L'Astre de La Havane (French Edition)
La Bayadère serait le grand ballet de la saison.
35
CELESTINA
Octobre 1963
La Bayadère serait le grand ballet de la saison.
Dès le départ, au début du printemps, le nom de Celestina avait circulé pour danser le rôle-titre de Nikiya. Mirella Copeland ne jurait plus que par elle et le genou de Grace Andrews n’était toujours pas remis. Et puis les rumeurs concernant la vue de leur soliste prodige s’étaient répandues… Alors on avait commencé à chercher une autre ballerine et Oliver avait bien entendu proposé Joan Lafferty. Après tout, elle avait pris la place de Celestina après sa « mésaventure » avec les bris de verre, et s’en était « remarquablement bien sortie ».
Comme toujours dès que les dirigeants chuchotaient, les murmures s’amplifiaient jusqu’à se répercuter dans tous les couloirs du 890 Broadway.
Alors qu’elle pensait voir son nom briller en haut de l’affiche, avec celui de son mari, Celestina avait appris la nouvelle au vestiaire. On l’avait soufflée dans son dos. Elle avait fait semblant de rien, continuant à se coiffer dans la petite glace de son casier, par habitude. Car de plus en plus, elle se servait du plat de la main pour sentir les mèches rebelles et les bosses, apercevant de moins en moins son reflet. Ses yeux lui faisant défaut, elle se tournait vers ses autres sens.
Avant même de lui avoir donné, on lui reprenait Nikiya, alors qu’elle était capable de jouer un rôle ! La preuve : elle jouait celui de la personne voyante.
Quand le nom de son ennemie avait été prononcé, entre deux vaporisations de laque, Celestina s’était mordu les joues, pour ne pas hurler. Elle avait trop sacrifié dans la danse, pour que sa passion l’abandonne aussi.
Elle méritait Nikiya.
Feignant l'indifférence, elle avait fermé son casier, tourné les talons, pour rejoindre le studio, tout en réfléchissant. Toutes ces années, Evy ne lui avait pas seulement enseigné l’art de la danse. À force de l’observer parler, bouger, badiner, Celestina avait également appris celui de la manipulation.
Ses plans, elle les avait cachés à Teddy. Il avait beau être son mari, il était surtout le danseur étoile du ballet, et les intérêts de l’ABT – et donc les siens – passeraient avant ceux de son épouse. Il craignait trop qu’une mauvaise critique l’éclabousse.
Il avait suffi que Celestina rencontre « par hasard » William Penn à la sortie de son immeuble, qu’elle se livre avec émotion à ce généreux contributeur de l’ABT en lui faisant jurer « de ne pas en souffler mot », pour qu’une vague d’indignation s’élève et que les mécènes demandent à ce que Celestina incarne cette gardienne du feu sacré du temple. Avec Teddy Grant, ils formaient le couple parfait, sur scène et à la ville. Sans compter qu’aucun d’eux n’avait jamais vu danser une ballerine presque aveugle, prouesse à laquelle beaucoup souhaitaient assister.
Alors à l’American Ballet Theatre, ils n’avaient pas eu le choix. On leur avait forcé la main : Celestina serait Nikiya.
Pour ce soir de générale, Celestina paraissait plus confiante qu’elle ne l’était réellement. Son dernier passage sur scène lui laissait un goût amer, qu’elle devait à tout prix adoucir. Néanmoins, cela serait certainement plus difficile qu’elle ne l’avait imaginé…
Depuis quinze jours, elle naviguait dans une obscurité presque complète : elle s’était réveillé un matin devenu perpétuellement nuit. Ses hurlements et sa détresse n’y avaient rien changé. Teddy l’avait trouvée terrassée sur le lit, enchevêtrée dans les draps, pleurant tout ce que son corps pouvait contenir de larmes. Il avait tout de suite proposé de joindre Mirella Copeland, pour lui annoncer sa défection, mais Celestina l’avait retenu par le bras. Un sursaut de fierté, l’énergie du désespoir, elle lui interdisait d’en parler à quiconque, il lui devait bien cela. Elle appelait de tous ses vœux à pouvoir, au moins une ultime fois, danser sur scène. Teddy ne pouvait lui en vouloir de souhaiter sauver les apparences. Après tout, quand il s’agissait de ses aventures avec quelques filles du corps de ballet, cela lui convenait…
Il avait alors donné sa parole, pas tant par amour envers sa jolie femme, que par crainte du qu’en dira-t-on.
— C’est bon, j’ai terminé !
Au son de sa voix, la maquilleuse paraissait fière de son travail. Teddy avait embauché Amanda, au prétexte que Celestina préférait user de ce temps en loge pour se concentrer plutôt que le passer à se préparer. En réalité, ses tentatives de se maquiller seule, au juger, s’étaient révélées plus catastrophiques les unes que les autres.
Celestina fit semblant de s’admirer.
— Pour vous, cela correspond-il au cliché que je vous ai donné pour modèle ? demanda-t-elle sans montrer la moindre émotion.
— Heu… Oui, c’est exactement cela, lui assura Amanda en comparant de nouveau Celestina à la photographie. Pourquoi ? Vous n’aimez pas ?
— Bien sûr que si, sourit la soliste. Je voulais seulement tester votre confiance en vous.
Personne n’avait besoin de savoir qu’elle n’était plus en mesure ni de dessiner ni de juger du tracé de son eyeliner. Pour cela, toutes les ruses étaient bonnes.
Après avoir congédié la maquilleuse, Celestina posa ses doigts sur sa coiffure. Tout semblait en ordre. On frappa à sa porte : Teddy incarnant Solor. Ils avaient convenu qu’il viendrait la chercher, pour la mener jusqu’à la scène. Cela n’attirerait pas l’attention : ils étaient mariés.
Sa paire de pointes de rechange en main, elle avait élaboré un stratagème pour qu’à l’avenir, ses chaussons ne recèlent plus d’objets coupants. Parvenant aux coulisses, Celestina sentit le parfum sucré et écœurant de Joan. Elle était toute proche. Elle l’appela.
— Joan ?
— Quoi ?
La mignonne New-Yorkaise ne prenait pas la peine de dissimuler son énervement dans sa voix : le rôle qu’elle convoitait avait encore échu à Celestina. Cette dernière en sourit. D’autant plus qu’elle comptait lui asséner le coup de grâce.
— Comme tu es ma doublure, je te confie mes chaussons. De cette façon, nous nous assurons que du verre pilé ne risquera plus de se perdre dans mes pointes. Mrs Copeland est d’accord avec moi. Au nom de l’ABT, je t’en remercie…
Une autre leçon enseignée par Evy : politesse et diplomatie pouvaient s’avérer des armes redoutables. Ainsi, devant témoins, Celestina confiait ses pointes à Joan. Celle-ci était coincée : si quoi que ce soit venait à blesser la soliste phare de l’ABT, Joan Lafferty serait virée sans ménagement. Les deux le savaient.
Celestina ne put savourer que quelques secondes sa ruse : les premières notes de La Bayadère résonnèrent. Elle ne voyait plus les danseurs se mouvoir. Elle ne se concentrait que sur le bruit des pieds sur le plancher et sur l’orchestre pour repérer son entrée.
Après quelques minutes, elle reconnut les mesures, para sa tête d’un voile et pénétra sur la scène. Son public l’attendait.
***
Peut-être qu’en coulisses, certains commençaient à nourrir quelques doutes, car elle pouvait sembler parfois perdue. Mais sur scène, Celestina brillait comme jamais, d’un éclat nouveau, comme une étoile lorsqu’elle craint de disparaître dans l’univers. Étinceler, brûler, se consumer, avant de périr.
Les heures passées ici, à l’abri des regards, lui avaient permis de répéter les placements avec le chef éclairagiste. Suivant les chorégraphies et les musiques, elle avait appris à se positionner en fonction des spots, faibles soleils dans sa nuit.
D’ici quelques minutes, quand les instruments se tairaient, elle pourrait se dire qu’elle avait réussi. Alors seulement, elle dévoilerait tout à Mirella Copeland. Elle ne voyait plus, mais cela ne l’empêchait pas d’accomplir son destin. Elle pouvait toujours danser.
Et c’était ce qu’elle s’apprêtait à faire. Après le faste oriental, les ors des saris et un éléphant, le troisième acte vit descendre trente-deux Ombres au Lincoln Center. Partageant un pas de deux avec Solor, dans ce rêve suspendu et pâle, Nikiya n’avait pas été la seule à mourir ce soir.
La Belle au bois dormant, La Sylphide, Casse-Noisette, La Fille du pharaon, L’Oiseau de feu… Un ballet imprégnait son être plus que les autres, habitait ses gestes, sa mémoire. À demeure dans son corps. Comme s’il lui parlait à elle, rien qu’à elle. Lui chuchotant des vérités sans utiliser de mots. Lui expliquant la raison de ses errements, son mal-être. Soufflant à son âme tout en justesse… Qu’elle porte tutu ou pantalon, sur scène ou à la ville, il y avait toujours un cygne en Celestina. Majestueux. De glace. Fendant l’eau d’une surface où il n’avait pas pied. Tantôt blanc, tantôt noir. Question de choix. Le ballet dont le rôle double n’avait jamais cessé de l’imprégner et grâce auquel la jeune Cubaine avait compris qu’Odette et Odile ne pouvaient cohabiter.
L’une devait forcément laisser sa place pour que l’autre puisse exister.
Celestina décidait de laisser derrière elle tout ce qui pouvait la freiner, la peiner. Les souvenirs, les regrets, les craintes, le doute. Sa famille. Ses amis. Elle avait trop enduré, trop souffert.
Mieux valait que Celestina s’endorme… pour ne plus être que Giselle.
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