L'Astre de La Havane (French Edition)
Avec ses lunettes épaisses, ses yeux paraissaient…
31
CELESTINA
Avec ses lunettes épaisses, ses yeux paraissaient encore plus gros, démesurés par rapport à la taille de son visage. Il ressemblait à l’un de ces personnages tout droit réchappés d’un cartoon.
— Et là ? lui demanda-t-il.
— Toujours rien.
Et il marmonna, sa lampe braquée sur elle.
Enfin, il s’éloigna des instruments de mesure, fit rouler son tabouret jusqu’à l’interrupteur qu’il enclencha, et revint vers elle, l’air grave.
— Quand m’avez-vous dit que le phénomène a commencé ?
— Avant-hier, en me promenant avec mon mari. Je ne voyais pas les flocons.
— Et depuis ?
— De temps en temps, j’ai l’impression que certaines choses sont brouillées, ou qu’elles disparaissent derrière un voile noir.
— Vous aviez déjà connu de tels épisodes avant votre chute ?
Celestina réfléchit. Le soir de sa dernière représentation, quand elle se trouvait au sol, les pointes ensanglantées, sa vision s’était également obscurcie. Cela devait provenir du choc, de l’angoisse, de la vue de tout ce rouge. Alors elle lâcha :
— Je ne crois pas.
— Vous n’en êtes pas certaine ?
— À devoir répondre à autant de questions, je ne suis plus sûre de rien, s’énerva-t-elle.
Le médecin dut comprendre que son interrogatoire non seulement ne mènerait nulle part, mais ne faisait que l’inquiéter davantage, puisqu’il délaissa son bloc et son crayon, les laissant retomber sur ses cuisses.
— Mrs Grant, souhaitez-vous que nous attendions votre époux ?
Les doigts de Celestina s’enfoncèrent dans le tissu de sa jupe, tendant le tweed. Elle avait dû affronter tellement de choses déjà, que les épreuves l’avaient endurcie. Elle n’avait nul besoin qu’on lui tienne la main pendant qu’on lui assènerait une nouvelle qu’elle estimait assez mauvaise sinon, jamais le Dr Hauser n’aurait utilisé ce ton professionnel teinté d’une dose de paternalisme.
— Allez-y, je veux savoir. Dites-moi ce que j’ai.
L’ophtalmologue ouvrit son dossier, qu’il se mit à lire et commenter, de façon monocorde, de la même manière qu’il l'aurait fait pour une liste de courses.
Plus les phrases se succédaient et plus les doigts de Celestina se transformaient en griffes acérées. Seuls certains mots lui parvenaient, se différenciant des autres, les éclaboussant, les gommant. Au milieu de tout ce jargon médical, le Dr Hauser venait de poser son diagnostic, et Celestina ne réagissait pas.
Passé quelques secondes il se tut et leva la tête de ses notes.
— M’avez-vous entendu, Mrs Grant ?
Elle ne bougea pas, alors il réitéra :
— Avez-vous compris ce que je vous ai annoncé ?
Elle déglutit péniblement.
— Je crois que oui. Mais j’aimerais que vous le répétiez. Je pense qu’il me faut l’entendre à nouveau, simplement.
Cette fois, il n’allait pas se perdre en explications médicales, il devait se montrer plus concis. Sans détours. Il s’éclaircit la voix :
— Comme je vous l’ai signifié, vous avez un double décollement de la rétine. Les causes peuvent être multiples, congénitales ou non. Vous avez dû avoir des alertes auxquelles vous n’avez pas prêté attention, et le choc que vous avez reçu en tombant a dû aggraver votre affection.
Le Dr Hauser fit rouler son tabouret en avant, pour se rapprocher d’elle, et posa une main sur son avant-bras. Avec ses paupières lourdes et ses sourcils tristes, il avait un regard de chien battu. Sauf que dans cette pièce, il n’était pas celui à plaindre.
— Vous êtes en train de perdre la vue.
Il tapota trois fois la manche de son pull, puis se leva et partit s’asseoir à son bureau, où il recommença à inscrire des notes dans son dossier, avec son lourd stylo-plume. Habitué à tenir un discours apaisant aux gens à qui il distribuait un sombre diagnostic, les paroles consolatrices étaient toujours à peu près les mêmes :
— Je comprends que cela puisse être un choc, mais de nombreuses personnes avec la même pathologie que vous parviennent pourtant à avoir des vies quasiment normales.
Elle ne le laissa pas terminer son monologue réconfortant et le coupa vivement :
— Des danseuses aussi ?
Cette fois, ce fut lui qui demeura silencieux. Il broncha à peine, mais Celestina sentit ses iris gris se poser sur elle. Alors elle répéta plus fort, l’espoir perçant dans les syllabes :
— Des danseuses aussi ?
***
Au départ, Evy était venue visiter Celestina dans le but de lui annoncer une chose exceptionnelle : une célébration s’était décommandée dans un des salons du Four Seasons, et Germain et elle sautaient sur l’occasion qui leur était donnée de s’unir plus tôt. Avec la future reprise de Celestina, cela faisait deux informations à fêter !
Veillant toujours autant sur sa ligne – et ayant renoncé au Pepsi –, Evy monta chez les Grant en empruntant les volées de marches. À l’aube de la quarantaine, elle refusait de voir sa taille épaissir, surtout maintenant que son mariage se profilait. Et pas seulement. Dans son ensemble à carreaux, tambourinant sous la ceinture vernie qui maintenait les pans de sa veste fermée, un petit cœur battait.
Enthousiaste, Evy appuya à deux reprises sur la sonnette. Personne ne répondit. Alors elle cogna trois fois du poing près de l’œilleton, avant de glisser son oreille contre le panneau. Aucun bruit. Celestina devait pourtant être là. En journée, elle ne sortait quasiment pas. Tout juste allait-elle faire quelques courses, et encore. En principe, Teddy l’y accompagnait le week-end.
— Celestina ?
Evy tourna la poignée et la porte pivota sur ses gonds.
— Celestina, c’est Evy. Je te préviens, j’entre, lança-t-elle afin de s’assurer qu’elle ne risquait pas de surprendre sa sœur de cœur en pleine intimité.
L’appartement était plongé dans la pénombre, et le ciel de plomb donnait une lueur triste aux intérieurs. Evy tendit l’oreille. Aucun bruit. Avaient-ils seulement oublié de fermer à clef ? Dans ce cas, où était partie Celestina ? Il était encore trop tôt pour qu’elle ait obtenu l’autorisation de danser.
Tandis qu’elle refermait la porte et avançait dans le vestibule, Evy fut prise d’un terrible soupçon : pourvu qu’un cambrioleur n’ait pas forcé la serrure et qu’elle se retrouve nez à nez avec lui...
S’engageant dans le couloir, elle inspecta la petite cuisine, avant de surprendre quelqu'un dans son dos, dans le salon, en face de la kitchenette. Elle se retourna vivement, prête à lancer son sac à la tête d'un voleur, quand elle avisa Celestina assise au milieu du sofa, les jambes repliées contre sa poitrine.
— Ah, tu es là !... Tu m’as fait peur, déclara Evy la main sur son cœur. Tu ne m’as pas entendue ? J’ai sonné et je me suis permis d’entrer. Cela ne te dérange pas, au moins ?
Comme si Celestina captait seulement sa présence, elle leva ses yeux de biche vers Evy. Le regard d’une enfant perdue.
— Quoi ? Non. Si tu veux…
Evy ne sut quoi penser. Entre Celestina et l’atmosphère lugubre du trois-pièces, elle déposa son sac et son manteau sur le dossier d’un fauteuil, avant de retirer son chapeau en feutre de laine. Elle allait se diriger vers l’interrupteur pour que les ampoules à filament donnent toute leur clarté, mais Celestina lui fit suspendre son geste.
— Cela ne sert à rien.
— Pourquoi ? s’étonna l’autre. Vous avez oublié de régler votre facture d’électricité ?
Evy avait déjà connu cela, une fois, peu après son arrivée en Amérique. Elle avait différé un paiement, afin de s’offrir un sac d’une grande marque. Si elle s’était tout de suite aperçue de la coupure, le technicien n’avait pas été sensible à son charme, et elle avait dû s’équiper de bougies et d’un réchaud à gaz jusqu’à sa paie suivante.
Le ton monocorde de Celestina la tira de ses propres souvenirs :
— C’est bientôt ainsi que je verrai le monde, sombre. Avant de ne plus rien voir du tout.
Evy eut besoin de quelques secondes pour digérer l’information. Elle avait dû mal comprendre.
— Quoi ? Que me racontes-tu ? Tu as été blessée au pied et…
Celestina la coupa :
— Je suis tombée, avec Teddy. Et je me suis rendu compte que ma vision avait perdu en netteté.
Elle planta ses yeux dans ceux d’Evy. Une intensité profonde et douloureuse s’en dégagea.
— Double décollement de rétine. Bientôt, mon univers sera noir.
Evy se précipita à côté de Celestina, lui prit les mains.
— Voyons, que me racontes-tu ? On ne devient pas aveugle en tombant. Enfants, adultes, tout le monde tombe au moins une fois dans sa vie.
— Le médecin m’a dit que je devais déjà porter ce problème, mais que ma tête heurtant le sol devait avoir déclenché le processus.
Elle espérait qu’elle se jouait d'elle. Oui, du plus profond d’elle-même, fort comme jamais elle n’avait auparavant désiré quelque chose, Evy souhaitait que Celestina ait retrouvé sa facétie enfantine et qu’elle lui fasse une blague. Elle prit son visage dans ses mains et le scruta. Ni malice ni plaisanterie ne s’en dégageaient. Seulement de la peine et une terrible souffrance. Evy n’aurait pas eu plus mal s’il s’était agi de son propre diagnostic.
Elle serra plus fort encore ses mains contre l’ovale du visage de Celestina :
— Mais tu te relèveras. Tu te relèves toujours.
Pour la première fois depuis que le Dr Hauser lui avait parlé, Celestina s’autorisa à pleurer. De fines perles d’abord, qui s’accrochaient à ses cils, comme des gouttes de rosée aux ailes d’un papillon. Avant qu’une pluie tropicale n’inonde son visage, forte et brutale.
— Je ne sais pas si je pourrai…
— Oh si, la réconforta Evy avant de la prendre dans ses bras. Et tu danseras, mon petit roseau, tu danseras. Encore et longtemps… Comme dans les Fables, tu plies mais ne romps pas. Les épreuves te bousculent, te font te pencher en avant ou te cambrer, ton corps ondule, mais jamais ne se brise. Un corps de danseuse.
La tête de Celestina contre sa poitrine, elle se balançait d’avant en arrière, pour apaiser celle qui demeurerait à jamais sa protégée.
— Tu te relèves toujours, répéta-t-elle doucement.
— Je suis épuisée ! Le comprends-tu ? Je suis épuisée de devoir me battre, envers et contre tout. Je suis épuisée de paraître forte. Épuisée de ne pas voir ma famille. Épuisée de devoir vivre loin de chez moi.
— Celestina… Je saisis tout cela. L’épuisement, ta blessure, ce diagnostic… Ce sont des épreuves que la vie t’envoie. Et si elle les place en travers de ta route, c’est parce qu’elle a la certitude que tu as en toi la force nécessaire pour les vaincre.
Mais la soliste de l’ABT venait de déserter Celestina. Seule la petite fille apeurée demeurait.
— Je veux mes parents…
Son épaule accueillant la tête de Celestina, Evy passa une main sur son front, pour dégager de son visage une mèche d’ébène un brin trop envahissante.
— Je sais... Quoi qu’il en soit, tu te doutais bien qu’en souhaitant atteindre le niveau d'étoile, tu allais devoir quitter La Havane. Quand bien même il n’y aurait eu ni Batista ni Castro, tu n’aurais pas pu rester sur ton île : une danseuse vogue toujours à l’international. La danse veut cela, et le talent a un prix…
Plus les années s’écoulaient et plus Evy devenait maternelle. Cela avait commencé avec Celestina, qui avait mis à mal certaines de ses défenses. Puis le changement s’était installé en enseignant à des enfants qui s’accrochaient à ses jambes et rivalisaient de couleurs pour lui offrir chaque semaine les plus beaux de leurs dessins. Sa grossesse n’y était également pas étrangère, bien que récente.
— La danse…, répéta Celestina. Tout cela, c’est à cause de la danse.
Celestina abandonna l’épaule d’Evy et réfléchit à haute voix.
— Tout est de ta faute !
— Quoi ? Comment cela ?
Toujours sur le canapé, elle s’écarta vivement d’Evy :
— Si je ne t’avais pas rencontrée, jamais je ne serais devenue ballerine. Je n’aurais pas connu Marta Batista, je n’aurais jamais dû partir de chez moi. Je n’aurais pas intégré l’ABT et on ne m’aurait pas versé des morceaux de verre dans mes pointes. Je n’aurais pas eu un arrêt et Teddy ne m’aurait pas emmené promener le soir, pour me sortir. Je ne serais pas tombée. Je ne deviendrais pas aveugle. Tu comprends ? Tout ce qui m’arrive, c’est à cause de toi.
Le cœur d’Evy se pinça.
— Ce n’est pas juste, ce que tu me dis.
C’était la faute du diagnostic, pensa la jolie blonde. Celestina était malheureuse et éprouvait le besoin de trouver un coupable, pour distraire sa souffrance avec de la colère.
Evy voulut prendre la main de son ancienne élève, mais celle-ci se leva d’un bond et se dirigea vers le manteau de la cheminée, sur lequel elle s’appuya.
À défaut de gestes, Evy tenta de radoucir Celestina avec des mots :
— Et, tu l’oublies, tu as Teddy. Sans la danse, jamais tu n’aurais fait sa connaissance. Tu ne serais pas sa femme.
— Mais j’aurais encore Adriano !
Cette phrase était sortie toute seule, sans qu’elle ne puisse la retenir. Avec lui, tout aurait été différent, quand bien même les épreuves auraient été identiques. Dans une expression, une lueur, un regard, elle cherchait des morceaux d’Adriano dans ceux qu’elle croisait. Avec lui, elle aurait pu tout affronter. Avec lui, elle se sentait entière, bien, à sa place. Si seulement il l’avait rejointe. Si seulement elle n’était jamais partie… Ce à quoi elle devrait bientôt faire face lui semblerait moins terrible si sa mère n’était pas trop loin, pour lui caresser les cheveux. Et protégée sous le bras de son père, elle aurait pu tout braver. Dans la ville de son enfance, elle aurait pu se repérer au bruit des vagues, à la musique de ses pas sur le sol, aux odeurs… Et si elle en avait eu besoin, ses frères et Adriano seraient devenus ses yeux.
— Comment cela ? l’interrogea Evy. Ne me dis pas que tu penses encore à lui, après tout ce temps ? Il ne t’a même jamais donné signe…
De rage, Celestina agrippa la première chose qui se trouvait près de sa main, un soliflore, et le jeta au travers du salon. Il se brisa sur le mur avant de se répandre en éclats brillants dans la pièce. Evy se protégea la tête au dernier moment, en levant ses bras devant elle.
— Tu ne vas pas bien ! s’écria-t-elle ensuite. J’ai tout fait pour toi, tout ! Et c’est ainsi que tu me remercies ?
— Tu as gâché ma vie… Va-t’en, pars de chez moi ! Je ne veux plus te voir !
Lorsqu’elle entendit ce dernier mot résonner, Celestina fut prise d’un rire qu’elle ne maîtrisait pas. Bientôt, ce serait le cas. Littéralement. Elle ne verrait plus Evy. Elle ne verrait plus personne. La porte claqua tandis qu’elle s’écroulait sur les fines lattes du parquet.
Elle resta ainsi prostrée plusieurs heures, presque la journée. Jusqu’à ce que Teddy rentre.
Quand elle lui répéta le diagnostic du Dr Hauser, Teddy lâcha sa main, sans même le remarquer. Il n’était pas prêt à cela. Pas prêt à l’entendre. Il s’était engagé avec une prochaine étoile, libre et passionnée. Jamais il n’avait pensé prendre à sa charge une personne qui compterait sur lui pour tout, tout le temps. Le futur handicap de son épouse ébranlait son ambition. Celestina attendait un geste réconfortant de sa part, à défaut qu’il ne puisse s’exprimer. Mais il ne vint pas. Pas tout de suite.
Teddy alla d’abord se servir un scotch, qu’il but sec. Qu’allait devenir le couple vedette de l’ABT ? Alors qu’elle n’y était pour rien, une rancœur se logea dans la gorge de Teddy. Des mots cinglants, prêts à sortir, à jaillir, guettaient la moindre occasion pour la blesser plus encore, pour la meurtrir autant que lui se sentait brisé. Comme sa soif de réussite. Il prit un autre verre, pour détruire ces propos, les dissoudre. Au fond de lui, il devinait que Celestina n’avait pas besoin de cela, d’éprouver plus de souffrance qu’elle devait déjà en ressentir. À sa place, il ignorait comment il aurait réagi. Les yeux dans le vague, assise sur le canapé, les jambes sous un plaid, elle lui apparut soudain comme un chaton qu’on découvrait abandonné au bord d’un chemin, ne sachant plus où trouver son foyer. Il fondit sur elle et la serra aussi fort qu’il le put, avant de lui faire l’amour, brutalement, sauvagement, une façon bête pour essayer de la retenir, telle qu’elle était encore.
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