoindre Joaquin approchait. Alors il tira sur le bras de Celestina pour qu'elle comprenne. À regret, la fillette lâcha le rebord de la fenêtre et ses talons retrouvèrent le contact du sol.

Elle suivit Adriano et s’éloigna, en se promettant de revenir dès qu’elle le pourrait, là encore, comme la dernière fois…

***

Quelques jours plus tard, le même ballet se répéta : Joaquin laissait seuls les enfants, le temps de prendre sa paie et de vérifier que le service à l’hôtel se passait sans encombre.

— Il est possible que cela me demande un peu plus de temps, puisque l’effectif est réduit ce matin. Aussi, si je vois que le bar est débordé, peut-être aiderai-je à préparer quelques commandes. Mais quoi qu’il en soit, j'insiste pour que vous soyez bien sages. Sommes-nous d’accord ?

Cette nouvelle fut accueillie avec une joie non dissimulée par les enfants, tout heureux de pouvoir jouer à leur guise dans le parc, plus longtemps que d’ordinaire.

La porte se refermait tout juste derrière son père que Celestina s’apprêtait à rejoindre la salle où dansait la mystérieuse inconnue. Elle se retourna vers Adriano :

— Tu viens ?

Elle n’avait pas besoin de prononcer d’autres mots, il savait pertinemment où son amie voulait aller. Lui, n’en avait guère envie. Il estimait qu’ils avaient déjà perdu un temps considérable de jeu la semaine précédente, il préférait que cette expérience ne se renouvelle pas une seconde fois.

— J'aimerais qu'on fasse autre chose : c’était ennuyeux. D’ailleurs, pourquoi tiens-tu tellement à y retourner ? Ce n’est pas notre musique, et ce n’est pas notre danse. Ce sont celles des étrangers. Alors, qu’est-ce qui te plaît tant là-dedans ? On ne sera jamais comme eux.

De cela, Celestina en avait bien conscience. Comment expliquer en mots ce qu’on ressent dans le cœur ? Elle se contenta de dire :

— Je ne sais pas… Mais, il faut que j’y aille.

Parce qu’Adriano connaissait Celestina aussi bien que lui-même, il comprit que rien ne pourrait la faire changer d’avis. Quand elle avait une idée en tête, elle fonçait au-devant. Elle s'élança vers la salle et lui n’eut d’autre choix que de la suivre. Il était dans son sillon, juste derrière elle, et contemplait les reflets de ses cheveux brillants dans le soleil, projetés vers l’arrière comme le tissu de sa jupe, qui semblait flotter tandis qu’elle courait.

Comme un geste devenu une habitude, elle essaya de se grandir tout en s’agrippant au rebord de la fenêtre, Adriano à son côté. L’inconnue devait être là : le disque tournait. Pourtant, il n’y avait personne. Celestina tenta de monter plus haut sur la pointe des pieds, cherchant si l’étrangère se tenait dans un des recoins de la pièce. Mais il n’y avait personne.

Déçue, elle s’apprêtait à repartir, quand une main s’abattit sur l’épaule de chacun des enfants. Aucun des deux n’osa tout de suite se retourner, ni Adriano, ni Celestina : ils avaient failli aux recommandations de Joaquin, et ils craignaient que leur désobéissance n’entraîne son renvoi.

— Alors, qui vois-je là ?… Puis-je connaître qui m’envoie chaque semaine ces petits espions ? demanda une voix féminine.

Le timbre était plutôt grave, légèrement rocailleux, et teinté d’un fort accent que Celestina n’arriva pas à déchiffrer. Elle était toutefois convaincue de savoir de qui émanaient ces paroles. Elle se retourna en même temps qu’Adriano pour en avoir confirmation : c’était l’inconnue, la danseuse.

Elle portait des vêtements presque indécents, par rapport aux autres étrangères qui côtoyaient l’Hotel Nacional, davantage accoutumées aux robes et aux jupes, sauf aux abords des piscines. Sur un collant noir sans pied, elle avait un mini-short moulant qui lui montait jusque sur le nombril, ainsi qu’une chemise jaune à manches courtes, nouée à la taille. Et ses pieds étaient enserrés dans de tout petits escarpins noirs, avec trois ou quatre centimètres de talon. Son rouge à lèvres, aussi rouge que ses ongles, embrassait sa bouche à la perfection, sans dépasser, et un épais très d’eyeliner ourlait ses paupières.

Aujourd’hui, elle n’avait pas de chignon, et ses cheveux blonds, légèrement ondulés, étaient ramenés en une queue de cheval haute, quelques boucles s’échappant d’une coque habillant son front.

Une femme comme celle-là, Celestina n’avait pas l’habitude d’en voir. Pas plus qu’Adriano, subjugué par le mouvement de ses lèvres, à chacune de ses paroles.

— Alors ? Puis-je savoir qui vous êtes ? réitéra l’inconnue.

Adriano semblait avoir perdu sa langue. Il n’avait jamais parlé à une femme habillée de la sorte, encore moins à une étrangère. Il craignait également qu’en répondant à cette question d’apparence anodine, cela porte préjudice à Joaquin ou à sa mère, Yolanda. Le garçon espérait que Celestina partageait ses pensées et ses doutes, qui agiraient sur elle comme une mise en garde. Mais visiblement ce ne fut pas le cas puisque, passée la surprise, elle déclara de façon toute simple :

— Je suis Celestina et voici Adriano.

Heureusement, elle avait eu la présence d’esprit de ne pas divulguer leur nom de famille. Néanmoins, elle ne put s’empêcher d’ajouter :

— Et vous ?

L’inconnue sourit et prit plusieurs secondes pour se présenter, le temps d’allumer une cigarette qu’elle glissa entre ses lèvres carmin.

— Evelyn Paris. Mais tout le monde m’appelle Evy.

Une lueur d’amusement dans le regard, l’étrangère détailla chacun des enfants à tour de rôle, tout en inspirant des bouffées de nicotine et en expirant un nuage de fumée blanchâtre. Il n’avait fallu que deux allers-retours de la cigarette à sa bouche, pour que du maquillage se dépose sur le filtre.

— Celestina et Adriano…, répéta pensivement Evy. Êtes-vous frère et sœur ?

— Non ! s’indigna Adriano, d’une voix plus forte qu’il ne l’avait voulue.

Celestina fut surprise de cette réaction et ajouta, pour tempérer :

— Nous sommes meilleurs amis. Et voisins.

De nouveau, ce même sourire énigmatique se plaqua sur le visage de la danseuse.

— Très bien. Et pourrais-je savoir pour quelle raison Celestina et Adriano, meilleurs amis et voisins, m’espionnent ? Sincèrement, vous croyiez être assez discrets pour que je ne vous remarque pas ?

Adriano, la tête baissée vers ses pieds, préférait s’abstenir d’ouvrir à nouveau la bouche. Peut-être qu’avec un peu de chance, Evelyn fonctionnait comme sa mère ? Quand Yolanda grondait son fils, il gardait le regard rivé au sol, attendant que l’orage passe. Dès que le gros de la tempête s’était abattu, il hochait la tête, presque douloureusement, et… retournait vaquer à ses occupations. Il souhaitait de tout cœur qu’il en soit de même aujourd’hui. Après tout, s’ils restaient muets, Evelyn Paris en aurait vite assez et les congédierait : elle semblait être le genre de femme peu désireuse de perdre son temps.

Encore une fois, c’était sans compter sur Celestina :

— On vous observait.

Evelyn fronça les sourcils :

— Pour le compte de qui ?

— Comment cela ? s'enquit la fillette qui ne comprenait pas.

— Qui vous a sollicité ? Le directeur ?

— Personne, je vous promets, sourit Celestina.

À l’idée qu’un adulte ait pu lui demander de perdre son temps à regarder danser une personne qu’elle ne connaissait pas, alors qu’elle n’était même pas censée se trouver à l’hôtel, elle se mit à rire franchement. Cette réaction spontanée fut la preuve de leur innocence pour Evelyn. Tout à coup, il lui semblait être plus sereine.

— Pourquoi voudrait-on vous espionner ? ne comprenait pas Adriano.

Evelyn attendit qu’une autre bouffée de nicotine entre dans ses poumons, avant de leur apprendre :

— Parce que je viens d’arriver. C’est monnaie courante qu’un patron fasse surveiller ses nouvelles recrues.

— Une nouvelle recrue ? Donc vous travaillez ici ?

Evelyn hocha la tête et dès lors, Adriano et Celestina ne virent plus simplement en elle son statut d’étrangère ou sa sophistication. Elle faisait partie des employés de l’Hotel Nacional et cela la rendait plus proche d’eux, comme s’ils appartenaient désormais à une même et grande famille.

— Je suis danseuse, expliqua Evelyn.

— On vous paie… pour danser ? voulut avoir confirmation Adriano.

— C’est exact. Enfin, à peu près… En réalité, on m’a engagée pour donner des cours de danse aux clients de l’hôtel qui le souhaiteraient.

— De la salsa ? s’enquit Celestina.

— Du mambo ? renchérit Adriano.

Evelyn termina sa cigarette et la jeta à terre, avant de poser la semelle d’un de ses escarpins dessus, et d’imiter un mouvement de twist avec sa jambe, pour en éteindre les braises.

— Il y a déjà un maître de danses de salon. Je suis uniquement là pour les cours de danse classique et de barre au sol. Le directeur a pensé que certaines de ses clientes aimeraient renforcer leur musculature et apprendre à se tenir plus droites.

Une barre au sol ? Ni Celestina ni Adriano n’en avaient jamais entendu parler. D'où provenait cette idée saugrenue de vouloir mettre des barres dans un sol ? Et quel était le rapport entre ça et la danse ?

Evelyn intercepta leurs grimaces circonspectes :

— La danse classique, les chaussons, les tutus… Vous connaissez, tout de même ?

Les enfants acquiescèrent.

— Mais l’autre truc…

— La barre au sol ? Oh… Eh bien, c’est de la danse classique, sauf qu’au lieu de faire les mouvements debout, on les fait couché à terre, expliqua Evelyn.

— Comme si on dormait ?

— Si on veut… Sauf qu’on ne se repose pas : cette pratique est assez physique. Vous savez, j’ai appris cette discipline auprès de son créateur, le maître de ballet Boris Kniaseff, dans son école à Genève.

Sur ces derniers mots, Evelyn s’était redressée davantage encore – si tant est que cela soit possible –, comme si avoir côtoyé un grand nom de la danse lui donnait des lettres de noblesse.

— Genève… Vous connaissez ? C’est en Suisse.

Une petite part d’elle-même se sentait honteuse de n’avoir comme spectateurs que deux enfants devant lesquels briller. Toutefois, une autre partie en elle, plus importante, se disait qu’un public était un public.

Adriano était plutôt doué en géographie et savait que la Suisse était un pays en Europe. Contrairement à lui, Celestina ne montrait que peu de facultés pour cette matière. La Suisse lui évoquait simplement une contrée lointaine, de laquelle parlaient les plus bourgeoises quand elles dissertaient sur les meilleurs chocolats du monde.

— Vous êtes allée en Suisse ? l’interrogea Adriano, qui se demandait comment une employée de l’hôtel avait pu partir si loin.

— Oh, bien entendu. En Suisse, en France, aux États-Unis, en Russie… Je suis allée un peu partout, à vrai dire.

Et c’était la réalité. Evelyn Paris avait voyagé à travers le monde.

Née Evelyn Rostankowski, elle avait grandi dans un foyer aimant d’expatriés polonais, dans le Paris de l’entre-deux-guerres. Si ses parents n’avaient jamais été riches, les affres de 14-18 n’avaient pas arrangé le sort des miséreux. Aussi, pour s’en sortir, sans être toutefois sotte, Evelyn avait toujours su qu’elle ne pourrait compter que sur sa beauté et son culot. Elle n’avait qu’une idée en tête : devenir danseuse, une passion qui la faisait rêver. Sa mère, elle-même initiée à cette pratique, lui avait donné ses premiers cours. Mais loin de la satisfaire, Evelyn en avait voulu plus. On ne sait comment, elle avait réussi à séduire une vieille marquise, par sa grâce volubile. Cette dernière était devenue son mécène et l’avait inscrite à des cours particuliers, avant de la présenter au concours d’entrée du Conservatoire. De là était née une petite carrière en Europe, qu’Evelyn avait souhaité voir exploser en s’envolant outre-Atlantique. Elle y avait pris le nom d’Evelyn Paris qui, en plus d’être follement exotique, annonçait tout de suite d’où elle tirait ses origines.

Hélas pour elle, quelques amours malheureux et deux ou trois coups du sort avaient eu raison de son avenir prometteur. De ne jamais voir sa carrière auréolée de succès, Evelyn en gardait une vive blessure. Et l’amour-propre meurtri est le plus long à cicatriser…

Après avoir donné des cours particuliers à des bourgeoises de Palm Springs, Evelyn avait considéré La Havane comme le nouvel eldorado, dans lequel riches hommes d’affaires et stars du cinéma venaient passer de délicieux séjours. Elle comptait bien se faire sa place sur cette île et, qui sait ?... Peut-être renouerait-elle avec une carrière à Cuba ? Peut-être déambulerait-elle bientôt au bras d’un élégant homme du monde ? Qui pouvait se targuer de connaître de quoi demain serait fait ?

Du pays de l’Oncle Sam, elle avait conservé la passion des cigarettes et du Pepsi-Cola – elle s’en autorisait deux par semaines, pas plus –, ainsi qu’un accent charmant, mélange d’intonations françaises et américaines.

Si le regard d’Evelyn venait de se perdre dans ses souvenirs genevois, la voix de Celestina la ramena au présent :

— Comment fait-on ?

— Quoi donc ?

— Pour danser comme vous le faites ?

Le sourcil dessiné d’Evelyn s’arqua plus que de raison, signalant que la fillette avait piqué sa curiosité.

— Pour quelle raison aimerais-tu le savoir ? Cela te plairait-il que je t'enseigne quelques pas ?

— Oh, mais je sais déjà danser, mes parents m’ont appris. Moi, ce que je veux, c’est danser comme vous.

D’abord légèrement surprise, Evelyn se pencha en avant pour se rapprocher du visage de Celestina. Ce qu’elle vit dans son regard était flamboyant : un mélange de volonté et de passion, agrémenté de défi. Le même qu’elle, à son âge.

— Sois sérieuse, et je t’apprendrai tout.

Evelyn Paris se doutait que ces enfants n’étaient pas ceux de clients de l’hôtel, mais elle préférait ne pas en avoir confirmation. Ainsi, si elle se faisait prendre sur le vif en leur compagnie, elle pourrait toujours arguer de bonne foi qu’elle supposait le contraire. Si enseigner la danse lui plaisait, elle n’était pas prête à mettre son poste sur la sellette. À moins que sa future protégée n’en vaille le coup.

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