Le Collier de Saphirs

Katherine Stone · Chapitre 24 sur 34

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Le Collier de Saphirs

Chapitre 23

 

 

Ile de Castiglia, juillet 1990

— Le prince se trouve à Vienne jusqu’à demain, monsieur Sterling, répondit au téléphone le secrétaire particulier d’Alain. En revanche, la princesse Natalie est présente. Elle se fera un plaisir de vous recevoir dès aujourd’hui.

Quand James arriva au palais une heure plus tard, il fut conduit à travers une cour de marbre bordée de bougainvillées multicolores jusqu’à un petit salon qui dominait la mer. Le panorama offrait une somptueuse symphonie de bleus et de verts — l’azur du ciel embrassant la mer de saphir inondée de soleil. Bien que James se trouvât sur l’île depuis trois jours, ses beautés continuaient de le ravir à chaque instant.

— Monsieur Sterling ?

James délaissa le spectacle de la nature pour poser le regard sur un autre trésor de l’île : la princesse Natalie de Castiglia, qui fixait sur lui ses grands yeux noisette pailletés d’or. Ses traits sculpturaux étaient à la fois aristocratiques et sensuels, et sa luxuriante chevelure évoquait l’éclat insaisissable de la flamme.

— Votre altesse, je...

— Je vous en prie, appelez-moi Natalie.

— Si vous consentez à m’appeler James.

— Nous sommes profondément navrés de ce qui est arrivé à vos parents... James, déclara-t-elle dans un anglais parfait, quoiqu’un peu académique. Leur mort nous a causé un choc effroyable. Nous attendions avec impatience leur visite. C’est un miracle que vous n’ayez pas été avec eux sur le bateau.

La princesse marqua une légère pause, au cours de laquelle la tristesse s’estompa progressivement de ses traits.

— Je suppose que vous venez d’arriver sur l’île, ajouta-t-elle. Alain et moi-même espérons que vous consentirez à vous installer au palais pendant la durée de votre séjour.

— En vérité, je suis ici depuis quelques jours. Je vous remercie de votre invitation, mais je suis merveilleusement installé à l’hôtel.

— Parfait. Avez-vous eu l’occasion d’explorer l’île ?

— Je crois l’avoir arpentée de fond en comble.

— En quête d’indices ? demanda Natalie d’une voix douce.

— D’indices ?

— Notre père était un homme maléfique, James. Alain et moi en sommes parfaitement conscients. Nous avons grandi à l’ombre de sa folie. Nous comprenons fort bien que l’on puisse se méfier de nous. Cela fait partie de notre héritage. Bien que mon frère et moi n’en parlions jamais, chacun de nous s’est maintes fois demandé si une partie de la perversité de notre père avait pu se cacher au fond de son cœur. Fort heureusement, ajouta-t-elle en souriant, je crois pouvoir dire qu’aucun de nous n’a hérité de sa folie. Mon frère n’est pas un criminel. Vous le saurez au premier regard. Quelqu’un vous a-t-il proposé une visite guidée de l’île ?

— Non.

— Je serais ravie de vous conter les légendes qui s’attachent à l’histoire de notre principauté. Alain ne sera pas de retour avant demain midi. Si vous le souhaitez, puisque vous avez déjà sillonné les sentiers de l’île, nous pourrions en faire le tour par la mer, en vedette.

 

Pendant tout l’après-midi, puis au cours du dîner auquel elle le convia au palais, Natalie abreuva James des mythes et des légendes de l’île. Le lendemain matin, tandis qu’il pilotait d’une main experte la puissante vedette de la princesse, elle lui raconta l’enfance des héritiers de Gilles de Castiglia.

— Le palais ressemblait à une forteresse assiégée. Il y avait partout des veilleurs en armes, dans chaque pièce, dans chaque recoin, derrière chaque porte.

— Je n’ai rien remarqué de semblable.

— Alain et moi n’avons pas besoin de chiens de garde. Nous jouissons d’une grande liberté de mouvement, bien que notre fortune et notre célébrité nous contraignent tout de même à faire preuve d’une certaine prudence. Les ravisseurs potentiels ne manquent pas. C’est pourquoi nous évitons toute publicité excessive et préférons nous déplacer en jet privé.

— Vous possédez un jet ?

— Nous avons chacun le nôtre, avoua Natalie avec un petit sourire d’excuse. En général, nous voyageons ensemble, mais il peut arriver — comme cela vient d’être le cas — qu’Alain souhaite s’attarder quelque part, alors que je suis attendue ailleurs.

— Vous semblez très proches l’un de l’autre.

— Bien qu’Alain ait six ans de plus que moi, nous sommes un peu comme deux anciens combattants réunis par les malheurs de la guerre. Dès son plus jeune âge, il a grandi dans de lointains pensionnats. Pendant toute mon enfance, lui et moi n’avons guère fait que nous croiser. Au lycée, j’étais une sorte de rebelle indisciplinée, comme beaucoup d’adolescents ; mais, étant donné mon rang, c’était d’autant plus mal vu. Je crois que je ne cherchais qu’à attirer l’attention, mais personne n’a rien remarqué jusqu’au jour où, à ma grande surprise, mon frère aîné s’est intéressé à mon cas. Ma rébellion n’a pas cessé immédiatement, mais Alain et moi sommes devenus très proches. Plus d’une fois, il est intervenu pour m’empêcher de me marier par pure provocation. Il continue d’ailleurs de me protéger, bien que j’aie perdu toute velléité de révolte.

— Le mariage par défi n’est plus à l’ordre du jour ?

— Non, répondit Natalie en souriant. Ne comptez plus sur moi pour épouser quelqu’un sur un coup de tête ! Je n’ai que vingt-six ans, rien ne presse. D’ailleurs, je ne suis même plus sûre de me marier un jour. Ma vision du mariage est noircie par le passé. La mère d’Alain est morte peu après sa naissance, et notre père s’est empressé d’interdire à quiconque de prononcer son nom. Quant à ses rapports avec la mienne, ils ont toujours été pour le moins compliqués.

— Et Alain ? Envisage-t-il de se marier ?

— Je pense qu’il y viendra. Il le doit, pour donner à l’île un héritier. Mais à mon avis, cela ne se produira pas avant longtemps. Savez-vous qu’il a déjà été fiancé ?

— Je l’ignorais.

— Elle s’appelait Monique. Elle avait été envoyée par les services secrets français afin d’enquêter sur Alain peu après la mort de notre père.

— Alain était-il au fait de sa mission ?

— Il ne l’a su qu’après être tombé amoureux d’elle.

— J’imagine qu’il a dû se mettre dans une colère noire.

— Alain ne se met jamais en colère.

— Êtes-vous intervenue pour le remettre dans le droit chemin ?

— Au contraire ! J’aimais beaucoup Monique. Elle était très belle, et profondément amoureuse d’Alain. Ils auraient fait un couple parfait. Elle lui a tout avoué spontanément. Ils devaient se marier, mais...

Les traits de Natalie s’assombrirent brusquement.

— L’accident a eu lieu alors qu’Alain et elle revenaient en voiture de Saint-Paul-de-Vence. Monique est morte.

— Alain a-t-il été blessé ?

— Non. Monique et lui roulaient l’un derrière l’autre, l’une des voitures étant louée. Alain la suivait de près au moment de la tragédie, fit-elle en secouant tristement la tête. Il se mariera un jour, mais je suis certaine qu’il ne le fera jamais par amour.

 

Au même moment, quelques minutes après avoir atterri, Alain et Catherine se dirigeaient en voiture vers le palais.

— C’est la vedette de Natalie, remarqua Alain, indiquant à la jeune pianiste l’embarcation qui, dans le lointain, traçait un blanc sillage sur les flots. Aimez-vous la mer, Catherine ?

— Beaucoup, murmura-t-elle en s’efforçant aussitôt de refouler le souvenir de James.

— Je m’en doutais.

Au fil de la petite route qui serpentait, la succession ininterrompue de paysages superbes arracha à Catherine maintes exclamations admiratives. Dès leur arrivée, Alain lui fit visiter le palais de marbre, et son émerveillement ne fit que s’accroître.

— Et voici le salon de musique, annonça-t-il en s’effaçant pour l’inviter à entrer dans une très belle pièce. Vous pourrez y répéter dès que vos mains iront mieux.

— C’est magnifique.

— Je vous remercie. C’est la pièce que je préfère. D’ici, assise au piano, vous aurez une vue incomparable sur les arcs-en-ciel. Ils semblent parfois presque à portée de main.

— Où se trouve la fameuse caverne ? Marion m’a parlé un jour d’une caverne emplie de bijoux qui, d’après la légende, étaient autant d’éclats d’arc-en-ciel.

— L’entrée se situe dans la forêt, derrière cette colline. Je vous y mènerai si vous le souhaitez.

— Volontiers.

— Marion vous a raconté la légende. Mais vous a-t-elle dit la vérité sur les trésors qui s’entassaient dans cette caverne ?

— Oui. Cela dit, cette Ile a quelque chose de tellement magique que je serais plutôt tentée de me fier à la légende.

Elle leva son regard vers le ciel radieux. D’ici quelques heures à peine, il se chargerait de nuages noirs, pleurerait à chaudes larmes pour abreuver la terre, puis se remettrait à sourire de plus belle, traversé par une série d’arcs-en-ciel. Tout en l’observant à la dérobée, Alain ne put s’empêcher de songer à l’interminable chapelet de crimes qui souillait le passé de la famille Castiglia.

Bien que n’ayant pas une goutte de sang Castiglia dans les veines, n’était-il pas le plus grand voleur de la dynastie ? Lui l’usurpateur, n’avait-il pas mis la main sur le plus précieux de tous les trésors : l’île elle-même ?

— Alain ?

La voix enjouée de sa demi-sœur l’arracha à sa rêverie et fit naître un sourire sur ses lèvres. Catherine se retourna lentement, mais toute trace de gaieté disparut de son visage dès qu’elle aperçut celui qui s’avançait dans le salon au côté de la princesse.

— James ?

— Bonjour, Catherine, répliqua l’avocat, non moins surpris, bien que Natalie lui ait confié qu’Alain ne rentrerait pas seul de Vienne.

Catherine se tenait devant lui. Toujours aussi belle, elle avait néanmoins changé depuis leur dernière rencontre, sept mois plus tôt. Son innocence avait disparu ; comme si elle se tenait en permanence sur ses gardes, redoutant une nouvelle blessure, son regard de saphir était alerte, presque perçant. James tenta de lui faire comprendre en silence qu’il n’avait pas voulu la blesser, mais elle détourna la tête. Ce fut alors qu’il aperçut le bandage qui couvrait une partie de son cou et qui, jusqu’à présent, était caché par les boucles noires qui cascadaient le long de son dos.

— Catherine ? Que s’est-il passé ? interrogea-t-il, inquiet.

Elle esquissa un geste vague.

— Oh... James, connais-tu Alain ?

Les deux hommes se saluèrent avec courtoisie, et le prince s’empressa de glisser à James quelques phrases de condoléances. Ensuite seulement, la conversation revint sur l’agression subie par la jeune pianiste.

— Un cambrioleur s’est introduit dans sa suite de l’hôtel Impérial à Vienne, expliqua Alain.

— Quelle horreur ! s’exclama Natalie.

— Mes blessures n’ont rien de grave, intervint Catherine. Le voleur a immédiatement cherché à m’endormir avec un tampon imbibé d’éther. Malheureusement, il avait aussi un rasoir ou quelque chose de ce genre. Sans doute me suis-je débattue pendant un certain temps avant que la drogue ne fasse son effet, ce qui l’a poussé à s’en servir. Les entailles ne sont pas très profondes, mais je devrai attendre quelques semaines avant de reprendre ma tournée.

— Et j’espère bien que vous passerez ces quelques semaines ici, en notre compagnie, intervint la princesse, souriante.

— Merci, Natalie. Alain m’a déjà fait la même invitation.

— Que vous a-t-il volé au juste ? s’enquit Natalie. Pas le splendide collier de saphirs que vous portiez au concert, j’espère ! Je n’ai pu m’empêcher de l’admirer à la dérobée.

Ce sont des pierres exceptionnelles, tant par leur teinte que par leur pureté.

— Malheureusement si, répondit Catherine. On m’a également volé une paire de boucles d’oreilles qui paraissaient faites pour être portées avec ce collier.

Elle jeta à James un regard en coin, destiné à lui faire comprendre que si elle continuait de les porter, c’était en souvenir de leur amour, et non parce qu’elle espérait encore qu’il lui reviendrait.

— Nous devons absolument remplacer le tout, dit Natalie En réunissant nos souvenirs, je devrais être capable de redessiner le collier. Quant aux boucles d’oreilles...

— Je vous remercie, mais c’est inutile, répondit Catherine sans hésiter. Je ne tiens à remplacer ni le collier ni les boucles. Ces bijoux étaient les symboles de souvenirs lointains et... révolus.

— Dans ce cas, permettez-moi au moins de vous dessiner un autre bijou en souvenir de votre premier séjour sur l’île. Je songe à m’inspirer des couleurs de l’arc-en-ciel.

 

Après un délicieux déjeuner dans la salle à manger d’été, Natalie et Alain se retirèrent dans le bureau du prince pour discuter brièvement de la visite de Natalie à la joaillerie de la place Vendôme. Catherine et James restèrent seuls. Après avoir plusieurs fois croisé furtivement le regard sombre de l’avocat, la jeune femme se dirigea vers la porte-fenêtre qui dominait la mer dans l’espoir de retrouver un semblant de calme. Mais James ne tarda pas à la rejoindre.

— Je m’en irai dès le retour d’Alain, déclara-t-il d’un ton monocorde. J’aimerais simplement te dire adieu.

— Adieu, murmura-t-elle sans se retourner.

— Catherine ?

Cette fois, obéissant au doux commandement de sa voix, elle se retourna. Le regard de James était chargé d’angoisse.

— Puis-je jeter un coup d’œil ? demanda-t-il, montrant du doigt le bandage qui lui barrait le cou.

Sentant qu’il ne s’en irait pas tant qu’elle n’aurait pas accédé à sa requête, Catherine acquiesça, et James, d’une main tremblante, découvrit la plaie.

Il vit aussitôt qu’elle était superficielle. La lame aiguë du rasoir avait tracé une incision fine et très nette, presque chirurgicale, sur le côté droit de son cou. Le temps, assurément, se chargerait de l’effacer. Mais James n’en sentit pas moins monter du fond de son cœur une violente bouffée de haine contre cet inconnu qui avait osé lever la main sur Catherine. Au fil des secondes, cette haine se teinta d’une émotion plus puissante encore : l’impossible désir de rester auprès d’elle pour la protéger.

— J’ai cru comprendre, à ce que tu disais tout à l’heure, que tu ne te rappelles pas t’être débattue sous la menace du rasoir.

Elle écarta doucement la main de James pour remettre en place la bande de gaze.

— C’est vrai. En fait, je ne me rappelle même pas avoir vu le rasoir en question.

— Sois prudente.

— Je suis prudente, James, mentit-elle.

— Bien, soupira-t-il d’un ton résigné. Il faut que je parte. En passant, je frapperai à la porte du bureau d’Alain pour prendre congé de lui.

— James ?

— Oui ?

— Merci de m’avoir prévenue au sujet d’Alexandra. Je suis allée la trouver. Mais je suppose que tu le sais déjà... Nous sommes plus proches que jamais, et je voulais t’en remercier.

— Ce n’est rien.

— Merci aussi de l’avoir aidée. J’aurais dû la soutenir, et je ne l’ai pas fait. Heureusement, tu étais là. Je regrette de t’en avoir voulu.

En sondant le regard de saphir de celle qu’il aimait, James se demanda si elle pouvait avoir d’autres regrets. Regrettait-elle, par exemple, de lui avoir suggéré d’épouser Alexandra ? Regrettait-elle leur rupture ? C’était peu probable. Son regard avait changé. Au premier coup d’œil, James avait senti qu’elle était désormais loin, très loin de leur amour.

C’était sans doute aussi bien ainsi. Il n’avait rien à lui offrir. Mieux valait qu’elle oublie.

— Adieu, Catherine.

— Quelque chose me dit, Catherine, remarqua Alain d’un ton doux, qu’Alexandra n’est pas la seule Taylor à être très proche de James Sterling.

Une semaine avait passé depuis le départ de l’avocat. Assis côte à côte sur la crête d’une falaise, ils admiraient les arcs-en-ciel. Alain et Catherine y venaient chaque après-midi, juste après la pluie, pour les approcher d’aussi près que possible. Jaillis des flots bleus, ils tissaient au-dessus de leurs têtes un canevas de chatoyantes couleurs avant de retomber sur la célèbre caverne, enfouie dans la forêt qui couvrait le centre de l’île.

Ils échangeaient des paroles et des sourires. Catherine se sentait trop bien en compagnie d’Alain pour en attribuer le mérite exclusif à la langue française. Alain ressemblait à l’île. Chaleureux et accueillant, il semblait doté d’un merveilleux pouvoir de guérison. Sur ce morceau de terre bénie, les plaies de la jeune femme se refermaient beaucoup plus vite que ne l’avaient prédit les médecins ; son cœur brisé, lui-même, commençait enfin à reprendre goût à la vie.

Elle se tourna vers le prince. Il venait de l’interroger sur une passion dont elle n’avait jamais dit mot à personne. Avait-elle le droit de lui faire partager un tel secret ? Alain, lui aussi, avait des secrets ; même s’il parvenait à les garder cachés dans les profondeurs de son regard sombre, elle sentait qu’ils le tourmentaient. Se résoudrait-il à les lui confier un jour ?

— Vous avez raison, avoua-t-elle à mi-voix. Alexandra n’est pas la seule. Il n’y a pas si longtemps, James et moi nous sommes beaucoup aimés.

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