Le Collier de Saphirs

Katherine Stone · Chapitre 17 sur 34

Pages du PDF

Le Collier de Saphirs

Chapitre 16

 

 

Washington, D.C., décembre 1989

— Tout le week-end? répéta Alexandra, incrédule.

C’était le premier mardi de décembre. En trois mois de liaison, jamais Robert et elle n’avaient pu passer un week-end entier ensemble. Leur amour avait dû se contenter de trop rares heures dérobées à la nuit, toujours en semaine.

Cette clandestinité était, ainsi qu’Alexandra avait fini par le comprendre, l’expression d’une vérité qu’ils connaissaient tous deux mais ne s’avouaient pas : leur amour secret n’avait pas d’avenir. Ils n’avaient pas grand-chose à redouter pour le moment, dans la mesure où personne ne s’intéressait de près à leurs gestes. Certes, la presse de Washington harcelait Robert sans répit, toujours à l’affût d’une déclaration ou d’un commentaire de l’étoile montante de la politique. Mais personne n’aurait eu l’idée de se pencher sur la vie privée du sénateur de Virginie. À quoi bon ? Tous ceux qui, à Washington, avaient vu ensemble Robert et Hillary McAllister — c’est-à-dire la quasi-totalité des journalistes — savaient qu’ils formaient un couple parfait.

Tout allait changer le jour où Robert annoncerait sa candidature aux élections présidentielles. Ce jour-là, les moindres détails de sa vie, si intimes soient-ils, tomberaient dans le domaine public. Il serait constamment traqué, tant par la presse politique que par les nombreux espions recrutés par les partis rivaux à seule fin de découvrir la plus petite faille dans son impeccable armure. Si Robert était désigné par son parti pour concourir au scrutin de 1996, comme s’accordaient à le prédire la plupart des experts, leur liaison secrète pourrait encore se prolonger quatre ans, peut-être même cinq. S’il ne se présentait pas avant l’an 2000...

Accepterait-elle de vivre cette passion sans issue ? Se contenterait-elle de furtifs moments dérobés à la nuit pendant encore quatre, voire huit ans ? La réponse était oui. Alexandra était prête à aimer Robert en secret aussi longtemps qu’il le faudrait.

— C’est bien cela : tout le week-end.

— J’ai hâte de... Oh, non !

— Qu’y a-t-il, mon amour ?

— Je viens de me rappeler que je travaille samedi ! Nous tournons au siège de la Cour Suprême. Je serai libre toute la journée du vendredi, mais pour ce qui est du samedi, il n’y a rien à espérer.

— Dans ce cas, tu me feras à dîner vendredi soir. Je serai chez toi à temps, c’est promis. Le lendemain, je te rendrai la pareille. Quant au dimanche, mon amour, nous aurons toute la journée rien que pour nous deux...

 

Il venait de lui promettre un week-end. Avec quelle hâte il attendait le moment de lui promettre enfin toute une vie ! Telle était la teneur des pensées de Robert, quelques heures plus tard, tandis qu’il regardait Alexandra dormir dans ses bras. Avec les cheveux d’or qui auréolaient son merveilleux visage et son sourire plein d’espérance, elle était l’incarnation de la sérénité et du bonheur. Lorsqu’il lui effleura le front pour balayer une mèche rebelle, ce sourire s’agrandit imperceptiblement, comme si elle aussi, dans son sommeil, était en train de rêver au temps où ils seraient réunis pour toujours.

Robert ne lui avait jamais confié son projet de vie commune — mais elle en avait certainement conscience. Il ne voulait lui faire aucune promesse tant qu’Hillary n’aurait pas accepté le divorce. Au terme d’une longue réflexion, il avait décidé d’attendre les fêtes de Noël pour aborder la question avec sa femme. Le Sénat serait alors en congé, Alexandra se trouverait à Topeka ; et si tout se passait sans heurts, Hillary pourrait comme d’habitude se rendre à Dallas, et briller dans ces somptueuses réceptions qu’elle aimait tant pendant que lui, à Washington, trouverait un nouvel appartement et y emménagerait. Il avait arrêté cette date pour des motifs d’ordre purement pratique, Noël n’ayant aucune signification affective particulière pour le couple McAllister.

Mais à présent qu’il tenait Alexandra serrée contre lui, la perspective des innombrables soirées auxquelles il devrait assister au bras d’Hillary, dans les semaines à venir, le poussa à modifier ses plans. Mieux valait lui parler au plus vite, c’est-à-dire le jeudi suivant, veille du départ de sa femme pour un long week-end dans une station thermale ultra-chic. Il ne supporterait pas de garder son secret plus longtemps.

Personne ne semblait se douter que le couple qu’il formait avec Hillary n’était qu’un mirage. Ce constat l’avait laissé de marbre tant que son cœur était resté sec ; mais depuis l’entrée d’Alexandra dans sa vie, il avait de plus en plus de mal à vivre avec l’idée d’une telle imposture.

Il était grand temps de mettre fin à cette mascarade. Bien sûr, il se doutait qu’Hillary ne consentirait pas au divorce sans conditions. Il lui faudrait payer, et le prix risquait d’être d’autant plus élevé qu’il désirait une séparation discrète. Il s’agissait moins de préserver sa carrière politique que l’avenir d’Alexandra. Il n’imaginait que trop l’effet dévastateur, pour l’image de l’actrice, d’un divorce à scandale où elle tiendrait le rôle de 1’« autre ». Robert savait aussi qu’il devrait essuyer la furie et les insultes d’Hillary avant qu’elle ne commence à réfléchir au prix de leur rupture ; et quand elle aurait décidé de ce prix, pour le bonheur d’Alexandra, il devrait être prêt à payer.

— Je t’aime, murmura-t-il tout doucement à son oreille.

Et peut-être, ce week-end, serait-il en mesure de lui annoncer la plus merveilleuse des nouvelles.

 

Hillary ne manquait jamais de passer le premier week-end de décembre à Willows, station thermale située à une soixantaine de kilomètres au nord de Savannah et réservée à la fine fleur de l’élite. Les femmes les plus riches du Sud s’y retrouvaient régulièrement. Hillary respectait cette tradition depuis l’âge de seize ans, depuis que sa mère lui y avait offert son premier séjour comme cadeau d’anniversaire. Elle ne se sentait pas particulièrement mieux après ses passages à Willows. À dire vrai, les nombreux experts en beauté, ligne et santé de la station auraient eu bien de la peine à accroître la perfection de son visage, de sa peau ou de son corps. Mais elle y retournait fidèlement chaque année parce que cela faisait partie de ces choses qu’une femme riche, belle et influente se devait de faire.

Or, pour la première fois, Hillary envisageait sérieusement d’annuler une réservation prise un an à l’avance. Elle savait parfaitement que si elle partait à Willows, Robert passerait le week-end à La Roseraie avec Alexandra. D’un autre côté, si elle n’y allait pas, il resterait enfermé dans son bureau à la villa, ne desserrant pas les dents pendant les repas, et elle lirait à chaque instant dans son regard éteint à quel point il regrettait de n’être pas avec elle. Il pouvait même se passer quelque chose de pire : la tension qui figeait depuis quelque temps les traits de son mari lui faisait craindre qu’il ne se décide très bientôt à lui avouer sa liaison.

Comme si elle n’en savait rien ! Plusieurs semaines plus tôt, elle l’avait suivi jusqu’au petit cottage perché au sommet d’une falaise de la baie de Chesapeake. Et depuis ce jour, son cœur frémissait d’une haine qui éclipsait tout autre sentiment, non seulement à l’égard de sa rivale, mais aussi à l’égard de son mari, qui avait osé lui faire un tel affront. Bien sûr, elle savait que leur liaison prendrait fin. C’était dans l’ordre des choses. Mais cette certitude était loin de suffire à apaiser la fureur d’Hillary à l’idée que Robert ait pu risquer le scandale — risquer la Présidence ! — pour les beaux yeux d’Alexandra.

Elle décida de maintenir sa réservation. Plus il passerait de temps en compagnie de sa rivale, plus vite il se lasserait d’elle.

Le jeudi soir, veille de son départ pour Savannah, Hillary s’installa dans le grand salon de la villa de Clairmont devant une impressionnante pile de bristols. Elle effectua un tri rapide des nombreux galas de charité, bals, réceptions et grands dîners auxquels son mari et elle étaient conviés dans les semaines à venir, sélectionnant aussitôt ceux qui pouvaient avoir une importance politique ou mondaine et rejetant sans pitié tous les autres. Au passage, elle allait même jusqu’à décider de la robe qu’elle porterait pour chacune de ces soirées. Ses sourcils se froncèrent lorsqu’elle lut le faire-part d’invitation au gala de Noël organisé chaque année par les producteurs de Pennsylvania Avenue. Il aurait lieu le samedi 16. Comme elle était sur le point de le déchirer en mille morceaux, une délicieuse vision l’en retint.

Elle irait. Oui, cette année, elle irait. Avec son mari. Alexandra serait là, bien sûr, vêtue de quelque robe de satin criard au décolleté excessif. Elle, à l’opposé, porterait la somptueuse robe de soie ivoire qu’elle venait d’acheter ; avec ses rangées de perles brodées selon un motif complexe qui évoquait des gouttes de rosée sur une fleur immaculée, elle incarnerait le symbole éternel de la pureté et de l’élégance. Ses cheveux couleur de sable seraient rassemblés en un modeste chignon qui mettrait en valeur son beau visage et ses boucles d’oreilles d’émeraude. Elle ne s’autoriserait aucun autre joyau, à l’exception, naturellement, du plus important d’entre tous : sa bague de fiançailles, chef-d’œuvre de la maison Castiglia, qui se chargerait mieux que tous les longs discours de rappeler qui elle était, à son mari et à sa maîtresse.

Sa plaisante rêverie fut interrompue par un bruit de pas étouffé. Se pouvait-il que ce soit Robert ? Un jeudi soir ? Un sourire de triomphe s’esquissa sur ses lèvres.

— Bonsoir, lança-t-elle en apercevant la haute silhouette de son mari sur le seuil.

Son regard retomba aussitôt sur les bristols.

— Bonsoir, Hillary. Si je suis ici, c’est parce que j’ai à te parler.

— Oh?

— Puis-je avoir ton attention ?

— Bien sûr, fit-elle en composant son plus beau sourire.

— Je suis venu te faire part de mon intention de divorcer.

— Tu plaisantes.

— Tu sais bien que non. Tu sais aussi que notre mariage n’est qu’une mascarade. Nous le savons tous les deux depuis fort longtemps.

— Crois-tu vraiment que je te laisserai divorcer, Robert ?

— Tu n’as pas vraiment le choix. Qu’est-ce qui pourrait m’empêcher d’en faire la demande ? Mais je préférerais que nous concluions un accord amiable.

— Il y a quelqu’un dans ta vie, n’est-ce pas ? demanda-t-elle d’un air horrifié, comme si ce soupçon venait à peine de lui traverser l’esprit. Est-ce la raison de cette brusque décision ?

— La vraie raison, Hillary, c’est que notre mariage n’existe que sur le papier et qu’il vaut mieux en finir. Oui, j’ai rencontré quelqu’un, avec qui j’ai bien l’intention de me marier, mais cette personne n’est pas à l’origine de l’échec de notre couple. Cet échec était déjà flagrant bien avant que je ne la rencontre.

— Qui est-ce ?

— Peu importe.

— Vraiment ? Je doute que les innombrables journalistes qui s’abattront sur nous à l’annonce de notre divorce soient de cet avis. Car notre divorce fera du bruit, Robert, je te le promets. Tes électeurs ont le droit de savoir quel genre d’homme tu es vraiment. Comme tu dois le savoir, les coureurs de jupons n’ont pas la faveur des urnes ces derniers temps !

Hillary se leva et marcha lentement vers lui, prenant tout son temps pour laisser germer dans l’esprit de son mari l’effet de ses menaces ; puis elle s’adressa de nouveau, d’un ton presque condescendant, à cet homme qui avait apparemment oublié qu’il ne pouvait pas la quitter.

— Un tel divorce, mon chéri, te coûterait la Présidence.

Robert attendit plusieurs secondes en soutenant le regard triomphal de sa femme.

— Peu m’importe, répondit-il d’une voix neutre.

Ses paroles anéantirent sur-le-champ l’assurance et la colère d’Hillary, qui cédèrent la place à une peur panique. S’il était prêt à renoncer à tout pour vivre avec Alexandra, elle n’avait aucun moyen de le retenir. Elle se détourna vivement et alla s’appuyer au manteau de marbre de la cheminée. Ses yeux tombèrent sur une horloge ancienne, puis sur un vase précieux, qu’elle se retint à grand-peine de lui jeter au visage. Un tel geste ne ferait que précipiter leur séparation. Elle avait au contraire besoin de tout son sang-froid pour trouver une parade capable d’empêcher l’irrémédiable.

La colère n’avait aucun effet sur Robert, pas davantage que les larmes, les menaces ou même, depuis longtemps, la séduction. En revanche, c’était un homme sensé. Au terme d’une longue et intense délibération, elle finit par trouver une proposition susceptible de lui paraître raisonnable.

— Je ne veux pas d’affrontement, finit-elle par dire en se retournant vers lui.

— Moi non plus.

— Je suis prête à t’accorder ce divorce, sans contestation ni publicité, mais j’ai besoin de temps. Ne t’inquiète pas, je n’espère aucune réconciliation. Mais j’ai ma fierté, tu dois le savoir. J’ai besoin de temps pour m’habituer, pour décider de ce que je vais faire de ma vie et notamment si je resterai ou non à Washington.

Le cœur de Robert s’était mis à battre plus fort dès les premiers mots de sa femme. Elle venait de lui donner son accord de principe. À présent, elle allait l’informer du prix de leur divorce.

— Combien de temps te faut-il ?

— Donne-moi jusqu’à la fin du mois de mai.

— Cela représente presque six mois.

— J’ai besoin de ce temps, Robert. Le tout-Dallas fêtera en mai le soixante-cinquième anniversaire de mon père, et tu sais à quel point cet événement est important à ses yeux. D’ailleurs, je te rappelle que tu as d’ores et déjà accepté de prononcer à cette occasion un discours très attendu. Si nous pouvions sauver les apparences jusque-là, cela me permettrait à la fois d’épargner mon père et d’y voir un peu plus clair dans mon avenir.

— Je ne changerai pas d’avis d’ici là, Hillary.

— Je le sais.

— Que veux-tu d’autre ?

— Qui est au courant pour... elle ?

— À ma connaissance, personne.

— Dans ce cas, j’ai une dernière requête à formuler. Je ne tiens pas à entendre une foule de ragots circuler sur notre compte.

— Tu veux que je cesse de la voir jusqu’à notre séparation officielle. C’est bien cela ?

— Oui.

Robert connaissait à présent le prix de son divorce : six mois loin d’Alexandra — une véritable éternité. Et cependant, la requête d’Hillary n’était pas excessive... Elle avait besoin de temps pour prendre ses dispositions. Son épouse n’était pas habituée à être délaissée, et leur divorce allait représenter pour elle un changement de statut considérable.

— Il faudra que je la voie une dernière fois, Hillary, afin de tout lui expliquer.

— Naturellement.

— Si j’accepte de préserver les apparences et de ne plus la revoir d’ici la fin du mois de mai, me promets-tu d’accepter un divorce à l’amiable et sans scandale ? interrogea-t-il, dardant sur sa femme un regard intense.

— Oui, répondit-elle sans ciller. Je te le promets.

 

Le lendemain matin vers sept heures, tandis que Robert avalait une tasse de café dans la cuisine avant de se mettre en route pour la capitale, le téléphone sonna. Peu après, Hillary fit son entrée dans la pièce.

— Bonjour, Robert. J’ai cru entendre sonner le téléphone ?

— Exact. Le Président vient de me demander de le rejoindre à Camp David pour le week-end.

— Quand pars-tu là-bas ?

— À quatorze heures. Et toi ? À quelle heure décolle ton vol pour Savannah ?

— À dix heures.

Hillary n’avait plus aucune intention de rejoindre la station thermale. Dès que Robert fut parti, elle passa deux rapides coups de téléphone ; ensuite, après s’être élégamment vêtue, elle quitta Arlington au volant de sa Mercedes argent. À Washington, elle se gara devant les studios où se tournait Pennsylvania Avenue, donna son nom au responsable de la sécurité et annonça qu’Alexandra l’attendait.

— Vous devez faire erreur, madame McAllister. Miss Taylor ne doit pas venir tourner aujourd’hui.

— C’est à n’y rien comprendre ! dit Hillary, en fronçant les sourcils. Je l’ai eue au téléphone la semaine dernière. Enfin... Je suppose que son emploi du temps a été modifié entre-temps. Elle aura oublié de me rappeler.

— Sans doute. Dois-je lui dire que vous êtes venue ?

— Merci, mais c’est inutile. Je sais où la joindre.

 

Ayant repris le volant, Hillary s’élança sans tarder sur l’autoroute qui reliait Washington au Maryland. Quand elle coupa le contact au pied de l’abrupt escalier de granit qui montait vers le cottage d’Alexandra, elle se sentait étrangement calme. Après tout, si son plan échouait, elle n’avait rien de plus à perdre que ce qu’elle avait déjà perdu ; et s’il fonctionnait, sa pire ennemie se transformerait sans le savoir en une alliée de poids. Hillary effectua son ascension sans accorder un regard aux rosiers, entièrement dénudés en cette fin d’automne.

— Hillary ? s’étonna Alexandra en lui ouvrant la porte.

— Puis-je entrer?

— Bien sûr, mais... j’avoue être surprise de vous voir.

— Il est vrai que l’épouse et la maîtresse n’ont guère l’habitude de se retrouver pour le café, lâcha Hillary d’un ton glacial. Cela dit, rien ne nous oblige à prendre le café.

— Je ne vois vraiment pas de quoi vous...

— Pour l’amour du ciel, cessons de tourner autour du pot ! Je sais tout. Apparemment, Robert ne vous a pas encore téléphoné ce matin, n’est-ce pas ? Ou s’il l’a fait, ajouta-t-elle après une imperceptible pause, il n’a rien osé vous apprendre. C’est la raison de ma présence. Robert n’osera peut-être pas vous avouer la vérité ; mais moi, je tiens absolument à ce que vous l’appreniez.

— Quelle vérité ? répéta Alexandra, stupéfaite.

— Robert ne vous a-t-il jamais dit, reprit Hillary en souriant, pourquoi il avait choisi d’avoir une liaison avec vous ?

— Non.

— La chose ne s’est pas produite par hasard. Il cherchait à se venger. Ce que je lui ai raconté de notre ancienne rivalité à l’Académie Ballinger a suffi à le convaincre qu’il ne pouvait pas me blesser plus profondément qu’en ayant une aventure avec vous.

— Mais pourquoi Robert aurait-il cherché à vous blesser ?

— Pour se venger, je le répète. Il ne vous a vraiment rien dit de cette histoire, n’est-ce pas ? Sans doute craignait-il que vous ne finissiez par soupçonner ses véritables motifs.

Robert s’est jeté dans vos bras pour me punir. Il y a quelque temps, moi aussi, j’ai eu une liaison. Je n’en suis pas fière. Je crois qu’il travaillait trop, et que j’ai fini par me sentir un peu esseulée. Bref, je me suis laissé entraîner le plus bêtement du monde. Jusqu’à hier soir, j’étais persuadée que Robert ignorait tout. Voyez-vous mes cernes ? ajouta-t-elle avec un triste soupir. Je n’ai pas dormi de la nuit. Lui non plus, d’ailleurs, car nous avons discuté jusqu’à l’aube du passé, et surtout de l’avenir de notre couple. Nous sommes arrivés à la conclusion qu’il est grand temps que nous fondions une famille. Nous avons attendu trop longtemps, essentiellement par égard pour Brynne... Mais cela ne vous concerne pas. La seule chose que vous ayez besoin de savoir, Alexandra, c’est que tout est fini... non entre Robert et moi, mais entre Robert et vous.

— Et vous pensez qu’il n’oserait pas me le dire lui-même ?

— Il vous dira quelque chose qui provoquera indirectement votre rupture, mais probablement pas la vérité. Robert est très diplomate et doit se sentir plus qu’embarrassé. Il cherchera à quitter la scène en beauté. Je suis prête à parier qu’il n’admettra ni qu’il s’est servi de vous, ni que notre couple est plus uni que jamais.

— Et c’est pourquoi vous vous en chargez.

— Nous sommes en guerre depuis toujours, Alexandra, et je tenais à ce que vous sachiez que vous venez de perdre l’ultime bataille. C’est un plaisir pour moi de vous l’annoncer, d’autant plus que je ne prends aucun risque à le faire.

— Vous avez l’air d’être bien certaine que je n’étalerai pas notre liaison sur la place publique.

— Tout à fait certaine. Et même si vous le faisiez, je vois mal comment vous pourriez menacer la carrière de Robert. Dans ce genre d’affaire, la maîtresse a toujours le mauvais rôle. En vous attaquant à mon mari, vous ne réussiriez qu’à ruiner votre image. Peut-être cela ne compte-t-il pas à vos yeux. Mais il y a aussi votre sœur.

— Cat ? Qu’a-t-elle à voir dans cette histoire ?

— Je suis sûre qu’elle s’empresserait de prendre votre défense. Aimeriez-vous voir son nom charrié dans la boue et sa carrière brusquement anéantie ? Votre petite sœur est une grande dame, Alexandra, mais vous n’êtes qu’une traînée. Vous ne serez jamais rien d’autre.

— Allez-vous-en.

— Eh bien, dit Hillary en laissant tomber un coup d’œil nonchalant sur sa montre incrustée de pierreries, je crois qu’il faut que je vous laisse. Robert doit se libérer plus tôt que prévu aujourd’hui, à quatorze heures, afin que nous puissions rejoindre Dallas à temps pour sabler le champagne et dîner aux chandelles. Vous semblez surprise... Oh, c’est vrai, j’oubliais que vous aviez prévu de vous ménager un week-end en amoureux pendant que j’étais en cure à Willows ! Figurez-vous que ce n’est plus à l’ordre du jour. Robert et moi allons passer le week-end dans la suite nuptiale de l’hôtel Mansion, à l’endroit même où s’est déroulée notre nuit de noces. Une idée de Robert... N’est-ce pas délicieusement romantique ?

— Sortez d’ici !

 

— Nous avons bien une réservation au nom du sénateur et de Mme McAllister, confirma le réceptionniste du célèbre hôtel de Turtle Creek, quand Alexandra lui téléphona en se faisant passer pour la secrétaire de Robert. Il s’agit de la suite nuptiale.

— Très bien. Je vous remercie.

Alexandra raccrocha d’une main tremblante. Elle ne croyait toujours pas à ce que lui avait dit Hillary ; elle ne se résoudrait à y croire que lorsqu’elle aurait entendu les mêmes propos de la bouche de Robert. Il ne lui mentirait pas. Elle le savait.

Depuis le début de leur liaison, il n’avait pas une seule fois fait allusion à Hillary ou à son mariage. Alexandra en avait simplement conclu qu’il n’existait pas d’amour entre sa femme et lui. Mais elle se doutait aussi qu’en raison de sa carrière, ce mariage avait toutes les chances de durer. Et elle se sentait prête à se contenter pour la vie de l’amour clandestin de Robert — parce qu’elle croyait à la sincérité de ses sentiments.

Mais que ferait-elle s’il aimait vraiment Hillary ? S’il était vrai qu’il s’était uniquement jeté dans ses bras pour se venger du chagrin que sa femme lui avait causé en le trompant ?

— Robert, je t’en supplie, appelle-moi ! s’écria-t-elle, mâchoires serrées, en levant les yeux vers le ciel gris fer qui planait au-dessus du cottage. Et quelle que soit la vérité, je t’en prie, dis-moi tout !

Robert téléphona à deux heures moins dix. Dans la confusion provoquée par le bouleversement de son emploi du temps, il n’avait pu trouver plus tôt un moment de répit. Le téléphone de son bureau avait sonné sans cesse. Il avait même reçu deux mystérieux appels anonymes, dont l’auteur s’était contenté de rester muet au bout de la ligne. Robert avait connu une matinée extrêmement chargée ; mais chaque fois qu’il sentait l’agacement le gagner, il se calmait en songeant à la promesse qu’Hillary lui avait faite la veille. Il fut tenté d’annoncer la nouvelle à Alexandra sans tarder, mais le temps lui manquait. Mieux valait lui faire cette délicieuse surprise sans hâte, entre deux baisers, quand ils se retrouveraient dans les bras l’un de l’autre avant d’entamer une séparation de six longs mois.

Le cœur empli d’une joie sereine, il composa le numéro de La Roseraie.

— Bonjour, ma chérie !

— Robert ? répondit Alexandra, luttant aussitôt pour chasser de sa mémoire les terribles paroles d’Hillary. Comment se passe ta journée ? Crois-tu toujours pouvoir te libérer à temps pour venir dîner à la maison ?

— Alexandra... Notre week-end est sérieusement compromis.

— Ah... Pourquoi ? demanda-t-elle, le cœur battant.

— Le Président m’a convoqué à Camp David.

— Je suppose qu’il s’agit d’une réunion secrète ? interrogea la jeune femme d’une voix soudain cassante. Dont la presse ne sera pas informée ?

— Pardon? Oui, en effet, Alexandra, je suis navré...

— Moi aussi.

— Il faut que je te laisse, ma chérie. Mon chauffeur m’attend en bas. Je te rappelle dimanche soir, si je ne rentre pas trop tard. D’accord ?

— D’accord.

— Je t’aime, Alexandra.

OceanofPDF.com