L'Astre de La Havane (French Edition)
Après leur petit intermède dans les fauteuils…
21
GISELLE
Octobre 1974
Après leur petit intermède dans les fauteuils du patio, elles étaient remontées dans la chambre de Giselle. Lorraine n’était pas le genre de femme à aimer se trouver bousculée. Elle préférait prendre son temps, faire les choses correctement, sans se presser. Elle se disait que ceux qui croiseraient Giselle ne verraient que sa beauté, mais que c’était toujours son travail qui était jugé. Noté. Évalué. Comme une écolière.
Ses pieds étaient dans un état pitoyable, et Lorraine pestait tout en lui faisant une pédicure.
— Regarde-moi toute cette corne…, se lamentait-elle. À croire que ma patronne est une vache.
Les talons reposant sur les genoux de son employée, Giselle râla :
— Ah non, tu ne m’enlèves pas la corne ! Je t’ai déjà dit que je ne voulais pas. J’aime marcher pieds nus et cela me protège.
— C’est laid comme tout ! Tu en as jusque sur les orteils.
Giselle haussa les épaules :
— Et alors ? Ce n’est qu’un peu de peau épaissie, rien de grave…
Lorraine n’était pas de cet avis :
— Je ne te laisse plus porter de sandales avec des pieds pareils.
— Tu sais, les gens bien élevés ne se baissent pas pour inspecter les extrémités des autres convives.
— Les gens bien élevés, peut-être pas. Mais les femmes, oui.
La patronne prit la main de son employée dans la sienne, et lui embrassa le poignet. Les réactions de Lorraine l’amusaient beaucoup.
— Tu n’as qu’à me mettre un vernis sur les ongles, le plus vif que tu aies en stock. On détournera leur attention…
— Tu crois vraiment que ce genre de stratagème va fonctionner ?
— L’humain se laisse facilement avoir par ce qui brille, telle une pie.
Lorraine leva les yeux au plafond : Giselle l’exaspérait parfois. Elle lui donnait autant d’amplitude qu’un joueur de tennis à qui on ligotait un bras, ou qu’un trompettiste, dont on avait bouché deux pistons de son instrument.
— Va pour les pies, si je n’ai pas le choix, maugréa la maquilleuse. Je ne suis pas sûre que ce genre de plan fonctionnerait lors d’un congrès de pédicures-podologues.
— Avec un peu de chance, ils ont tous été bannis de la soirée à venir.
La brune incendiaire frotta ses mollets :
— Ils sont tout secs…, constata-t-elle. Il me faudra mettre un peu de crème hydratante sur les jambes. Il n’y a rien de plus vilain qu’une jolie robe dont l’ourlet se termine sur une peau de crocodile.
En remontant le long de son tibia, la pulpe de ses doigts ressentait les petites peaux mortes, rugueuses, qui donnaient à ses jambes un aspect terne, et non pas la brillance satinée que Giselle recherchait.
— Pourquoi ne m’as-tu rien dit avant ? Tu aurais dû me prévenir, décréta-t-elle de mauvaise foi.
— Tu ne peux t’en prendre qu’à toi : je t’ai conseillé de ne pas te raser. La cire, il n’y a que ça de vrai. Mais on n’écoute jamais Lorraine…
La maquilleuse s’occupait des ongles de sa patronne avec un bloc polissoir, gommant leurs irrégularités, aplanissant les bosses, avant de poser le vernis qui tiendrait comme une laque.
Elle limait toujours le même gros orteil quand Giselle retira vivement son pied en s’écriant :
— Eh, vas-y doucement ! Les ongles épais sont comme la corne : ils protègent les pieds d’une danseuse dans les chaussons.
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