L'Astre de La Havane (French Edition)
Quand elle pénétrait dans une chambre, tout…
1
GISELLE
Octobre 1974
Quand elle pénétrait dans une chambre, tout au long des années, Giselle avait su conserver le même rituel : elle se dirigeait toujours vers la fenêtre principale, écartait rideaux ou voilages, pour ressentir – car c’était là le bon mot – le paysage. Parfois, ce dernier se révélait cruellement ordinaire. Mais il arrivait aussi qu’il se montre sensationnel. Comme ce jour-là…
Elle ouvrit la fenêtre en grand et inspira profondément, sereinement. Ce parfum lui était si familier… Il s’agissait de celui que certains percevaient quand ils se trouvaient chez eux. Un effluve de souvenirs porté par l’odeur des végétaux et du soleil. Car le soleil avait une odeur, Giselle en avait toujours été persuadée. Un pincement au cœur lui rappela que ces dernières années, elle s’était crue perdue, sans foyer. À voyager à travers le monde, elle n’avait plus l’impression d’être rattachée à une terre, pas même à un quelconque caillou. À voyager à travers le monde, elle n’était plus de nulle part.
Elle ferma les yeux, profitant encore des rayons du soleil sur ses bras nus. Les paupières closes, elle fut tirée de ses songes par un enfant qui sanglotait. Elle se pencha un peu en avant, les mains sur le rebord de la fenêtre, pour mieux entendre. Mais craignant d’être surprise en pleine tentative d’espionnage, elle eut un bref mouvement de recul. Au pied de la façade, elle imaginait un homme rudoyer un petit garçon face à lui. Et son fils s’essuyer les yeux du revers du bras, grossièrement, comme le font les plus jeunes. Cela devait faire figure d’exception pour le père de famille, se caressant la mâchoire, ennuyé, avant de s’agenouiller et de prononcer d’autres paroles, qui semblaient plus réconfortantes. Ensuite, le père devait certainement prendre son enfant contre lui, l'enlacer : la crise était passée.
Elle se redressa et leva une dernière fois son visage vers le soleil baignant dans un ciel d’un bleu franc : elle ne devait pas se mettre en retard.
Elle se débarrassa de ses escarpins, en les abandonnant simplement sur l’épaisse moquette. Ses valises l’attendaient déjà dans sa chambre, montées depuis le hall par un des employés de l’hôtel. Même si elle était menue, Giselle n’eut aucun mal à soulever la plus imposante des deux, pour la déposer sur le couvre-lit. La force de l’habitude, sans doute. Chacun de ses pouces sur un bouton qu’elle enclencha, la valise s’ouvrit, dans un cliquetis familier.
Dans ce grand bagage, elle avait emporté ses plus belles toilettes, celles qui lui semblaient les plus appropriées. Ses mains parcourent les différentes étoffes, les satins de soie et l’organza. Elle sortit une à une chacune de ses robes, pour les glisser sur des cintres, refusant qu’elles apparaissent froissées. Elle avait beau savoir qu’un service de pressing était proposé, elle n’autorisait qu’une seule personne à toucher ses vêtements.
Quand elle eut déplié ses robes, il ne restait qu’une tenue au fond de la valise, la plus importante. Elle prit encore plus de soin avec elle, la saisissant avec une infinie délicatesse, comme si elle craignait qu’elle ne se brise si elle heurtait un coin de meuble ou tombait au sol. Celle-ci, elle l’accrocha à l’envers, pour qu’elle garde son volume, comme elle le faisait toujours. La trame particulière du tissu lui semblait si habituelle sous la pulpe de ses doigts, qu’elle se sentit rassérénée. Ce n’était pas que rien de mal ne pouvait lui arriver quand elle la portait, mais plutôt que l’étoffe lui donnait assez de force pour s’en moquer.
Elle se dirigea vers la pièce d’eau, défaisant sa ceinture puis les boutons de sa robe, qu’elle abandonna à même le sol laineux : elle ne pouvait affronter les prochaines heures sans un bon bain chaud.
Ce soir, elle aurait encore le sentiment d’être exhibée, comme un trophée. La proposition était cependant si belle, si incroyable, qu’elle n’avait pas pu la décliner quand on lui avait présentée. En échange, elle avait seulement demandé à loger dans la plus lumineuse des chambres du plus impressionnant des hôtels. Pour elle, cela allait de soi. Pour elle, c’était un retour aux sources…
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