Le Collier de Saphirs
Prologue
Katherine Stone
Le Collier de Saphirs
OceanofPDF.com
Prologue
Washington, D.C., décembre 1990
La meute de journalistes agglutinés autour de l’entrée du Memorial Hospital offrait un spectacle inhabituel : l’élite des commentateurs politiques de la presse de Washington jouait des coudes avec les chroniqueurs de variétés de toutes les grandes chaînes nationales. Politiquement parlant, le calme régnait sur la capitale fédérale. La Chambre des représentants, le Sénat et la Cour Suprême étaient en vacances ; le Président et la Première Dame se consacraient aux traditionnels galas de charité de Noël. Pourtant, ce n’était pas l’absence de matière première qui avait attiré les commentateurs politiques sur un terrain généralement réservé à leurs confrères du spectacle. S’ils étaient accourus, c’était parce qu’il s’agissait d’Alexandra Taylor ; et ici, à Washington, cité de pouvoir et d’influence par excellence, miss Taylor n’était pas une citoyenne ordinaire.
Alexandra n’était ni député, ni sénateur, mais actrice. Dans une ville où tout était politique, elle ne détenait aucun mandat. Mais en un sens, elle aussi avait été élue — élue par les millions de téléspectateurs dont la fidélité avait fait de Pennsylvania Avenue le feuilleton de début de soirée le plus regardé des cinq dernières années. Et même si plus d’un analyste politique s’était senti obligé de tourner en dérision les multiples rebondissements d’une intrigue où s’entrelaçaient passion et pouvoir, personne n’avait jamais trouvé le moindre reproche à faire au talent ou au charme de sa vedette féminine. À l’instar de son public, la presse aimait Alexandra. Et sur les visages anxieux des journalistes qui se pressaient devant le Memorial Hospital, on pouvait lire une inquiétude aussi sincère que spontanée.
— Bonjour, Joan. Nous avons passé toute la nuit ici dans l’espoir d’apprendre enfin une bonne nouvelle.
Les traits tirés de l’envoyée spéciale de Bonjour l’Amérique, célèbre émission télévisée matinale, fournissaient la preuve patente de sa longue veille. Quant à sa mine lugubre, elle suffisait à indiquer la gravité de la situation.
— Le porte-parole de l’hôpital nous a lu un communiqué il y a dix minutes, reprit-elle. Il s’est contenté de répéter ce que nous savons depuis minuit environ. Alexandra Taylor se trouve dans un état critique. Même si elle a bien réagi à l’opération destinée à stopper l’hémorragie interne, elle est toujours dans le coma.
— Avez-vous pu obtenir des détails sur les circonstances de l’accident ? interrogea la présentatrice de l’émission, Joan Lunden, de son studio new-yorkais.
— La police n’a pas encore donné de communiqué officiel, mais nous disposons néanmoins de quelques éléments concrets. Hier en fin d’après-midi, juste après avoir reçu un mystérieux coup de téléphone, Alexandra Taylor a quitté en voiture son cottage, situé sur une falaise dominant la baie de Chesapeake, pour rejoindre la nationale. La descente est une longue succession de virages en épingle qu’Alexandra connaît très bien. Il a beaucoup neigé depuis, mais la route était sèche et parfaitement dégagée au moment du drame. Pour une raison qui nous est encore inconnue, elle a mal négocié un tournant ; après avoir défoncé le parapet, sa voiture a explosé en s’écrasant sur la plage au pied de la falaise. Par miracle, Alexandra en a été éjectée — ou peut-être a-t-elle réussi à sauter — juste avant que le véhicule ne soit précipité dans le vide.
— « Pour une raison qui nous est encore inconnue », dites-vous. Avez-vous une idée sur la question ?
— À ce stade, nous en sommes encore réduits aux hypothèses, mais à en juger par la hauteur du saut effectué par la voiture avant de s’écraser, Alexandra roulait trop vite au moment de sa sortie de route. Et malgré cela, la police n’a retrouvé aucune marque de pneus... pas la moindre trace indiquant qu’elle aurait cherché à freiner ou à modifier sa trajectoire.
— Ce qui signifie ?
— Ce qui semblerait signifier que les freins ont lâché. Il pourrait s’agir d’une défaillance mécanique accidentelle... ou provoquée.
— La police envisage-t-elle l’hypothèse d’un crime ?
— Comme je l’ai dit, la police n’a fourni aucun communiqué. De l’avis général, la voiture est dans un tel état qu’il risque d’être impossible de détecter une éventuelle trace de sabotage.
— Et que pouvez-vous nous dire du coup de téléphone reçu par Alexandra peu de temps avant son départ ?
— Là encore, nous n’avons aucune information précise. Tout ce que je puis vous dire, c’est qu’Alexandra a pris le volant aussitôt après l’avoir reçu.
— Se pourrait-il que ce coup de téléphone l’ait perturbée au point de la pousser à conduire trop vite, ce qui lui aurait fait perdre le contrôle de son véhicule ?
— C’est très possible. Cela dit, Joan, vous n’êtes pas sans savoir que les rumeurs se répandent souvent plus vite que les faits, surtout à Washington : un accident, si tragique soit-il, a tôt fait d’être enrobé de mystère et d’intrigue.
— C’est exact. Merci pour ces informations. Nous reprendrons contact avec vous vers la fin de l’émission, en espérant que vous aurez de meilleures nouvelles à nous annoncer.
— Je l’espère également... Oh, attendez un instant ! Il me semble apercevoir Catherine Taylor, la sœur d’Alexandra. Elle a passé toute la nuit à l’hôpital. Mais on dirait que... Oui, c’est bien elle, et, détail qui ne manquera pas de vous intéresser : la célèbre pianiste se trouve en compagnie de Robert McAllister. Je ne savais pas qu’ils se connaissaient. Il se peut que l’ambitieux sénateur de Virginie, comme tant d’autres hommes politiques, ait participé en tant que consultant au scénario de Pennsylvania Avenue. Je doute que Catherine veuille s’adresser à la presse, mais peut-être le sénateur y consentira-t-il plus facilement.
Sentant les doigts tremblants de Catherine se crisper sur la manche de son imperméable, Robert McAllister les recouvrit instinctivement de sa main. Derrière l’éblouissant halo des projecteurs de télévision, il distinguait à peine la limousine garée le long du trottoir, qui devait les mener à l’aéroport, où débarqueraient bientôt les parents de la jeune femme. Une foule de journalistes se dressait entre le perron de l’hôpital et le havre de paix qu’offrait la voiture. Le rempart humain s’entrouvrit devant Robert et Catherine, dégageant un étroit passage. À peine s’y furent-ils engagés qu’une rafale de douloureuses questions, auxquelles ils ne pouvaient répondre, se mit à fuser à leurs oreilles.
— Comment va-t-elle, Catherine ? Sénateur, s’il vous plaît, quelques mots seulement !
— Quel est exactement le degré de gravité de ses blessures ? Est-elle toujours dans le coma ? Les médecins lui donnent-ils une chance ?
— Miss Taylor ! Il paraît que vous vous trouviez avec votre sœur au moment du coup de téléphone. Pouvez-vous nous dire qui l’a appelée ? Ce que lui a dit son interlocuteur ? N’est-ce pas à la suite de cet appel qu’Alexandra a quitté précipitamment la villa ? La police envisage-t-elle une autre hypothèse que celle de l’accident ?
— Le communiqué médical parle d’une hémorragie interne et d’un violent choc traumatique au niveau des reins. Avez-vous donné du sang à votre sœur, Catherine ? Seriez-vous prête à lui faire don d’un rein si cela s’avérait nécessaire ?
Avant de franchir le seuil de l’hôpital, Robert avait averti Catherine qu’ils s’exposaient à un feu nourri de questions. La jeune femme était prête à affronter cette épreuve. Ces mêmes questions l’avaient tourmentée toute la nuit. La dernière d’entre elles, cependant, la prit au dépourvu. Etait-elle prête à donner un rein à Alexandra ?
La réponse jaillit de ses lèvres, évidente.
— Oui, bien sûr !
Mais du fond de son cœur s’éleva à la même seconde un cri de désespoir silencieux.
S’il le faut, je lui donnerai sans hésiter mon sang, mon rein, ou même mon cœur, mais ce geste n’aura pas plus de valeur que celui de n’importe quel donneur anonyme. J’aime Alexandra, je l’aime comme une sœur, mais... je ne suis pas sa sœur.
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