L'Astre de La Havane (French Edition)
— Piqué ! Piqué ! Et là,…
7
CELESTINA
Août 1956
— Piqué ! Piqué ! Et là, tu tournes. Allez, plus vite, accélère !
Dans une salle de danse au parquet non ciré, au rez-de-chaussée de l’Hotel Nacional, des cris, des acclamations, des conseils, des ordres, des félicitations, se mêlaient aux notes. À tel point qu’on pouvait se demander si le compositeur, dont la musique s’échappait du phonographe, ne les avait pas ajoutés à sa partition.
— Oui, comme ça ! C’est ça, tu le tiens ! Plus aérienne, plus douce.
Ces dernières années avaient volé autour d’Evy sans se poser sur elle. C’était tout juste si la Franco-Américaine avait quelques pattes d’oie autour des yeux. Néanmoins, son corps musclé était toujours aussi dynamique.
— N’oublie pas le léger épaulé sur le decrescendo. Voilà…
Evy vivait la danse de la même façon qu’elle soit danseuse ou enseignante. Elle restait difficilement à sa place, arpentant la salle d’un bout à l’autre quand elle ne faisait pas également les mouvements, tel le reflet de son élève.
Evelyn Paris figea sa posture, souleva le menton et mit sa main droite derrière son oreille :
— Attention, tu entends les cordes ? C’est le moment : préparation en quatrième fondue, et pirouette. Deux tours. Deux tours. Et là, trois tours. C’est bien, n’oublie pas de sourire. Et détends tes épaules.
Evelyn avait choisi Tchaïkovski pour accompagner cette nouvelle chorégraphie et les cymbales de la Danse des flocons résonnaient dans le studio aménagé. Quand le morceau fut terminé, Evy courut jusqu’au tourne-disque pour soulever le bras de lecture et empêcher qu’un autre ne commence.
Celestina s’accorda ces quelques secondes pour respirer à pleins poumons. Les mains sur les hanches, les joues rosies, elle expirait et inspirait aussi profondément qu’elle le pouvait. La légère brise qui venait de la fenêtre ne parvenait pas à rafraîchir sa peau moite. Et, bien qu’épuisée, la jeune fille était heureuse. Non pas parce qu’elle fêterait ses seize ans dans trois mois, mais parce qu’elle faisait ce qu’elle aimait le plus au monde : danser.
Cela faisait presque six ans, qu’en avance, Celestina avait reçu le plus beau cadeau qui soit : en plus d’une tenue et de chaussons, elle avait obtenu le droit d’apprendre la danse classique. Evy avait joué de son charme auprès du directeur de l’hôtel. Elle avait tant loué les mérites de sa jeune protégée – mais elle ne les avait pas vantés sans raison –, qu’il lui avait accordé l’autorisation d'enseigner bénévolement dans la salle de danse à l'une des filles d’un employé. Il avait émis trois conditions : que cela ne se fasse que sur le temps libre d’Evelyn et n’empiète pas sur les heures dévolues aux clients ; que Celestina, dès que son niveau le permettrait, donne de temps à autre des petites représentations aux touristes qui séjournaient dans le palace ; et enfin, que si le talent de Celestina perce, elle n’oublie pas de mentionner le rôle qu’avait eu l’humble directeur d’un prestigieux établissement, et le service qu’il avait ainsi rendu au monde de la culture.
— Allez, reprenons les pirouettes. Tu ne les stoppes jamais proprement et le classique ne tolère pas les approximations. Un tour, c’est trois cent soixante degrés. Deux tours, sept cent vingt, et non pas six cent quatre-vingt-dix ou sept cent trente-cinq. Tu commences ici, tu termines au même endroit.
Celestina se replaça en quatrième position, docilement. Elle ne remettait jamais les directives d’Evy en question. Non pas qu’elle n’aurait pas osé, mais plutôt que cela ne lui venait pas à l’esprit. L’ancienne danseuse professionnelle savait ce qu’elle faisait, il suffisait de voir la progression de son élève pour se rendre compte de ses qualités d’enseignante. En revanche, elle semblait toujours insatisfaite : si Celestina réussissait un pas difficile, elle lui demandait alors d’en réaliser un autre d’un niveau plus compliqué encore.
— Voilà, sois bien installée dans ton plié. Sens la force émaner du parquet. Et hop, pirouette deux tours !
Celestina s’exécuta, trois fois de suite.
— Très bien. Maintenant, fais une pirouette trois tours.
En s’enfonçant dans son demi-plié, Celestina souffla profondément, prenant l’appui nécessaire dans le sol pour s’élancer, aidée de son bras qui se referma en première, et de sa tête qui accompagna le mouvement.
Sauf qu’elle eut beau la recommencer, cette pirouette trois tours ne finissait jamais avec élégance, légèrement déséquilibrée de son axe central.
— OK, se contenta de dire Evy au cinquième essai. Puisque c’est ainsi, je veux que tu enchaînes quatre tours, d’ici la semaine prochaine.
Incrédule, Celestina osa demander :
— Comment pourrais-je réussir quatre tours, si je n'arrive pas à en faire trois ?
— Pour passer les trois tours, exerce-toi à en faire quatre. Pour montrer quelque chose de convenable en représentation, tu dois être capable de plus lors d’un entraînement. Si tu souhaites en faire quatre dans un ballet, fais en sorte que cinq tours te semblent faciles à exécuter. L’exigence est une clef ouvrant sur un monde sans fin.
Evy se dirigea vers la chaise dans le coin, sur laquelle elle déposait habituellement ses affaires. Sur son académique bleu nuit, elle ne prit pas la peine de mettre sa grande étole en coton, pour paraître plus décente dans les couloirs. Si, en règle générale, elle s’accommodait de ce puritanisme, il faisait trop chaud aujourd’hui pour qu’elle s’y soumette.
— Allez, on a assez travaillé, ça suffit. Tu viens ? lança-t-elle à Celestina.
Sa protégée n’avait pas bougé d’un pouce, debout au milieu de la pièce :
— Non, je préfère m’entraîner.
Evelyn souleva son sac, adressa un sourire à Celestina, puis sortit du studio.
***
La sueur collait ses cheveux blonds sur sa nuque : elle n’avait envie que d’une chose, aller dans sa chambre prendre une douche glacée. Et c’est ce qu’elle fit, avant de rejoindre la piscine.
Avec ses lunettes papillon en acétate blanc et son maillot de bain à fronces rouge qui descendait bas sur les hanches et mettait en valeur son décolleté, Evelyn Paris ne passait pas inaperçue. Et cela tombait bien, puisque c’était exactement l’effet recherché.
Elle plaignait les nouveaux venus à La Havane, comme chaque été. À son arrivée, on lui avait promis qu’elle s’habituerait bientôt, le temps que son corps prenne ses marques. Force était de constater qu'après quelques années, ce n’était pas le cas. Peut-être son organisme tolérait-il les températures élevées, mais elle, en tout cas, détestait toujours autant cette chaleur poisseuse.
Autour de la grande piscine en forme de haricot, il y avait quelques dizaines de vacanciers. Pas aussi nombreux que durant la belle saison – ou plutôt, « l’agréable » saison –, mais assez pour qu’Evelyn se dise que tous ces gens étaient fous. Si elle avait eu le choix, elle serait partie pour Newport. Ou encore, les Hamptons. Certainement pas sous les tropiques.
Elle s’installa sur un des sièges d'extérieur, en bois blanc, qui revisitait la forme Adirondack, ce fauteuil typiquement américain. Tout en réajustant ses lunettes, elle en profita pour lorgner les alentours. Derrière ses verres fumés, elle ne risquait rien à jeter un œil…
Il y avait quelques familles, rien qui ne sorte de l’ordinaire. Des parents qui essayaient de se détendre durant un bain de soleil, pendant que les enfants s’éclaboussaient dans l’eau. Quelques femmes, seules. Qu’elles se la jouent solitaires ou en groupe, celles-ci représentaient les femmes d’expatriés, promus à Cuba pour diriger un bureau ou une usine, laissant leurs épouses livrées à elle-même la journée.
Et puis, la piscine comptait également quelques hommes… Si l’un d’eux était seul mais saluait plusieurs personnes, il faisait partie des expatriés. Mais pour avoir du temps, en semaine, pour nager ou bronzer, cela signifiait qu’il était soit très riche, avec de nombreux employés pour s'occuper de ses affaires, soit un petit dirigeant d’entreprise, trop peu doué pour augmenter son chiffre et se faire de nouveaux clients. En bref, le premier était trop versé dans la frivolité et le second, dans la fainéantise, pour intéresser Evy. Elle cherchait plus. Elle valait plus.
— Dieu que cette chaleur est étouffante…, pesta-t-elle entre ses dents.
S’abandonnant contre le dossier et se sachant observée, elle s’étira comme un chat, ses bras soulevant ses boucles blondes qui retombèrent ensuite sur ses épaules, telle une cascade d’or. Elle avait beau n’être intéressée par aucun des spécimens qui se pavanaient à quelques mètres d’elle, elle préférait que ce soit elle qui les repousse, plutôt qu’eux qui ne veuillent pas d’elle.
Elle ferma les yeux et renversa sa tête en arrière, offrant sa gorge au soleil. Quitte à avoir chaud, autant prendre des couleurs. Elle avait la peau trop pâle pour jouer les inconscientes. Aussi, prenait-elle toujours garde à s’enduire d’un peu de crème solaire, et éviter la déconvenue d’un teint de homard.
Tout à l’heure, elle irait nager, enchaîner quelques longueurs dans son crawl maîtrisé. Mais pour l’instant, Evy ne voulait rien faire d’autre que cela : se languir comme une vacancière, à respirer l’odeur du chlore mêlée à celle des huiles de bronzage, au rythme du clapotis de la piscine.
— Je vous sers quelque chose, miss Paris ?
Bien qu'elle porte des lunettes, Evelyn dut placer sa main en visière pour voir le visage de celui qui lui parlait. C’était Joaquin. Malgré sa demande, il avait mis près de trois ans à l’appeler par son prénom, mais jamais devant les clients de l’hôtel. Dans ce cas, il trouvait « miss Paris » plus approprié.
Il lui arrivait parfois de délaisser le bâtiment pour prendre en charge quelques commandes au bord de la piscine, quand il sentait certains serveurs dépassés.
— Oh, Joaquin. Avec ce soleil, je ne vous ai pas reconnu tout de suite.
Joaquin avait appris à apprécier la professeure de danse. Non seulement, pour les cours dispensés gratuitement à sa fille, mais également pour la gentillesse qu’elle manifestait à l’égard de tous les autres employés. À vivre ici à l’année, elle connaissait le nom de toutes les femmes de ménage, ainsi que des jardiniers, des salariés du casino, du restaurant, du bar… Pour Evelyn, il n’y avait pas un monde entre les Cubains et les étrangers, mais entre les clients et les employés. Et elle savait auquel elle appartenait. Enfin… pour l’instant.
— Je prendrais volontiers un Pepsi : je n’en ai encore bu aucun cette semaine.
Le serveur au plateau d’argent hocha la tête, avant de se courber davantage vers elle :
— Voulez-vous que je le mette sur votre note ?
À ces mots, Evy saisit que quelqu’un avait dû proposer de le lui payer : ce n’était pas la première fois.
Elle s’approcha de Joaquin et abaissa légèrement ses lunettes, pour l'interroger de façon discrète :
— Pourquoi ? Qui vous a demandé de m’offrir un verre ?
Sans bouger, il lui répondit :
— Le monsieur derrière moi.
Evelyn regarda dans la direction indiquée.
— Celui avec le slip de bain jaune ?
— Celui-là même, monsieur Hollister.
Une simple moue aurait suffi à n’importe qui pour comprendre qu’Evelyn ne se montrait guère intéressée. Elle prit tout de même le soin d’ajouter :
— Celui-là ? Quel balourd ! Je suis persuadée qu’il est du genre à rouler des mécaniques devant tout ce qui porte un jupon.
Parce que Joaquin semblait peu convaincu, elle appuya :
— Et en plus, il rit trop fort ! Je ne crois pas qu’on ait besoin de l’entendre s’esclaffer jusqu’à Chicago. Et son maillot de bain est jaune.
— Bon, très bien, miss Paris. Un Pepsi-Cola sur votre note.
Et Joaquin partit préparer sa commande. Il avait beau être discret, il n’était pas dupe. Evelyn Paris trouvait à chaque homme un défaut – et le lui inventait, le cas échéant –, depuis qu’un en particulier lui avait brisé le cœur.
Elle l’avait rencontré au printemps, l’année précédente. Venu fêter la signature de juteux contrats avec ses collègues, il avait investi l’Hotel Nacional un mercredi d’avril. Avec son corps musclé, son regard azur et ses cheveux châtain, Evy avait immédiatement remarqué Matthew Broderick. Assez pour l’ignorer plus que les autres. Et l’hameçon avait été accroché. Elle avait passé une semaine délicieuse, lui s’échappant de ses amis dès qu’elle était libre de son temps. Ils s’étaient embrassés sur la plage le deuxième jour, et avaient partagé les mêmes draps de coton le suivant. Durant six jours et six nuits, ils s’étaient aimés passionnément, follement.
Au clair de lune cubain, Matthew lui avait murmuré des promesses d’amour qui n’engagent que les lendemains. Et il était parti. Un mardi.
Et jusqu’à maintenant, Evelyn Paris née Rostankowski n’avait reçu aucun signe de sa part, aucune invitation à le rejoindre à New York. Un financier spécialisé dans la banque d’investissement. Rien que son métier aurait dû lui mettre la puce à l’oreille : il avait joué avec elle comme il jouait avec les chiffres. Et désormais, Evy refusait de se laisser à nouveau avoir.
C’était bien dommage, pensait Joaquin, ainsi que les autres employés du palace. Parce qu’à trente et un ans, elle était toujours aussi jolie… Cela serait désolant que l’amertume ou l’ennui lui gâchent les traits.
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8
CELESTINA
Elle savait que c’était médicalement impossible – un docteur le lui avait certifié devant une table de rami – et pourtant, Evy avait mal aux cheveux. Elle avait voulu noyer sa solitude au Casino. Et bien qu’elle ne joue jamais gros, elle avait perdu trois fois de suite au Black Jack. Elle avait alors passé un long moment au bar – le seul endroit où elle était sûre d’avoir quelque chose en échange de sa mise –, en compagnie de vermouth. Peut-être était-ce dû à ses racines polonaises, ou à ses habitudes, mais Evelyn tenait bien l’alcool. Suffisamment, pour qu’elle ne paraisse jamais ivre et ne tombe ni dans le pathétique, ni dans le ridicule. Elle avait jugé l'instant opportun pour se retirer dans sa chambre quand le comique de la piscine, le dénommé Hollister, avait surgi dans la pièce, se dirigeant droit sur elle.
Elle se passa la main sur le sommet du crâne. Si seulement, en plus de tenir l’alcool, elle n’en subissait pas les effets secondaires…
Plus Evy approchait de la salle de danse, et plus un bruit familier lui parvenait. Des coups sourds, légers, mats.
En poussant la porte, elle ne fut pas étonnée d’y trouver Celestina qui, à en croire les traces de transpiration qui fonçaient par endroit le tissu de son justaucorps, devait s’entraîner depuis un moment.
Même si elle n’était pas au mieux de sa forme – avec deux aspirines, cela s’estomperait d’ici une heure tout au plus, elle en avait l’habitude –, Evy arriva à compter les tours de pirouette.
— Tu réussis quatre tours ? Je te félicite, dit-elle en déposant son sac et en enlevant le châle de ses épaules.
Heureuse, Celestina lui répondit :
— C’est normal, je me suis entraînée pour cinq, comme tu me l’as dit.
Evelyn demanda à Celestina de le lui montrer. Et tel qu'elle l’avait annoncé, les cinq tours parurent être un jeu d’enfant. Célestina épatait Evy, comme nul autre avant elle.
L’adolescente avait bien grandi, et son corps long, mince et souple, représentait tout ce que la danse classique considère gracieux. Toutefois, la jeune Cubaine possédait d’autres atouts, en plus de cette faculté presque innée à danser. Non seulement sa tonicité musculaire était assez élevée pour lui faire exécuter des sauts d’une amplitude exceptionnelle, tels qu’on en voyait surtout chez les sujets masculins, mais ses gestes étaient plus sensuels et généreux que chez ses comparses féminines.
Quand elles dansaient l’une à côté de l’autre, la blonde et charmante Evelyn faisait pâle figure à côté de Celestina. Son regard foncé, le caractère de ses épaulés, le mouvement de ses bras, ses hanches plus larges, tout respirait la chaleur, l’exotisme. Celestina était une orchidée au centre d’un champ de marguerites : elle aurait beau se placer au milieu de centaines d’autres danseuses, on ne verrait qu’elle.
Sa façon d’évoluer sur la musique aussi, était étonnante, comme si elle se parvenait à se fondre dans les suites de notes. Comme si son corps même était un instrument, et ses pas, ses accords.
Même si elle trouvait la comparaison peu flatteuse, Evy avait misé sur le bon cheval en décidant d’enseigner l’art du ballet à Celestina. Si la professeure faisait les choix judicieux, peut-être… Oui, peut-être qu’elle pourrait propulser Celestina plus haut, plus loin, et la suivre dans son sillage…
— C’est vrai que ce n’est pas mal.
— Pas mal ? Je fais cinq tours. Je crois que tu peux utiliser autre chose que « pas mal », s’indigna Celestina.
Elle savait pourtant qu’Evy n’ajouterait rien de plus. Elle pensait qu’un excès de compliments rendait les danseurs trop sûrs d’eux-mêmes. Or le doute et la recherche constante d’objectifs plus hauts à atteindre, étaient le plus puissant des moteurs.
Quoi qu'il en soit, compliment ou non, Celestina connaissait assez Evy pour voir son œil pétiller quand elle réussissait un mouvement. La fierté n’avait pas besoin de mots pour s’exprimer.
— Que fais-tu samedi prochain ? s’enquit Evy.
L’adolescente pouffa :
— Aucune idée… Enfin si, il est possible que tu me trouves ici. Encore.
De toute façon, Celestina était presque toujours là, entre les quatre murs d’un studio de danse. Ses visites se multipliaient pendant les vacances scolaires, mais elles étaient déjà nombreuses tout au long de l’année, prenant le bus presque tous les après-midis en semaine pour avoir des cours ou répéter les enchaînements.
— Le directeur m’a convoquée dans son bureau, hier en début de soirée.
Le cœur de Celestina eut un loupé : pourvu qu’il ne revienne pas sur sa décision. Pourvu qu’on ne la prive pas de danser.
— Que voulait-il ?
— Rien de grave, ne te tracasse pas. Il souhaitait juste me rappeler un des points de notre accord.
— Lequel ? demanda anxieusement Celestina.
— Celui qui porte sur les représentations.
L’adolescente ne put se retenir de sautiller sur place en tapant des mains. Montrer de quoi elle était capable à de riches clients, leur prouver à tous, qu’une petite Cubaine pouvait exceller dans un « art noble » – bien qu’elle déteste cette expression –, cela la mettait en joie. Il en était autrement quand elle dansait devant ses parents, sa famille, ses amis. Dans ce cas, elle dansait pour eux, pour qu’ils soient fiers, qu’ils partagent des instants uniques, et pour qu’ils assistent à un spectacle qui, d’ordinaire, n’était pas dans leurs moyens.
— Devant qui vais-je devoir danser ? Laisse-moi deviner… Face aux proches d’un promoteur immobilier ? Ou ceux d’un riche négociant en vin ? Ou encore, devant la famille d’un acteur ?
Le sourire d’Evy devint plus large :
— Ta ta ta… Tu as tout faux. Si je te dis : Frank et Ava ?
Celestina ouvrit des yeux grands comme des soucoupes :
— Frank Sinatra et Ava Gardner ? Ils reviennent ?
— Que veux-tu ?… Déjà que Franck ne jurait que par le Nacional auparavant, alors depuis qu’ils ont séjourné ici pour leur lune de miel…
En quelques enjambées, Evelyn se trouva près de la platine à passer en revue les disques.
— Je ne sais pas encore sur quoi te faire danser, j’hésite un peu…, souffla-t-elle tout bas.
Elle ajouta ensuite, plus fort :
— Il se peut même qu’on ait droit à un orchestre. Oui, madame !
— Oh, le rêve ! pensa Celestina dont le regard se perdait dans le lointain.
— Ils arrivent en octobre prochain, donc nous avons le temps pour te préparer. Ils connaissent du monde, ils pourront peut-être donner un coup de pouce au destin. Enfin, si le couple infernal est sobre quand tu danseras…
La dernière phrase sortit Celestina de ses songes :
— Le couple infernal ?
— C’est comme ça qu’on les surnomme, à l’hôtel. Et d’ailleurs, peut-être pas seulement dans ce palace, si tu veux mon avis… Ton père ne t’a jamais raconté ?
— Jamais.
— Oh ! Il est si discret… Ce qui n’est pas mon cas, comme chacun sait.
Evelyn, sous des airs de conspiratrice, relata à Celestina la lune de miel que Mr et Mrs Sinatra avaient passée au Nacional, en novembre 1951.
— Quinze disputes par jour ! Je peux te dire que cela fait du dégât dans une chambre, deux comportements fougueux et des coudes qui se lèvent trop souvent.
— Peut-être, émit Celestina. Mais qu’elle est belle !...
— Je sais. Et lui, quelle voix ! Et quels yeux !... Ce n’est que justice que les gens riches, beaux et célèbres ne soient pas en plus épargnés par les vices, ponctua Evy très sérieusement.
Les deux femmes demeurèrent silencieuses. Si Evelyn méditait sur ses propres paroles, Celestina arrachait distraitement des petites peaux mortes à la base de son pouce en pensant à Adriano. Depuis quelques semaines, elle le sentait s’éloigner d’elle, et elle n’aimait pas cela. Elle le voyait toujours autant, là n’était pas le problème. Elle était même contente que des liens plus forts se nouent entre lui et ses frères. Et pourtant… Tandis qu’un attachement se créait entre les garçons, elle avait l’impression que le leur s’étiolait.
Elle chassa rapidement cette pensée de son esprit. Aujourd’hui, Evy lui avait proposé un autre objectif, important et ambitieux. Et tout ce qu’elle souhaitait, c’était briller en l’accomplissant. Celestina croyait, peut-être à tort, qu’il serait toujours temps de parler à Adriano, d’aller pêcher ou de se promener. Cela attendrait bien octobre, après la représentation privée. Ils pourraient même aller observer les étoiles, dans le château de rocailles, comme lorsqu’ils étaient enfants. Cela faisait si longtemps…
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9
GISELLE
Octobre 1974
Avec la poire recouverte de tissu, Lorraine drapa Giselle dans un nuage de parfum capiteux. Quand elle ne craignit plus de recevoir une giclée dans les yeux, cette dernière ouvrit les paupières. Encore une fois, Lorraine avait fait des merveilles, à tel point que son propre travail parvenait à l’impressionner. Les attraits de Giselle étaient déjà remarquables au naturel. Mais avec l’aide de son employée, sa beauté surpassait, et de loin, celle de toutes les autres femmes.
Pourtant, une part d’elle-même avait toujours besoin d’être rassurée : le regard d’autrui lui était nécessaire pour percevoir la façon dont elle leur apparaissait.
— Comment me trouves-tu ?
Le sourire de Lorraine perça dans sa voix.
— Sublime.
Aussitôt, Giselle retrouva sa confiance égarée et affirma, comme si elle n’en avait jamais douté :
— Pourrait-il en être autrement, chérie ? Entre tes doigts de fée et mon capital génétique, nous ne pouvons pas être autre chose que l’équipe gagnante.
Du plat de la main, plus par habitude que par nécessité, Giselle lissa le devant de sa robe. La soie glissait sous sa paume et ses doigts, dans un murmure rassurant.
— Tu veux ton étole ? l’interrogea la maquilleuse.
— J’ai déjà suffisamment chaud ainsi, mais je suppose que mon entrée serait plus remarquable encore si j’en portais une…
— En effet, se contenta de répondre Lorraine.
— Très bien, alors allons-y pour l’étole. Donne-moi celle en crêpe Georgette.
— La rose ?
Giselle acquiesça :
— Elle est si fine qu’elle glisse joliment sur les épaules.
De nouveau, Lorraine fouilla dans la valise et ressortit d’une des poches zippées la délicate pièce d’étoffe, qu’elle mit dans les mains de Giselle.
Cette dernière ne voulait pas l’avouer, pourtant elle était nerveuse, plus que bien d’autres fois. Ce n’était pas sa première soirée du genre et elle n’était pas novice en la matière. Tout allait très bien se dérouler. Mais elle avait beau se le répéter, son estomac demeurait serré, contracté.
Giselle passa une main sur sa nuque, s’assurant ainsi qu’aucune mèche rebelle ne dépassait de son chignon, puis elle souffla doucement.
— Je crois que la fête n’attend plus que moi, s’encouragea-t-elle.
— Profites-en bien ! lui lança Lorraine qui rangeait dans une trousse les pinceaux de maquillage.
— C’est mon intention.
Et alors que Giselle s’apprêtait à sortir de la chambre, Lorraine la rattrapa avant qu’elle n’ait pu poser ses doigts sur la poignée.
— Qu’y a-t-il ?
— J’ai oublié de te donner ça, lui expliqua Lorraine en lui faisant passer un petit coffre en bois. On l’a confié à la réception pour toi tout à l’heure.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Giselle.
Des cadeaux, ce n’était pas la première fois qu’on lui en laissait, au lobby de son hôtel. Et elle souhaitait que ce ne soit pas la dernière… Elle avait déjà eu des bouquets de roses rouges, un collier de perles, du parfum dans une bouteille en cristal, des boucles d’oreilles en émeraudes… Mais vu où elle se trouvait en ce moment, elle ne put s’empêcher de se demander à voix haute :
— J’espère que ce n’est pas une bombe.
Lorraine l’avait entendue :
— J’ai vérifié : aucun tic-tac.
Giselle sourit de sa propre sottise puis elle ouvrit avec soin la boîte, dont l’essence de bois si douce, lui rappelait celle d’un fauteuil, hérité par sa famille au décès d’une grand-mère.
Dedans, il n’y avait ni or ni diamant. Pourtant, le coffret recelait quelque chose de précieux : de la mariposa blanca, dont elle ressentait la délicatesse des fleurs, sous la pulpe de ses doigts.
Elle ne put s’empêcher de porter la mariposa à ses narines, et d’en inspirer profondément, presque douloureusement, les effluves si particuliers.
Intriguée, Lorraine se rapprocha afin de sentir la fleur, une espèce qui lui était jusque-là inconnue.
— On dirait… du jasmin ?
— Mieux que cela, c’est de la mariposa, lui expliqua Giselle. À Cuba, il s’agit de la fleur nationale.
— Comme le lys en France, ajouta Lorraine.
— Pas tout à fait. Elle ne symbolise pas les rois, mais le peuple. À la fin du XIXe, lors de la révolution cubaine contre le joug des Espagnols, les révolutionnaires se trouvaient dans les montagnes, tandis que leurs femmes vivaient dans la vallée. Les messagères amoureuses piquaient leur chevelure de ces fleurs, dont la tige creuse permettait d’y cacher des notes secrètes sur les prochains combats, sans se faire attraper par l’ennemi. Et ainsi, les Espagnols ne pouvaient prendre au dépourvu les Cubains. C’était la fleur de l’espoir…
Lorraine hocha la tête d’un air entendu.
— C’est drôle, comme cadeau. Les gens ne savent vraiment plus quoi te donner. Peut-être pensent-ils que tu as assez de rivières de diamants pour ne plus être impressionnée par leur éclat, plaisanta Lorraine en retournant à ses pinceaux et fards à paupières, restés sur la commode.
Alors qu’elle piquait la fleur dans ses cheveux tirés, juste derrière l’oreille, pour la maintenir en place, Giselle souffla :
— Et pourtant, c’est le plus beau qu’on m’ait jamais offert.
Et elle sortit de la chambre.
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