L'Astre de La Havane (French Edition)
Après la douceur de Miami, Celestina accosta…
19
CELESTINA
Janvier 1959
Après la douceur de Miami, Celestina accosta sur le port de New York un glacial matin de janvier. Elle ne sentait plus ses doigts, agrippés au parapet du pont supérieur.
La lumière était tendre, et enveloppait de délicatesse la mégalopole de béton, de verre et d’acier, la parant de teintes rosées, au milieu d’une brume grise qui montait des flots.
La ville était si différente de ce qu’elle connaissait… À Cuba, même le plus chaud de ses manteaux était trop estival pour la grosse pomme gelée. La Havane sentait l’été, la douceur, le soleil, quel que soit le moment de l’année.
Son corps, habitué au climat tropical, aurait préféré poser ses valises à Miami. Surtout, Cuba se trouvait relativement près de la Floride... En restant là-bas, Celestina se disait qu’elle aurait pu rejoindre les siens, presque quand elle le voudrait. Ou le pourrait. Evy lui avait toutefois fait comprendre que Miami n’était pas pour elle. Quitte à devoir partir de chez elle, autant mettre cet éloignement à profit. Et New York était idéal pour cela. D'autant plus qu’Evy avait vécu ici. Avec un peu de chance, elle retrouverait vite ses contacts, comptant les activer sous peu.
À chacune de ses expirations, une fumée blanche sortait de la bouche de Celestina, tourbillonnait, avant de s’évaporer, se dissoudre dans le néant.
Si le passage par la Floride avait – un peu – habitué Celestina aux gratte-ciels, elle ne l’était ni à la skyline qui s’admirait dorénavant depuis le fleuve Hudson, ni au manteau immaculé qui recouvrait tout.
— C’est… ?
— De la neige, confirma Evy. De bons gros flocons qui nappent le moindre centimètre carré, de décembre à mars.
Depuis leur départ de Cuba, un sourire anima enfin le visage de Celestina. Sans doute parce qu’elle parvenait à détourner son attention de sa famille et d’Adriano.
Evy la surprit à s’extasier sur les cristaux qu’elle observait pour la première fois.
— Vas-y, amuse-toi. On verra ce que tu en penseras quand tu auras des crevasses aux mains, et les joues tellement gelées que tu as du mal à causer, plaisanta la Franco-Américaine.
Petit à petit, les autres voyageurs les rejoignirent. Certains admiraient la beauté de la ville, d’autres du manteau blanc. Les plus amers pestaient contre cette « cochonnerie de neige », ayant certainement déjà fait les frais d’une glissade incontrôlée sur une chaussée.
Des volutes prononcées, opaques, se frayaient un chemin entre les tours vertigineuses.
— Il y a un incendie ? demanda Celestina.
Evy regarda distraitement l'espèce de fumée s’élever du cœur de la cité.
— Ne crains rien, c’est le chauffage. Cela n’a rien à voir avec le feu, mais tout avec la vapeur d’eau. Eh oui, cela va te changer : ici, en hiver, on a besoin de se chauffer, et pas qu’un peu !
***
Celestina ne se départit pas tout de suite de son manteau. Une ancienne connaissance d’Evy leur prêtait son appartement, lui préférant le désert de Palm Springs. Mais il fallut plusieurs heures pour que la chaleur émanant des gros radiateurs en fonte, imprègne tout le logement.
Le front collé à la vitre du salon, Celestina regardait les New-Yorkais investir leur ville, grandes redingotes en laine et chapeaux assortis. Leurs yeux ne quittaient pas le trottoir, prenant garde aux endroits où ils mettaient les pieds. S’ils ne s’émerveillaient plus de voir la neige tout recouvrir, ils préféraient éviter de tomber.
Evy l’appela depuis la petite cuisine et Celestina décrocha son attention du spectacle que lui offrait la métropole, et plus précisément, Turtle Bay.
Un appartement tel que celui-ci, Celestina n’en avait jamais visité, ni dans son immeuble ni dans son quartier. Colonial, art déco, art nouveau, baroque… Si les styles architecturaux s’entremêlaient sur l’île, jamais elle n’avait observé de gratte-ciels autrement qu’en photos. Désormais, elle en habitait un, de style néo-Tudor, faisant partie d’un complexe résidentiel.
Celestina eut un petit coup dans le ventre quand, sur le seuil, elle eut la vision d’Evy s’affairant le long du plan de travail, dans la cuisine jaune. Pas de Carmen. Pas de murs verts. Il y avait bien un transistor en sourdine, sauf qu’aucun rythme entraînant n’en sortait, seulement les mots d’amour susurrés par Bing Crosby.
— As-tu déjà goûté du chocolat chaud ? s’enquit la blonde.
— Manolo m’en a amené un, une fois, quand je t’attendais dans le studio de danse, se souvint Celestina. Et il arrivait qu’on en prépare, le soir de Noël…
Evy lui désigna l’une des chaises entourant la table carrée, dans un coin de la pièce.
— Vas-y, assieds-toi.
Et en se concentrant pour ne pas en déverser sur le carrelage, Evelyn apporta les boissons dans deux grosses tasses en grès couleur siam, aux larges anses.
— Mais ce n’était pas ma recette, directement importée de Paris. Sans me vanter, si je ne possède peut-être pas les qualités inhérentes à toute femme d’intérieur, mon chocolat chaud est le meilleur du monde.
— Rien que ça ? se moqua Celestina.
— Au minimum.
Elle adressa un clin d’œil à sa protégée :
— J’ai eu un amant qui était également pâtissier, dans mes jeunes années…
Celestina approcha la tasse de son visage, de laquelle montaient des volutes de chocolat. Le parfum lui flattait les narines, et des gouttelettes de condensation vinrent bientôt se déposer sur le fin duvet ornant son arc de Cupidon. Elle plongea les lèvres. Lait, sucre, cacao, tous les arômes se mélangèrent sur sa langue.
— C’est vrai, tu as raison : c’est le meilleur chocolat du monde.
— Je te remercie pour le compliment. J’apprécierais nettement plus si je te savais connaisseuse…, ricana Evy.
— Il est différent de ceux que j’ai connus. Il a le goût…
Le nez toujours au-dessus de sa tasse, Celestina réfléchissait au mot le plus adéquat. Ce fut Evy qui le trouva :
— Du réconfort.
Et la jeune danseuse approuva, à la suite de quoi la Franco-Américaine prit un sablé dans la coupelle qui trônait entre elles deux. Elle les avait découverts dans une boîte en ferraille, nichée derrière une pile d’assiettes, dans un placard. Ils ne lui inspiraient pas une confiance absolue, mais il ne fallait jamais porter un jugement sur l’apparence, non ? Toutefois, après avoir croqué dans la pâte sablée, Evy ne put réprimer une grimace :
— Arghhh, beurk ! N’en mange pas, ils sont rances.
Elle se dépêcha d’avaler deux grandes gorgées de chocolat, pour enlever ce goût désagréable de sa bouche.
— Je ne sais pas depuis quand Carrie les a dans son placard… Heureusement qu’on a fait quelques emplettes avant de nous installer ici parce que, mis à part le chocolat, je crois que notre logeuse n’est pas ménagère pour deux sous.
Celestina faisait machinalement glisser son index sur le pourtour de sa tasse.
— Oh ! ce n’est pas grave, je n’ai pas trop faim de toute façon. Si tu veux, je peux retourner au magasin. Et cet après-midi, je nous préparerai un flan à la coco.
— Ah non, j’ai autre chose de prévu pour toi, répondit Evy.
La malice dans sa voix éveilla la curiosité de Celestina. Dernièrement, des « surprises », elle en avait eu assez. Depuis le 31 décembre, elle estimait qu’elle en avait soupé pour une bonne cinquantaine d’années, au moins. Le destin n’avait qu’à en servir d’autres, elle passait son tour.
— Quoi donc ? Piloter un avion en flammes ? Devenir une femme-canon ? Intégrer l’espionnage américain ?
Étonnée, Evy posa ses poings sur ses hanches :
— Eh bien, toutes ces idées te tentent-elles ?
— Pas le moins du monde, justement…
— Je pensais plutôt à un cours de danse, une petite barre pour se déverrouiller. Si on pousse le sofa dans un coin, la table basse dans un autre, nous devrions avoir suffisamment de place…
— À quoi cela servirait-il ? la coupa Celestina. Je ne danse même plus…
Evy se rengorgea :
— Figure-toi que si.
Celestina plissa les yeux :
— Comment cela ?
Habiter un appartement avec une ligne téléphonique était une première pour Celestina. La nouveauté, mâtinée d’un surcroît de fatigue, l’avait déconnectée du réel, perdue qu’elle était dans ses pensées et sa contemplation du quartier. Elle avait entendu Evy parler, mais elle n’avait pas saisi l’existence d’une destinatrice à ses paroles. Le monologue était, en réalité, un dialogue.
— Je me suis longuement entretenue avec Sandra Fisher.
Celestina ignorait de qui il s’agissait.
— Disons que nous avons effectué quelques pas de basque ensemble, quand nous étions solistes. Je pensais qu’elle avait changé de voie, mais non, elle est toujours au Ballet Theatre.
Les yeux dans le vague, Evy se reprit :
— Enfin, maintenant on doit dire American Ballet Theatre… Peu importe. Je lui ai rendu service dans notre jeunesse et depuis, elle m’est redevable. Sandra m’a appris qu’ils n’allaient pas tarder à préparer la Summer Season. Et ils vont ouvrir leurs portes à de nouvelles recrues pour les auditions…
Cela signifiait-il que… ? Celestina se redressa sur sa chaise, se tenant bien droite, tout ouïe. Elle n’osait espérer.
— Ce qui veut dire que… ?
— Demain, nous avons rendez-vous sur Broadway, au troisième étage du numéro 890.
Les yeux de Celestina retrouvèrent leur éclat :
— Je pourrai tenter ma chance ?
Evy approuva, d’un hochement de tête, et Celestina se jeta à son cou.
— Plus tard, les embrassades. Tu as le droit de participer, mais la réussite ne dépend que de ta prestation. Finis ton chocolat et on s’y met !
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