L'Astre de La Havane (French Edition)
Rien ne distinguait cette journée, semblable à…
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SOLEDAD
Août 2021
Rien ne distinguait cette journée, semblable à bien d’autres. Le ciel d’azur tranchait avec l’eau salée dont les vagues refluaient sur le littoral, chacune bordée d’écume au blanc mousseux, avant de s’échouer sur la plage longeant le rivage. Et les feuilles de palmiers s’agitaient mollement dans la brise, indolentes.
La fin août s’étirait avec lenteur, et la chaleur qui frappait actuellement l’île serait bientôt noyée sous les pluies qui s’abattraient dès septembre. Pour l’heure, la torpeur régnait sur La Havane, bercée par quelques rythmes endiablés et lointains, en sourdine, berceuse exotique. En ce début d’après-midi, les Cubains les plus âgés étaient assoupis. Certains au pied de leur maison, dans des fauteuils à la peinture écaillée, pour ne rien rater de ce qui pourrait se passer dans la rue. D’autres chez eux, dans leur lit, sur leur canapé, un hamac ou un transat. Les plus jeunes ralentissaient tout de même le rythme, et prenaient le temps de boire un café glacé, assis sous un porche ombragé, parfois à même la pierre ou le béton, pour bénéficier de leur fraîcheur. Les seuls à s’agiter demeuraient les touristes et les enfants. Les premiers ne voulaient rien manquer de leur séjour, les seconds, de leurs jeux.
Dans le quartier Miramar, la Quinta Avenida se voyait également foulée par de nombreux pas étrangers. On admirait l’avenue, les ambassades. On se plaisait à rêver de pouvoir loger dans une de ces vieilles bâtisses, ces mansions au charme colonial suranné, entourées de jardins, de statues. Et on espérait y apercevoir certaines personnalités…
— Si, je t’assure que c’est là ! Nous avons bien suivi les indications transmises par la serveuse, hier.
Une jeune fille blonde passa son visage entre les grilles noires se dressant devant elle. Le port gracieux et l’air intrigué, elle n’avait aucun doute sur la propriété qu’elle contemplait, ou plutôt, sur ses propriétaires. Ce n’était pas là la raison qui l’avait poussée à visiter Cuba, mais elle ne se voyait pas séjourner à La Havane sans tenter de venir ici.
— Tu crois qu’ils y habitent encore ? demanda l’autre, dont les reflets auburn de ses cheveux châtains rappelaient les multiples nuances de ses taches de rousseur.
Son amie haussa les épaules. Ce simple geste fit glisser une de ses mèches dorées derrière son omoplate, comme un voile qu’on tire, ou qu’un rideau qu’on ferme…
— Pourquoi en serait-il autrement ? balaya la blonde comme une évidence.
Les poings agrippés aux barreaux métalliques, les deux couvaient du regard la bâtisse et son environnement, de façon à enregistrer chaque détail et pouvoir se les remémorer.
— Si seulement on pouvait entrer…
De l’extérieur, surtout en plein jour, quand les rayons lumineux se réfléchissaient sur le blanc immaculé des murs, les badauds se trouvaient légèrement aveuglés. Ou peut-être étaient-ils simplement éblouis par l’aura de l’illustre propriétaire ? Toujours est-il que peu d’entre eux remarquaient ceux qui les observaient, depuis l’intérieur, derrière une des hautes portes-fenêtres très souvent ouvertes, à l’abri de la galerie à colonnades.
Au pied de l’escalier, assis sur la première marche, deux curieux à moitié dissimulés dans un recoin du hall espionnaient les visiteurs. Ils se moquaient des grosses lunettes rondes de celle-ci, du tee-shirt de tel autre, et tiraient des plans sur la comète, sur les bons tours qu’ils pourraient leur jouer, sans quitter la propriété.
Soledad les vit en sortant de la cuisine, déposa sans bruit le plateau sur la console, et les approcha, sur la pointe des pieds.
— Ouah ! hurla-t-elle.
Les deux enfants poussèrent à leur tour un cri de surprise, avant de se mettre à rire, pris à leur propre piège.
— Alors les colibris, on espionne ? demanda Soledad en les serrant dans ses bras.
Les enfants jouaient à se débattre mais leur mère les tenait fermement contre elle, respirant à pleins poumons leurs cheveux, leur shampoing à l’odeur fruitée. D’ici peu, ils deviendraient au moins aussi forts qu’elle et, dans les « guerres de câlin », elle ne ferait plus le poids. Yuvia venait de fêter ses huit ans, tandis qu’Esteban en compterait bientôt douze.
— C’est pour nous ? demanda Yuvia en pointant du doigt le plateau.
— Depuis quand bois-tu du thé, Yuvia Morales ? l’interrogea sa mère en mimant l’exaspération. Je comprends mieux pourquoi tu t’endors difficilement…
Les deux billes noires de sa fille fixaient Soledad, la petite bouche s’étirant dans un sourire que Yuvia avait de plus en plus de mal à contenir, faisant apparaître à la fois ses fossettes et ses deux incisives manquantes.
— Maman, il y a encore du lait de coco ? la questionna son fils.
— Dans le réfrigérateur. Prends garde à fermer la bouteille après t’être servi. La dernière fois, j’ai failli me la renverser dessus.
Soledad récupéra le plateau bien garni, et entreprit de monter les marches avec, en faisant attention à ne pas déraper sur la pierre.
— Esteban, l’interpela-t-elle tandis qu’il se levait, tu veilles sur ta petite sœur jusqu’à ce que je redescende, d’accord ? Vous ne sortez pas du jardin.
Son fils acquiesça.
— Et tu ne la laisses pas manger n’importe quoi. Pas de petits gâteaux, j’ai acheté des fruits hier, sur le marché.
Parvenue au premier, ayant gravi l’escalier sans renverser quoi que ce soit, Soledad croisa Sylvia.
— Où est-elle ?
— Sur la terrasse. Elle vous attend, précisa Sylvia.
***
Soledad frappa discrètement trois légers coups, et s’autorisa ensuite à pousser la lourde porte en bois foncé. Depuis qu’elle était enfant, elle avait une façon particulière de s’annoncer avant d’entrer quelque part, un rythme singulier, la mélodie de ses jointures cognant contre un battant. Toujours la même, un coup long, deux brefs.
Le panneau sculpté pivota et Soledad s'introduisit dans une pièce spacieuse, aussi grande qu’un petit appartement dans lequel s’entassaient certaines familles. Les fenêtres étaient ouvertes, toutes, y compris celles qui donnaient accès à la terrasse privative. Se détachant des huisseries foncées, des rideaux d’une fine cotonnade flottaient au gré du vent, de même que les voilages du lit à baldaquin, auxquels ils étaient assortis.
Quand une bourrasque plus forte que les autres soufflait du littoral, les voilages quittaient l’encadrement des fenêtres pour chercher à caresser le lit. On remarquait alors les deux chaises longues en teck et osier. L’une d’elles était occupée par une vieille dame, dont les cheveux blancs étincelaient sous les rayons du soleil, comme des cristaux de neige. Une chevelure de flocons.
Sa chambre, l’aïeule l’avait voulue aux couleurs de son ancienne vie. Des carreaux de ciment ivoire et noir, et des murs du même vert qu’une amande encore duveteuse, tout juste cueillie. Avant, quand elle était enfant, elle habitait La Habana Vieja. Mais la vieille ville était devenue un repère pour touristes, et elle ne s’y sentait plus à sa place depuis longtemps… Heureusement, elle avait acquis la faculté de se recréer son propre univers, son foyer, quel que soit l’endroit, et avec peu de choses. Quelques photos, une plante, une tasse. Des bribes de souvenirs. Des miettes de présent. Des serments d’avenir.
Dans le gros pot en terre cuite, les grappes mauves de fleurs d’orchidées s’agitaient sur les hautes tiges. Et le bougainvillier, dont les branches volubiles grimpaient aux murs, répandait un délicieux et subtil parfum, qui se mélangeait à celui des pompons jaunes du mimosa, reçu en cadeau il y a de cela plusieurs années par celui qu’elle avait longtemps surnommé « son Tsar ».
Elle sentait les rayons du soleil piquant, réchauffer son visage et ses bras. La rumeur du centre-ville était assourdie, lointaine, et les quelques coups de klaxon ne l’empêchaient pas de somnoler. Sur sa chaise longue en osier, rien ne pouvait l’entraver. Ni l’âge… ni rien d’autre.
Quand elle s’assoupissait, elle ne rêvait pas des sablés à l’amande que confectionnait sa mère, ou du rire de ses frères, pas plus que des histoires de son père, ou de ses jeux d’enfants. Elle ne se revoyait pas non plus en train de visiter le Taj Mahal, le Golden Bridge, de pratiquer la pétanque à Saint-Tropez, ou de s'amuser avec ses amies, pendant la récréation.
Elle ne songeait qu’à une chose, ne se remémorait que ce même instant : un après-midi d’avril. Le soleil perçait au travers des fenêtres aux persiennes tirées, ses rayons éblouissant une partie de la pièce, et laissant dans l’ombre le reste. Les poussières se soulevaient en volutes des joints, entre les lames de parquet. Dans l’air flottait un mélange de résine et de cuir frotté et chauffé, auquel s’ajoutaient quelques effluves plus aigres de transpiration. Et quelques notes s’échappaient d’un lointain piano, comme alourdies elles aussi par la chaleur.
Et au milieu des paillettes d’or de poussières, elle dansait. Elle refaisait ce même mouvement, inlassablement, pour qu’il devienne parfait. Un dégagé. Un simple dégagé. Ses pieds en cinquième position, sa main gauche sur la barre de bois lisse – juste la déposer, ne pas s’agripper. Sa jambe droite s’éloignait progressivement de celle de terre, jusqu’à ce que son talon décolle et que seule l’extrémité de son gros orteil reste en contact avec le plancher. Les cuisses tournées vers l’extérieur, le pied pointé, les bras souples, et son regard, radieux. Des dégagés en croix : devant, côté, derrière, côté. Recommencer. La rigueur, la fluidité. La précision et l’effort, sans en avoir l’air.
Ce rêve avait la douceur des souvenirs d’enfance. Une mélancolie ouatée, comme dépouillée des obstacles, des craintes, des doutes.
Danser… Elle ne faisait pas que le rêver. Puisqu’elle l’avait fait.
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