L'Astre de La Havane (French Edition)

Marie Compagnon · Chapitre 4 sur 37

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L'Astre de La Havane (French Edition)

Trois semaines supplémentaires s’écoulèrent et Celestina assistait…

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CELESTINA

Trois semaines supplémentaires s’écoulèrent et Celestina assistait à son troisième cours de danse classique. Comme les visites de Joaquin s’éternisaient, cela donnait près d’une heure à sa fille pour apprendre les bases.

Pliés, dégagés, pas de ronde, petits soubresauts… À peine Evy les lui montrait, que Celestina était capable de les reproduire, quasiment à l’identique. En plus de ces quelques pas d’initiation, Celestina se transformait petit à petit, laissant sa professeure presque stupéfaite. Car la danse n’était pas qu’un ensemble de mouvements, c’était avant tout une question de posture. D’attitude. Et Celestina passait du caneton au cygne. Elle se tenait plus droite, les épaules en arrière et abaissées. Son cou paraissait plus long, de même qu’elle semblait avoir grandi. Et son port de tête… Evy se prenait parfois à rêver : si Celestina était capable de pareille métamorphose aussi rapidement, que donnerait un enseignement plus rigoureux sur elle ? En leur présentant un tel joyau brut, ce serait peut-être sa chance à elle, de revenir au Ballet Theatre de New York par la grande porte…

Ne troublant pas sa nouvelle protégée par ses songes, Celestina recommençait inlassablement un même mouvement. Comme aimait à le répéter Evy : « C’est la répétition qui mène à la perfection ». Une devise qu’elle s’était appropriée.

Evy se redressa en entendant Celestina pester après elle-même : elle oubliait toujours de présenter son talon quand elle pointait, de sorte qu’on puisse admirer son en-dehors et la courbe de son pied. Pour l’instant, dans son habit de ville, sa jupe et sa chemise, pieds nus, elle n’avait pas la tenue d’une ballerine. Pourtant, quelle fière allure !...

Evelyn fit les quelques pas qui la séparaient de Celestina et s’accroupit devant elle. En premier lieu, elle posa ses mains sur et sous sa cuisse, afin de lui faire pivoter légèrement la hanche, puis d’ouvrir son pied en exposant la cambrure intérieure vers l’avant.

— Tu sens la position de ta jambe ? En danse classique, on ne fait pas un mouvement simplement en utilisant une partie de son corps. Le dégagé est un pas basique. Et pourtant, tu dois te tenir droite, garder les épaules basses, serrer le ventre et les fesses, comprendre cette rotation dans la hanche, pointer ta jambe bien tendue, en dehors, tout en amenant ton poids sur ta jambe de terre, tendue également, en veillant à ne pas laisser ta cheville s’effondrer. Et là, tu ne mets pas encore les bras ou la tête.

En même temps que son professeur s’exprimait, Celestina essayait de tout intégrer.

— Ferme les yeux, lui conseilla Evy. Voilà… Maintenant, pars de tes orteils et remonte jusqu’au sommet de ton crâne, en détaillant chacune de tes sensations. Imprime-les dans la mémoire de ton corps. La prochaine fois, tu devras remettre en place exactement ce même mouvement…

Celestina avait conscience de chacun de ses membres, du plus infime de ses tendons jusqu’à ses muscles et ses os. Elle ressentait chaque tension, chaque contraction, chaque ouverture.

Et Evy, toujours agenouillée, continuait de parler :

— Cette ouverture dans la hanche, surtout. Sens comme ton bassin est en place, ni décalé sur un côté, ni emporté avec la jambe dégagée. Et cette rotation qui se fait dans la hanche, en profondeur… Tu la perçois, n’est-ce pas ? Si tu comprends ça aujourd’hui, tu vas gagner tellement de temps…

Mais elle n’avait pas sitôt terminé sa phrase que la porte du studio de danse s’ouvrit, Joaquin se tenant dans l’encadrement, un Adriano honteux derrière lui.

Heureusement que Joaquin Casarei préférait faire profil bas et qu’il se refusait à toute scène, surtout en public, en particulier sur son lieu de travail. Sinon, il aurait risqué de dégonder la porte ou de la faire claquer tellement fort, qu’elle aurait heurté le mur avec violence.

Evelyn étouffa un hoquet de surprise : dans sa bulle avec Celestina, elle en avait oublié le monde qui les entourait, et l’heure avait défilé sans qu’elle parvienne à en retenir les secondes.

Même s’il se contenait en avançant vers elles, il était furieux : sa fille le percevait au travers de sa moustache, dont les extrémités semblaient électrisées. Et tandis que, sans sourire, il fit un mouvement de tête pour saluer Evelyn, il prononça :

— Bonjour, madame.

Evelyn se redressa rapidement. Bien qu’elle ignore l’identité de ce visiteur, elle savait qu’il ne s’agissait pas du directeur de l’hôtel. Et, en percevant la crainte chez les enfants, elle comprit que les enjeux étaient plus personnels.

L'enseignante prit sa voix la plus charmeuse et son sourire le plus enjôleur pour lui répondre :

— Bonjour, monsieur. Je suis Evelyn Paris, la nouvelle professeure de danse. Mais vous pouvez m’appeler Evy. Tout le monde m’appelle Evy…

Avec ses yeux bleus et ses boucles blondes, elle aurait pu ressembler à une poupée de porcelaine. Si seulement elle n’avait pas eu une prédilection pour les rouges à lèvres écarlates… Malgré l’air furieux de Joaquin, Evy ne se démonta pas et lui tendit la main, pour le saluer.

Joaquin Casarei ne refusait jamais une main tendue, cela ne se faisait pas. Cependant, il ne poussa pas la politesse jusqu’à sourire, il était trop énervé pour cela. De quel droit une inconnue avait-elle cru pouvoir s’immiscer dans sa famille ? Il en était le chef, celui qui décidait de la conduite à tenir pour chacun des membres. Hors de question que l’un des siens n’entache le nom des Casarei, d’autant plus quand cela risquait de lui coûter son emploi.

Il fixait Celestina, sans que cette dernière baisse pour autant les yeux. Concernant tout autre sujet, elle serait rentrée dans le rang, sans réaction. À vrai dire, elle n’aurait même pas songé à désobéir. Mais pas cette fois, c’était trop grave. La danse était devenue trop importante. En quelques semaines seulement, l’amour du ballet avait infiltré chacune de ses cellules, infusé chacune de ses pensées. Elle ne se l’expliquait pas, elle y succombait. 

— Que fais-tu ici ?

— Je suis désolée, je ne pensais pas être autant en retard, tenta-t-elle de s’excuser.

Joaquin croisa les bras sur sa poitrine :

— Tu ne réponds pas à ma question. Je t’ai demandé ce que tu faisais là, à l’intérieur de l’hôtel alors que tu n’as pas le droit d’y entrer. Et sans chaussures, qui plus est. Je t’ai interdit de gêner les employés.

Evy s’avança prudemment, cherchant en vain à le raisonner :

— C’est de ma faute, monsieur. J’ai proposé à Celestina de lui enseigner les bases de la danse classique. Et comme elle n’a pas de chaussons, je lui ai conseillé de danser pieds nus.

Elle fit un pas supplémentaire en sa direction :

— Et je dois vous dire que votre fille est douée. Elle est même très douée, bien plus que je ne l’espérais. Je pense qu’avec un peu…

Joaquin leva la main pour faire taire Evelyn :

— Miss, ma fille a une tête pour réfléchir. Peu importe ce que vous lui conseillez de faire ou non, je suis son père. Et c’est à moi qu’elle doit obéir.

Il continua :

— Je trouve votre façon de faire assez légère. Que diraient les clients, s’ils apprenaient que leur professeure enseigne la danse aux enfants des employés ? Croyez-vous qu’ils ont envie de les croiser dans l’hôtel ? Et que ferait le directeur si cette nouvelle lui parvenait ? Peut-être n’est-ce pas votre cas, mais quant à moi, je tiens à conserver mon poste.

Des leçons, Evy n’en avait pas reçu depuis plusieurs années. Elle renouait avec un sentiment désagréable, qui lui faisait rentrer la tête dans les épaules à chaque vérité assénée par Joaquin Casarei. Elle ne pensait pas mal faire. Elle n'imaginait pas non plus que cette histoire pourrait aller si loin. Ou plutôt, elle avait préféré l’occulter.

Joaquin ordonna à Celestina de remettre ses chaussures, puis il lui prit la main et lança à Evelyn :

— Miss Paris, je vous dis au revoir. Peut-être nous recroiserons-nous ici, à l’hôtel, dans le cadre de nos emplois respectifs. Mais je vous demande de ne plus enseigner quoi que ce soit à ma fille. Celestina, fais tes adieux, lui intima-t-il.

Du haut de ses dix ans, bien que certaines phrases lui échappent, Celestina parvenait à en comprendre la substance : son père lui défendait de revoir Evy. Alors comment allait-elle pouvoir apprendre le ballet ?

Les sanglots proches comme jamais, la petite fut incapable de prononcer le moindre mot. Elle avait tant de choses à dire, qu’elles se coinçaient dans sa gorge. Seuls ses yeux parlaient pour elle.

Sans s’en rendre compte, Evy porta la main à sa poitrine : son cœur s’était serré en regardant Celestina s’éloigner.

Décidément, en une matinée, les membres de la famille Casarei étaient parvenus à faire resurgir chez Evelyn deux sentiments qu’elle pensait enfouis à jamais : la culpabilité et l’affection.

Adriano désolé sur ses talons, Joaquin sortit prestement de l’hôtel avec Celestina. Tout aussi rapidement, ils traversèrent le jardin pour rattraper les sentiers, puis la route qui permettait de quitter la propriété.

Avec un peu de temps, elle était persuadée de réussir à convaincre son père que les cours de danse classique avec Evy étaient une chance. D’une toute petite voix, Celestina tenta de l’amadouer :

— Mais quand je reviendrai, je pourrai peut-être…

Son père lui coupa sèchement la parole :

— Tu ne reviendras pas au palace avec moi, Celestina. Tu es une enfant, et je comprends que cette demoiselle Paris t’ait fait miroiter monts et merveilles. Même si tu es responsable de tes actes et que je suis encore un peu fâché, je ne t’en veux pas, je t’assure. Néanmoins, ton comportement a failli nous coûter cher, à moi et à toute la famille. Aussi, j’ai décidé que je ne te ramènerai plus ici ; c’était ta dernière visite à l’hôtel.

Là encore, Celestina aurait voulu crier sa détresse ! Elle ne put que jeter un ultime regard au palace par-dessus son épaule, au moment où une première larme s’aventurait hors de ses paupières, pour rouler sur sa joue.

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