L'Astre de La Havane (French Edition)
Ne pas fléchir, pensait-elle. Ne pas fléchir.
14
CELESTINA
Décembre 1958
Ne pas fléchir, pensait-elle. Ne pas fléchir.
Elle abordait la diagonale d’arabesques sautées, après celle d’arabesques relevées, en reculant, son bras droit se déroulant avec le petit tambourin qu’Evy lui avait déniché.
— Ta jambe ! Ta jambe ! Je t’interdis de la baisser ! s’époumonait l’enseignante, en gesticulant autour de Celestina. Débrouille-toi comme tu peux, mais maintiens-là en place, sinon on la voit monter et descendre : c’est vilain !
Celestina s’arrêta et avança – ou plutôt descendit, puisque c’était-là le terme scénique adéquat –, afin d’avoir la place suffisante pour recommencer sa diagonale.
— Et je te l’ai dit, je ne veux pas que ta jambe en l’air soit à moins de quatre-vingt-dix degrés. Veille aussi à ta jambe de terre : elle a tendance à perdre son en-dehors. Or je te rappelle que tu es danseuse et non gymnaste. Allez, recommence ! ordonna la blondinette en relançant la musique.
Celestina aurait eu envie de lui crier que c’était dur. Cependant, elle n’avait pas assez de souffle pour ça. Comme si elle l’avait tout de même entendu, Evy lui répondit :
— Je sais que ce n’est pas facile, mais si cela l’était, tout le monde se trouverait sur scène, pointes aux pieds. Et estime-toi heureuse que je me contente d’un angle droit, je pourrais te demander plus.
Jusqu’à maintenant, Celestina avait toujours suivi les conseils d’Evelyn, et cela avait payé. Même si elle était épuisée, que la peau de son petit orteil était tellement échauffée qu’elle sentait une ampoule grosse comme le pouce se former, la ballerine recommença. Encore et encore. Sans faillir. Sans geindre. Plus elle travaillait, et plus elle obtiendrait une récompense à la hauteur de ses efforts. Là-dessus, la jeune fille n’avait aucun doute.
Ayant perdu ses dernières rondeurs adolescentes, le visage de Celestina s’était affiné, s’inscrivant désormais dans un ovale parfait. Passant moins de temps à l’extérieur, sur la plage ou dans la vieille ville, ne voulant presque plus quitter le studio, sa peau paraissait plus claire. Pas aussi diaphane que celle d'Evy, passant du lait à l’or pâle en été, mais cannelle, moins cuivrée qu’autrefois.
Depuis cinq mois, Evelyn lui faisait travailler sans relâche certaines variations du Lac des cygnes. Pour le Nouvel An, les Batista avaient sollicité Celestina à se produire devant leurs convives. Bien que la formulation utilisée contienne un point d’interrogation, les deux ballerines avaient compris qu’il s’agissait moins d’une invitation que d’une sommation. Cela faisait partie du marché passé deux ans plus tôt, autour d’une tasse de thé.
Dans la nuit du 31 décembre, plutôt que de fêter la nouvelle année avec sa famille, comme elle en avait l’habitude, Celestina danserait au Palais présidentiel, devant une foule d’invités triés sur le volet.
« C’est ta chance, Celestina », avait plusieurs fois répété Evy. L’enseignante comptait mettre à profit cette prestation afin de soumettre un projet de ballet à Marta Batista, pour lequel elle souhaitait percevoir des fonds publics. Cuba recevait son lot de comédiens, auteurs, musiciens, peintres... alors pour quelle raison ne pas en faire la place forte des Arts ? Evelyn ne voulait pas circonscrire l’empreinte de l’île aux seules Caraïbes, mais attirer l’Amérique et l’Europe. Des premières à La Havane, des chorégraphes de génie en résidence, un opéra flambant neuf… Telles étaient ses ambitions, aussi fantasques que grandioses.
Et rien de mieux pour mettre son projet sur les rails, que de lancer son chef-d’œuvre – car c’est ainsi qu’elle présentait Celestina – sur le devant de la scène. Evelyn se sentait l’étoffe d’une directrice de ballet ou d’une ministre de la Culture. Et elle voulait convaincre tout le monde que c’était bien le cas ; sa robe fourreau fuchsia l’y aiderait certainement.
— Décrispe ton visage : tu dois vendre du rêve ! Comment y parvenir en affichant une tête pareille, comme si tu avais avalé un manche à balai ? la taquina Evy, qui venait de perdre le fil de ses pensées.
Aussitôt, Celestina détendit ses mâchoires et arrêta de pincer ses lèvres.
— Souris, donne l’impression que c’est facile. Fais-leur croire que pour toi, c’est un jeu d’enfant. Semble désinvolte. Montre-leur que tu vaux mieux qu’eux, que tu les surpasses, que ce qu’ils n'espéreraient même pas réaliser, tu le pratiques avec aisance.
Niant la brûlure qui échauffait son mollet, un sourire timide s’invita aux commissures des lèvres de Celestina. Parfois, elle avait du mal à penser à tout : ses pieds, ses jambes, sa tête, ses épaules, son dos, ses bras… et son visage. Elle avait l’impression d’être une femme-orchestre, avec des parties de son corps en guise d’instruments. N’était-ce pas le cas ?
Au début de l’été, lorsque son choix s’était naturellement porté sur Le Lac des Cygnes, Evelyn n’avait conservé que deux variations : une du Cygne blanc Odette, et une autre, moins majeure mais plus festive, qui collerait avec l’ambiance de fin d’années, celle de la « Danse napolitaine », version Bolchoï. Celestina voulait s’essayer au rôle d’Odile, le Cygne noir, pourtant Evelyn avait refusé. Elle trouvait ce rôle sublime et complexe, mais elle connaissait des puissants leur illogisme et leur paranoïa. Opter pour l'interprétation du Cygne noir était anodin pour Celestina. En revanche, le couple Batista ne considérerait-il pas cela comme un affront, un mauvais présage ? La Première dame l’avait rapidement détrompée. En effet, tandis que Marta Batista prenait le pouls des préparatifs, elle avait avisé Evelyn de sa déception de ne pas profiter du Cygne noir. En parfaite diplomate, Evy avait donc évincé Odette au profit d’Odile, faisant de Celestina une ballerine heureuse.
— Ça convient, ce n’est pas mal, déclara Evy.
En sueur, Celestina n’en prit pas ombrage et décida que, même s’il était tiède, mieux valait un compliment que rien du tout.
— Passons à la variation d’Odile. J’aimerais voir comment tu vas magnifier l’acte III.
Evelyn manipula le disque pour le caler à la bonne mesure, et enjoignit à Celestina de démarrer. De l’École française, miss Paris lui avait enseigné les ports de bras, et la jeune danseuse s’en était totalement imprégnée, ses longs membres évoluant tout en grâce et souplesse. Mais profitant de ses origines cubaines et de ses jambes plus musclées que celles des autres danseuses, ses sauts étaient plus hauts, plus impressionnants.
Celestina venait de finir la chorégraphie et Evy, tellement subjuguée, n’avait pas songé une seule seconde à lui faire la moindre remarque. Sa protégée était prête. Elle était merveilleuse. Elle dominait, et de loin, toutes les autres élèves qu’elle avait elle-même côtoyées quand elle était en école. Encore une fois cependant, Evelyn devait trouver le juste équilibre : ne pas trop flatter l’égo de Celestina ni lui faire perdre confiance.
En hochant la tête, elle annonça :
— Tu y es presque, mais fais tout de même attention à tes développés sur pointes, au début. Ta jambe de terre a tendance à fléchir légèrement quand tu montes l’autre en l’air, et tu risques de te blesser si ta cheville lâche.
Elle fit quelques pas, se caressant le menton tout en réfléchissant, puis se percha sur le dossier de la chaise, les pieds sur l’assise.
— Tu peux me remontrer l’enchaînement entre tes piqués attitude et tes « glissade-grand jeté » ?
Celestina pointa son pied devant elle et réitéra deux fois la séquence demandée.
— Essaie d'intégrer encore plus de… plus de liaison, reprit Evy qui cherchait ses mots. On doit avoir l’impression d’une phrase qui ne s’arrête pas, plutôt que de propos placés les uns au bout des autres.
Le mieux aurait été de lui en faire la démonstration. Pourtant, si elle continuait de danser, elle ne le faisait que pour elle, se confrontant à son seul – et dur – jugement. Evelyn ne souhaitait pas qu’on la voie car elle savait son niveau diminué et ses prouesses, loin derrière elle. Pour ce qui concernait toute autre discipline, Evy était jeune. Mais pour le ballet... Elle sentait son corps fatigué, limité. Quand elle s’échauffait, ses articulations craquaient. Son cou était plus raide, son dos facilement douloureux, et ses jambes, levées moins aisément. Une Étoile prenait sa retraite à quarante-deux ans, mais qu’en était-il des autres, des ballerines de second rang, comme elle ? Durant les premières années d’enseignement, elle n’hésitait jamais à montrer à Celestina comment faire. Aujourd’hui, elle préférait le lui dire, ou manipuler le corps de son élève jusqu’à lui faire adopter la position adéquate, puisqu’elle ne se sentait plus ni le droit ni le niveau pour illustrer ses propos face à la jeune Cubaine. Evelyn craignait qu’en la voyant évoluer sur la musique, Celestina se demande pourquoi elle écoutait une femme qui avait dansé jadis et qui, depuis, n’était presque plus bonne à rien, excepté donner des cours à des aspirantes au tutu âgées de moins de dix ans. Une raison de plus de sympathiser avec son vermouth favori et ne plus limiter son ingestion de Pepsi à seulement deux verres par semaine, pour s’en autoriser trois.
Sans faillir, concentrée et inflexible, l'élève recommença plusieurs fois, jusqu’à ce qu’Evelyn estime que c’était suffisant. Celestina, les joues rouges, s’essuya son front perlé de sueur du revers de son bras, attendant le jugement de celle qu’elle plaçait sur un piédestal.
— Alors ? C’est mieux, maintenant ?
Les mains jointes devant sa bouche, les coudes sur les genoux, Evy hocha la tête avant de murmurer :
— C’est remarquable.
Ces mots étaient tellement étranges prononcés par Evelyn que Celestina n’y prêta pas vraiment attention.
— Et le manège ? Je pourrais peut-être le prendre plus large ?
— Je ne sais pas si tu en auras la place, l’informa Evy.
— Et mon attitude sur pointe, à la fin ? Peut-être que si je…
Evelyn ne lui laissa pas le temps de terminer sa phrase :
— C’est remarquable, je t’assure, trancha-t-elle.
Elle sauta de la chaise et, fait encore plus surprenant que ses propos, prit Celestina dans ses bras. Sa petite sœur de cœur atteindrait les sommets, elle en était plus que jamais convaincue. Et à ses côtés, elle pouvait espérer la suivre dans son ascension.
Celestina mit quelques secondes à répondre à son étreinte, un brin étonnée, mais surtout gênée de dégouliner sur Evy, dont la tenue devait éponger la sueur de son justaucorps.
Evelyn lui tapota maladroitement le dos trois fois, avant de la relâcher, pile au moment où l’on frappait à la porte.
Le directeur de l’hôtel passa la tête par l'ouverture, un énorme colis blanc dans les bras, fermé par un large ruban rose pâle.
— Devinez ce que je vous amène…, jubila-t-il. Et surtout, de qui il émane…
Evelyn et Celestina n’avaient qu’à contempler sa mine réjouie pour saisir sans mal la réponse. Par ailleurs, le directeur frappait au studio de danse qu’à deux types d’occasions : pour demander un service, et pour se faire le coursier de ces livraisons si spéciales.
L’écriture sur la carte acheva de les en assurer, tout comme les initiales en relief dans l’épais papier : M.B.
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