L'Astre de La Havane (French Edition)
Ce soir serait son soir. Sa grande…
25
CELESTINA
Octobre 1962
Ce soir serait son soir. Sa grande première. Depuis qu’elle était devenue soliste à l’ABT, on la remarquait enfin. On répondait à son salut, souvent même on le devançait. Celestina comptait. Quelques jalousies pointaient toujours derrière certaines amitiés de façade, elle tâchait néanmoins de les ignorer. Elle gardait en mémoire celles et ceux qui lui avaient été agréables, avant sa nomination. De même que celles et ceux qui l’avaient dédaignée. Si ses parents lui avaient enseigné l’art du pardon, pour autant, jamais elle n’oubliait. Elle se montrait cordiale et polie, sans plus.
Elle feignait même de ne rien voir, quand elle trouvait des pinces neige pour chignons, abandonnées çà et là sur le parquet. Le mois précédent, alors qu’elle racontait en riant sa journée à Evy, elle lui avait parlé des autres filles qui devenaient chaque jour plus maladroites, à moins que ce ne soient les épingles qui soient de moins bonne qualité, puisqu’elle en découvrait de plus en plus souvent dans le grand studio commun, ou dans celui, plus petit, dans lequel elle s’entraînait seule. Contrairement à elle, Evy n’avait rien vu de drôle ou de bizarre là-dedans. Elle lui avait expliqué comment certaines en laissaient tomber négligemment – ou plutôt savamment –, de façon à ce que la ballerine qui passe après elle, glisse sur une pince et chute. Les plus mal intentionnées se contentaient d’un rôle par forfait, à défaut d’un rôle par mérite.
Toutefois, ce soir, toutes ces mesquineries ne lui importaient pas. Celestina s’était déjà retrouvée devant le Lincoln Center pour le filage. Mais costumière et générale n’avaient pas éveillé en elle pareille appréhension mêlée de passion : aujourd’hui était différent. Au centre du soleil de la place, près de la fontaine, Celestina ressentait une certaine ferveur face au bâtiment inauguré un mois plus tôt, comme s’il s’agissait d’un édifice religieux. Et de la même façon que la religion reliait l’homme à Dieu, la danse reliait Celestina au monde. C’était en cet art qu’elle incluait toutes ses croyances.
Pour le moment, aucune foule ne se pressait, seuls quelques danseurs et employés du théâtre évoluaient à l’angle de Broadway et de la soixante-cinquième rue. Le palais de verre n’était supporté que par des colonnes et une mince armature de métal, semblant bien frêles pour parvenir à soutenir les parois des trois étages de glaces. Pourtant, dans sa fragilité, le Lincoln Center paraissait fort, dressé pour faire face au temps.
Ce soir, la jeune soliste se montrerait aux spectateurs des deux mille six cent quarante-six places, sous sa forme la plus pure. La musique de Tchaïkovski serait renvoyée par le nuage de cercles dorés, au plafond. Et, depuis les velours rouges des assises, on ne verrait qu’elle.
Il était temps. Il était l’heure. Et Celestina avança vers son avenir.
***
— Comme tu es belle…
L’émotion perça dans la voix d’Evy. Elle se tenait dans l’encadrement de la porte, et n’osait pas rentrer. Les loges formaient un sanctuaire, davantage encore lorsqu'elles n’étaient réservées qu’à une personne. Désormais, en acquérant le statut de soliste, Celestina ne partageait plus l’espace avec toutes les autres danseuses du corps de ballet. Son rôle était différent, sa place aussi, que ce soit sur scène ou en coulisses.
Celestina fronça les sourcils :
— Est-ce une larme que je vois pointer au coin de tes paupières ? demanda-t-elle, moqueuse.
Son ancienne professeure ne l’avait pas habituée à cela.
— Pas du tout, répondit avec aplomb Evy. C’est à cause des peintures fraîches. J’ai toujours été sensible aux vapeurs de peinture fraîche. Ils auraient dû mieux ventiler avant d’accueillir le public. Quand je pense à ce pauvre Léonard Bernstein qui a dû diriger le concert inaugural dans ces conditions…
Evelyn avait beau s’éventer de la main, personne n’était dupe.
Voilà plus d’une demi-heure que Celestina avait soif. Cependant, elle refusait de se désaltérer, craignant que l’eau et le stress n’aient raison de sa vessie. Et quel spectacle cela donnerait, de devoir quitter la scène pour se soulager en pleine représentation !
— C’est idiot, asséna Evy. Il faut boire, si tu veux éviter les crampes. En plus, avec la chaleur des spots qui seront braqués sur toi, tu risques de te déshydrater.
— J’ai bu toute la journée, ce n’est pas de m’abstenir deux heures que je crains quoi que ce soit…
Celestina se tourna pour se regarder de nouveau dans la glace entourée d’ampoules. Son maquillage ne migrait pas, le noir de ses yeux s’étirait jusqu’à ses tempes, et le rouge de ses lèvres n’avait pas filé dans les commissures de sa bouche. Son chignon haut, plaqué, semblait prêt à défier une tempête en plus de la gravité.
— Odile et Odette sont de retour…, déclara doucement Evy, tandis que Celestina agitait son pinceau sur ses joues et son front.
N’importe qui d’autre que Celestina aurait repris le rôle du Cygne avec appréhension, étant donné la manière dont s’était déroulée l'unique fois qu’elle l’avait jouée. Mais elle considérait ce spectacle comme une bénédiction, une façon d’oublier le mauvais souvenir qui la rattachait à La Havane, ce soir si particulier du 31 décembre. Son dernier souvenir…
Elle allait l’effacer de sa mémoire, le remplacer par un autre. Elle allait réussir.
— Tu as préparé tes pointes ?
Celestina hocha la tête. Mirella Copeland lui avait expliqué qu’on en usait généralement deux paires par représentation. Et Celestina l’avait elle-même expérimentée lors du filage. Pour arborer la plus belle cambrure de pieds, elle ne glissait pas une autre semelle dans son chausson, comme elle le faisait pour les entraînements. Si bien que ses pointes étaient plus remarquables… et également plus fragiles. Celestina devait laisser sa seconde paire dans les coulisses : elle n’aurait que quelques secondes pour changer de chaussons durant l’acte III, juste avant le Grand Pas de Deux et la série de fouettés.
Les lumières clignotèrent, surprenant Evy.
— Bon, c’est le signe que je dois y aller. Je serai présente, au premier rang. Enfin, au premier rang, façon de parler. Je trouve qu’on a une meilleure visibilité depuis le premier balcon. Si tu me cherches du regard, c’est là que tu me verras. Germain nous a déniché des places de premier choix, s’enthousiasma la blonde.
Pour la première fois depuis bien longtemps, le bonheur se lisait sur les traits d’Evy. De ses vacances dans les Hamptons, elle était revenue avec un joli bronzage uniforme et un fiancé : Germain Hollister, ce même « balourd » qui riait trop fort et auquel elle n’avait pas donné sa chance au bord d’une piscine de La Havane. Elle l’avait rencontré de nouveau à une garden party à l’occasion du 4 juillet. Evy ne se souvenait plus de lui mais contrairement à elle, Germain ne l’avait pas oubliée. Cette fois cependant, la spontanéité et la gentillesse du chroniqueur du New Yorker avaient percé ses défenses.
— Je file ! lança Evy en s’engageant dans le couloir.
Elle ne voulait rien rater de la représentation. Elle ne doutait pas des capacités de Celestina, même sous la pression. Et son ancienne élève ne manquerait pas d’éblouir les adeptes de classique. Aux spectateurs qui se trouveraient à proximité d’elle, Evy n'oublierait pas de dire que c’était elle, sa première enseignante. Que c’était grâce à elle, que New York et l’ABT comptaient désormais cette belle et talentueuse Cubaine parmi eux.
Celestina ne dansait pas durant le premier acte, les cygnes ne se révélant autour du lac qu’après trente minutes de ballet. Pour autant, elle souhaitait voir l’entrée du prince Siegfried.
Entre les rangées de rideaux noirs des coulisses, lui parvint le frémissement qui précède chaque représentation. L’excitation du public, l’agitation des danseurs. De l’autre côté de l’épais tissu de velours, un chuchotement parcourait l’assemblée, en s’assourdissant de plus en plus.
— Alors, tu te sens prête à les éblouir ?
La remarque la prit de court, et la fit tressaillir.
Teddy Grant la regardait du haut de son mètre quatre-vingt-cinq, les épaules plus larges encore dans son costume de scène taillé sur mesure. Le beau blond aux yeux bleus de la compagnie lui parlait, à elle. Lui souriait. Ces dernières semaines, ils avaient passé beaucoup de temps ensemble, à s’entraîner. Sur la musique de Piotr Ilitch Tchaïkovski, Celestina devenait successivement Odette et Odile, tandis que Teddy demeurait Siegfried.
Elle adressa un rapide salut de la main à Hazel, de l’autre côté de la scène, côté cour, avant de répondre :
— L’est-on jamais vraiment ?
Son ton énigmatique, l’inflexion de sa voix, firent sourire le danseur vedette. À bientôt trente ans, ce pur produit new-yorkais était rompu à la scène. D’apparence discrète et peu bavard avec les membres de l’ABT, il semblait évoluer au-dessus du commun des mortels, avec les autres étoiles. En devenant sa partenaire, son statut de remplaçante de Grace Andrews l’avait comme adoubée. Pourtant, derrière cette apparence distante, Teddy Grant était quelqu’un de gentil, sa timidité ne s’exprimant que dans sa vie, jamais sur les planches. Depuis qu’elle le connaissait, Celestina lui reconnaissait des qualités, comme celle de prendre soin de ceux qui l’entouraient, d’être toujours très poli et également ponctuel.
La lumière s’éteignit, amena le silence, et la musique s’éleva des hautbois. Bientôt, le rideau disparut dans les cintres, dévoilant six danseurs vêtus de rouge. D’autres les rejoignirent, Hazel comprise, et Teddy s’élança en sautant sur la scène.
Dans les coulisses, attendant son tour, un Cygne blanc observait.
***
Elle volait. Son bras droit dirigé vers le ciel, une de ses jambes en arabesque, l’autre repliée sous elle, elle volait. Au-dessus de la scène, au-dessus du corps de ballet. Au-dessus de Teddy qui la tenait bras tendus. À plus de deux mètres au-dessus du plancher du Lincoln Center, sous le regard admiratif d’une salle silencieuse, elle volait. Le vilain sorcier Von Rothbart venait de disparaître et Siegfried était tout à elle.
Bientôt, cordes et harpes donnèrent le signal, et Siegfried reposa Odette. Il existait différentes fins possibles au Lac des Cygnes. Cette année, bien qu’elle préfère celles plus tragiques, Mirella Copeland avait choisi la version la plus heureuse, afin de surprendre le public : l’amour entre Odette et Siegfried parvenait à vaincre tous les obstacles, et Odette n’était ni condamnée à demeurer éternellement un cygne, ni ne se suicidait dans les eaux du lac.
Après avoir été déposée, Celestina fit quelques menées avant de se retrouver une dernière fois tout contre Teddy, tourner, se cambrer, et attendre que le rideau tombe sur une ultime arabesque, sa main sur le bras de son partenaire.
Le velours ne caressait pas encore le plancher foncé que les applaudissements retentirent et la salle se ralluma. Son cœur était prêt à exploser. Elle ne s’en rendait pas compte, pourtant son large sourire ne la quittait pas.
La main de Teddy dans le creux de ses reins, ils se dirigèrent vers le centre de la scène et le rideau se releva. Celestina fit la plus gracieuse des révérences, Teddy se courba, et bientôt ils furent rejoints par les autres solistes et le corps de ballet. Après que Mrs Copeland arrive sur scène et tende un énorme bouquet à Celestina, la tenture de velours s’abaissa pour de bon.
Elle s’apprêtait à retourner à sa loge, se changer pour enfiler une robe longue et assister au cocktail donné après la représentation, quand Teddy la retint.
— Dis-moi, petit Cygne, veux-tu aller visiter le parc de nuit ? Tu vas voir, il est magnifique.
Central Park était tout proche, en plein cœur de Manhattan. Cependant, elle avait entendu plus d’une mise en garde à son sujet.
— On m’a dissuadée de me rendre si tard dans ce coupe-gorge.
— Avec moi, tu ne crains rien, lui assura Teddy. Viens avec moi, Odette, allons guetter les cygnes au clair de lune…
Ses iris avaient la couleur de la baie des Caraïbes, au petit matin.
— D’accord. Mais avant, j’ai promis à Mrs Copeland de participer au cocktail. Elle m’a vivement conseillé de m’y rendre.
— Et elle a raison. Comme en politique, il faut savoir soigner ses relations dans le monde de la danse. Nous nous y retrouverons…
Et il disparut dans les coulisses avant qu’elle ait pu ajouter quoi que ce soit d’autre.
***
Au milieu de cette foule qui buvait une coupe de champagne après la représentation, elle n’était personne. Personne qu’on saluait, personne de connu. Le nom en lettres capitales qui figurait sur l’affiche n’était pas le sien, mais celui de Grace Andrews, bien qu’elle ne danse pas cette saison. Les places se vendaient mieux avec le nom d’une étoile, peu importait le ballet. Toutefois, sous la photo illustrant Le Lac des Cygnes, celui de Celestina était noté. Il avait beau être tout petit, il avait le mérite d’être là, et Celestina se rengorgeait de fierté quand elle passait devant un des panneaux publicitaires de l’ABT. Unique ombre au tableau, Oliver Benson lui avait conseillé de choisir un patronyme sonnant « moins latino », seulement « un peu exotique ». De même que les habitants de Manhattan ne voulaient pas vivre dans le Queens, jamais ils ne se déplaceraient pour voir une danseuse qui n’était pas de leur monde. C’était ce qu’il lui avait dit. Et Celestina avait beau eu arguer qu’elle était havanaise, et non « la Latina » ou « la Portoricaine » – comme certains se faisaient un plaisir de l’appeler –, cela n’avait eu aucune incidence sur la réflexion des têtes pensantes de l’ABT. Au départ, elle avait craint que ses parents, en apprenant qu’elle changeait de nom dans sa carrière, aient honte d’elle. Puis elle s’était convaincue que c’était un moyen de cacher qu’elle était leur fille, et donc de les protéger. Celestina ne s'imaginait pas emprunter certains prénoms, qu’elle jugeait trop étrangers à elle, trop européens, trop américains. Trop différents de celle qu’elle était. Alors elle avait pensé au moment où elle était tombée en amour de la danse, la première fois qu’elle avait vue Evy à l’Hotel Nacional, et au ballet que cette dernière interprétait.
Dans l’abondance des robes longues, babillant avec entrain dans cette foule qui l’entourait, Mrs Copeland l’avisa et l’appela. Quand Celestina fut suffisamment proche, Mirella Copeland déclara :
— Voici la splendide soliste que vous avez eu le plaisir d'admirer ce soir, en remplacement de notre chère Grace Andrews.
Le regard de Celestina devint plus brillant – et pas seulement à cause des énormes lustres qui se reflétaient dans ses yeux –, tandis que la directrice l’introduisait :
— Je vous présente très certainement notre future étoile : Giselle Casarei.
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