L'Astre de La Havane (French Edition)
Adriano ne s’était jamais résolu à quitter…
38
GISELLE
31 décembre 1975
Adriano ne s’était jamais résolu à quitter l’appartement dans lequel il avait grandi. Même quand sa mère était repartie dans sa campagne. Même quand de nouveaux voisins avaient remplacé les Casarei.
Les festivités de fin d’année lui pesaient sur le moral, et il préférait décliner les invitations, rester chez lui. Par le simple vitrage des fenêtres, la clameur joyeuse venait à lui, si bien que cela l’obligeait à lancer un disque.
Cette nuit-là ne fit pas exception.
Bercé par les trompettes et les bongos, Adriano était sur le point de s’assoupir quand une autre percussion se superposa à celle de la musique. Il se leva pour baisser le volume, et comprit qu’il ne rêvait pas : on frappait à sa porte. Pourvu que ce ne soit pas des fêtards égarés, pensa-t-il, sinon il se ferait un plaisir de les renvoyer d’où ils venaient.
Passablement agacé, il s’apprêtait à rugir, quand il découvrit un garçon sur son paillasson. Il le côtoyait depuis tout petit, puisqu’il s’agissait du fils de Bartolomé.
— Bonsoir, Enrique. Que fais-tu là ? Tu vas bien ?
— Bonsoir, Adriano. J’étais devant, avec mes parents, quand une dame est venue nous voir. Elle connaissait papa et m’a demandé de t’apporter ceci.
L’enfant lui tendit un paquet et partit en courant : il avait d’autres chats à fouetter que de jouer les messagers. Le réveillon l’attendait.
Adriano regarda Enrique déguerpir, incrédule. Enfin, il dénoua le ruban qui fermait la boîte. À l’intérieur se trouvait un morceau de cordelette. Lui faisait-on une mauvaise blague ? Il plissa des yeux, cherchant dans la pénombre des communs des garnements qui se seraient cachés. Mais il était seul. Alors il ouvrit l’enveloppe qui l’accompagnait, et découvrit, couchés sur une carte, six mots. L’écriture était moins régulière, légèrement déformée et les lignes bancales, mais les courbes rondes des « a » et des « o » encore présentes.
« Oui, pour toujours ;
Oui, à jamais. »
Il n’avait pas besoin d’en lire davantage : il savait.
Il ne prit pas la peine d’enfiler une veste ou un manteau, d’arrêter le disque ou d’éteindre la lumière. Il avait déjà trop attendu. Ce 31 décembre serait différent des autres : on s’encombrait la mémoire de souvenirs… jusqu’à ce qu’on les remplace.
Adriano courut dans les rues de La Habana Vieja, se frayant un passage au milieu de la foule.
Ce n’était pas sur le Malecón qu’il la retrouverait, cette fois. Mais dans cathédrale San Cristobal où deux enfants s’étaient murmuré des promesses, un quart de siècle plus tôt.
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