L'Astre de La Havane (French Edition)
En montant cet escalier auparavant emprunté, la…
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GISELLE
Octobre 1974
En montant cet escalier auparavant emprunté, la main de Giselle caressa le mur, à l’endroit même où demeuraient les vestiges d’une tentative d’assassinat sur Batista. Elle ressentait les fêlures du marbre sous l’impact des balles.
C’était certainement idiot, mais elle comptait les marches, sans même s’en apercevoir. Quinze marches. Palier en quart tournant. Dix marches. Palier en quart tournant. Et...
— Madame Giselle ! l’interpella une voix, au-dessus d’elle.
D’instinct, elle leva la tête. Un homme petit et chauve, précédé de son ventre, l’attendait au-dessus de l’ultime volée de marches. Sa bonhomie naturelle tranchait avec son costume militaire, sur lequel les décorations tintaient joyeusement.
Arrivée près de lui, alors que son pied n’avait pas encore quitté la dernière des neuf marches, il lui prit la main, qu’il serra entre ses deux grosses pognes.
— Oh, Madame Giselle, quel plaisir de vous rencontrer enfin ! Ma femme est passionnée de ballets, et elle pépie du matin au soir depuis qu’elle a appris votre venue.
Giselle lui adressa un sourire poli. Elle étouffait toujours un mouvement de recul quand elle se trouvait à proximité d’un militaire cubain, ou qu’elle en entendait parler. Pur réflexe, peut-être sot.
Quelle idée saugrenue que de se rendre ici. C’était comme se jeter dans la gueule du loup, songea-t-elle. Pourtant, plus qu’un devoir, elle s’était senti le besoin – presque viscéral – d’accompagner le couple Mitterrand.
— Je vous en remercie. J’espère que j’aurai la chance de la rencontrer, tout à l’heure.
— Oh, bien entendu. Ce sera même avec plaisir.
Lorraine se pencha à l’oreille de sa patronne, afin de lui glisser quelques mots :
— L’Amiral Aguila est la personne avec laquelle j’ai traité, pour peaufiner les détails de ta venue. Il a été très à l’écoute.
Il se rengorgea, ce qui eut pour effet de bomber vers l’avant son ventre rond, et bousculer légèrement Giselle.
— Après avoir servi de longues années durant dans la marine en tant qu’amiral, je suis devenu le chef du protocole. J’aime à croire que je suis mélomane, à mes heures perdues, et que cette raison a enjoint notre Líder Máximo à me confier la tâche d’organiser les concerts et festivités.
Sur ces mots, il pencha rapidement sa tête vers l’avant, en signe de déférence, avant d’inviter Giselle et Lorraine à le suivre vers une des salles du premier étage. Giselle renouait avec ses souvenirs tandis que Lorraine répondait aux questions de l’Amiral Aguila sur leur voyage en avion, leur séjour, leur hôtel…
Dès qu’elle avait franchi les portes, tout lui était revenu, comme une bouffée oppressante surgissant du passé. Le bruit de ses pas sur les dalles en provenance de Carrare, l’odeur de la pierre froide tranchant avec celle de la rue, dont la clameur était aussitôt étouffée quand portes et fenêtres se trouvaient fermées. Tel un marlin fendant les flots de la baie, Giselle naviguait dans un enchevêtrement de souvenirs, celui d’un temps qu’elle avait cru, à tort, à jamais révolu.
Parvenus face à une porte, dans un couloir qui en comptait de nombreuses, le militaire en faction claqua des talons. L’Amiral se tut :
— Voici l’endroit qui vous servira de loge. J’espère que nous avons pensé à tout et que la liste de mademoiselle Lorraine aura été scrupuleusement suivie. Si jamais vous aviez besoin de quoi que ce soit d’autre, le sergent Cruz sera là pour vous satisfaire.
Sur ce, il désigna le militaire en faction.
Avant qu’elle ne pénètre dans la pièce qu’on lui avait réservée, l’Amiral Aguila saisit une fois de plus la main de Giselle, qu’il pressa.
— Laissez-moi vous redire à quel point je suis heureux de bientôt vous voir danser, dit-il, un discret trémolo dans la voix.
— Je le suis également. Maintenant, veuillez m’excuser mais je dois me préparer, lui répondit-elle en se dégageant.
Il lui lâcha la main et la salua d’un signe de tête :
— Bien entendu, faites. L’art n’attend pas. Filez, filez ! Que tout le monde puisse bientôt admirer la grande Giselle Casarei !
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