Le Collier de Saphirs
Chapitre 19
Après les funérailles, seuls les amis les plus intimes de James restèrent à Inverness : Alexandra, Elliot, Robert, Hillary, Brynne et Stephen le suivirent dans le grand salon de la villa. En cette terrible journée, les rivalités et les trahisons étaient oubliées, et l’ombre du deuil planait dans tous les regards. Soudain, rompant le pesant silence, Elliot prit la parole.
— Il y a quelque chose que vous devez tous savoir.
— De quoi s’agit-il ? demanda James d’un ton las.
Extrêmement abattu, il n’avait plus qu’un seul souhait : téléphoner à Catherine dès qu’on le laisserait seul.
— L’explosion n’était pas accidentelle. C’est une bombe qui l’a provoquée.
Pendant d’interminables secondes, tous restèrent muets, assommés par l’énormité de la nouvelle. Quelqu’un avait su par avance qu’Arthur et Marion Sterling allaient mourir.
Quelqu’un avait voulu leur mort.
Quelqu’un les avait tués.
— Une bombe ? répéta enfin Brynne.
— Depuis quand le savez-vous ? renchérit Robert.
— Depuis quelques heures à peine. La nouvelle sera rendue publique demain, c’est pourquoi j’ai préféré vous avertir.
— L’attentat a-t-il été revendiqué ?
— Non. Pas encore, en tout cas.
— Que savez-vous d’autre, Elliot ?
— Très peu de chose, James. L’hypothèse de l’attentat a été envisagée dès le départ, et nous avons mis nos meilleurs agents en Europe sur l’enquête. Jusqu’à présent, ils n’ont rien trouvé. Le bateau était ancré dans l’un des ports les plus fréquentés de la Côte d’Azur. N’importe qui pouvait y accéder.
Le silence retomba, et, cette fois, tous, visiblement pensaient à la même chose : à ce soir d’été, quatre mois auparavant, où Marion leur avait fait part de son désir de tous se retrouver ensemble, un jour, sur l’île. Ce vœu ne serait jamais exaucé, car quelqu’un avait décidé que l’heure était venue de mettre un terme à ses jours.
— Je crois que vous feriez mieux de partir, déclara James en se levant pour rejoindre la fenêtre, derrière laquelle s’étalait un ciel bas et lourd. La nuit va tomber et le vent est en train de forcir. Il se pourrait qu’une tempête se prépare.
Son désir de solitude était si évident que ses amis respectèrent ce souhait. Alexandra fut la dernière à quitter Inverness pour rejoindre La Roseraie, d’où elle devait partir le lendemain de bonne heure pour s’envoler vers Topeka.
Les vents étaient violents, presque dangereux, et seul un étroit quartier de lune déchirait la noirceur de la nuit, mais James prit tout de même le large à la barre de son voilier. Tout en s’enfonçant dans les ténèbres marines, il ne cessait de se débattre avec les sentiments très violents qui l’agitaient. Ces sentiments, aussi puissants qu’inconnus, semblaient sur le point d’éclipser tout le reste. James portait l’écharpe de Catherine ; et tandis que Vent de Nuit bondissait sur la mer d’encre, il en caressa rêveusement la laine comme pour s’imprégner de la douce chaleur de la jeune femme. Mais ses doigts gourds ne trouvèrent rien d’autre qu’un froid glacé. Ils étaient devenus insensibles.
Ses sentiments les plus tendres étaient peu à peu enfouis sous d’autres émotions, d’une puissance inouïe, et une lugubre voix intérieure s’éleva bientôt, hurlant plus fort que le vent d’hiver, pour l’avertir que la plus terrible perte restait encore à venir.
Il se décida enfin à téléphoner à Catherine en pleine nuit.
— Alexandra m’a appris qu’il s’agissait d’un attentat, dit-elle. J’ai essayé de t’appeler toute la soirée, mais personne ne répondait. Étais-tu en mer ?
— Oui.
— James...
— Je ne pourrai pas être à San Francisco pour ton premier concert.
— Il est un peu tôt pour en être si sûr, tu ne crois pas ? répondit-elle en s’efforçant de refouler les vagues de panique qui menaçaient de la submerger. En attendant, je crois que je vais venir te rejoindre à Washington. Tout se passe à merveille avec mes parents, mais...
— Non ! coupa-t-il d’un ton cassant. Elliot et moi partons pour la France.
— Quand ?
— Dès demain si possible.
— James...
— Il le faut. Je ne sais pas encore quand je rentrerai. Mais où que je me trouve, je t’appellerai à ton hôtel après le concert pour te souhaiter la bonne année. D’accord ?
— D’accord. James, j’espère que... tout se passera bien.
Au ton tremblant de sa voix, il comprit qu’elle attendait de lui une promesse. Elle avait besoin de savoir que leur amour résisterait aux ravages de son deuil.
Mais James ne faisait jamais de promesse qu’il n’était pas certain de pouvoir tenir.
— Je t’appellerai le soir du Réveillon, ma chérie.
— Je vous accompagne en France, annonça James en pénétrant dans le bureau d’Elliot, à huit heures le lendemain matin.
— Je ne vais pas en France, James.
— Quoi ?
— Je vous l’ai dit hier soir. L’élite de nos agents en Europe est déjà sur le terrain.
— Mais vous êtes notre meilleur spécialiste du terrorisme !
— Je vous promets de m’occuper personnellement de cette affaire dès que je disposerai d’informations suffisantes. Mais nous n’avons rien pour l’instant. Vous devriez savoir que si ma présence sur les lieux pouvait être utile, j’aurais sauté dans un avion depuis longtemps. J’avais beaucoup d’affection pour vos parents, James.
— Je le sais. Bref, si je comprends bien, il ne me reste qu’à attendre.
— Attendre quoi, James ? Attendre que les coupables aient été identifiés pour les tuer de vos mains ?
— L’idée me paraît très séduisante, admit James, sentant renaître sa haine.
— À moi aussi. Mais je connais trop le caractère illusoire de la vengeance. On s’imagine qu’elle nous procurera du plaisir. Pis encore, on se prend à croire qu’une fois cette vengeance assouvie, tout ira mieux. C’est faux. La vengeance ne résout rien, James... Elle ne changera rien à la perte que vous venez de subir, elle n’atténuera même pas votre souffrance : elle ne fera que souiller de haine le souvenir de ceux que vous aimiez.
Elliot venait de parler d’un ton calme, sans trace d’émotion, et pourtant... James comprit à cet instant qu’il ne le connaissait pas. Il avait toujours su comment vivait Elliot, mais ne s’était jamais demandé pourquoi il avait choisi de mener une telle existence, renonçant à toute vie privée et bravant la mort avec un calme glacé. Tout à coup, pour la première fois, l’idée lui traversa l’esprit que ce choix devait avoir été motivé par une raison très personnelle, un drame passionnel peut-être.
— Croyez-moi, ajouta Elliot, je sais de quoi je parle.
— Je ne supporterai pas de rester les bras croisés. J’ai besoin d’agir.
— J’ai tous les hommes qu’il me faut sur le terrain, et même si ce n’était pas le cas, jamais je ne vous enverrais là-bas, répondit Elliot, en levant une main pour couper court aux protestations de James. Il n’est pas question que je vous donne carte blanche pour assouvir votre vengeance... Cela dit, votre aide pourrait être précieuse à ce pays.
— Mon aide ?
— Votre maîtrise du droit international ajoutée à vos talents de négociateur pourraient nous rendre de grands services.
— À quoi pensez-vous ?
— Si cela ne tenait qu’à moi, je vous enverrais en Amérique centrale avec la délégation qui doit s’y rendre à la mi-janvier. Les tractations menées en vue d’un cessez-le-feu ont échoué une fois de plus, et je crois que nous avons besoin d’un homme neuf à la table des négociations. Mais les situations de crise sont si nombreuses à travers le monde que d’autres pourraient juger préférable de vous envoyer ailleurs.
— Vous semblez bien persuadé que je pourrais m’acquitter avec succès de ce genre de mission.
— Je n’ai pas le moindre doute là-dessus. Confort et rentabilité mis à part, il n’y a pas de différence de nature entre ce travail et celui qui vous occupe depuis toujours. Les principes de la négociation entre Etats sont virtuellement identiques à ceux de la négociation privée.
— Argent, territoire et pouvoir ?
— Exactement. Ces trois monnaies d’échange nous permettent parfois d’obtenir un semblant de paix et de liberté.
— Vous commencez à m’intéresser.
— Je m’en réjouis. Vous n’y aviez jamais songé auparavant ?
— Non. Pourquoi ?
— J’ai longtemps pensé que votre travail, notamment dans sa partie internationale, vous préparait à prendre les fonctions de ministre des Affaires étrangères dès l’arrivée de Robert McAllister à la Maison-Blanche. Vos parents n’y croyaient pas beaucoup. Apparemment, ils avaient raison.
— Vous avez abordé le sujet avec eux ?
— Avec eux, ainsi qu’avec certains personnages de premier plan qui m’ont demandé de tout mettre en œuvre pour m’assurer vos services.
— Mais vous ne m’en avez jamais rien dit.
— Non, parce qu’il existe une différence fondamentale entre ce genre de mission et votre métier. Ce que je vous propose peut s’avérer extrêmement dangereux. Vous serez confronté à des gens qui ne reculent devant aucune forme de violence ; et vous les rencontrerez sur leur terrain, dans les régions les plus instables de la planète.
— Vous cherchiez donc à me protéger... N’avez-vous vraiment aucune idée de l’identité de ces terroristes, Elliot ?
— Aucune. Nous serons submergés de revendications anonymes dès que la nouvelle de l’attentat sera rendue publique, mais il faudra se garder de les prendre trop au sérieux. Une revendication digne de foi aurait déjà été faite.
Je ne sais pas pourquoi, James, mais j’ai le sentiment que cette affaire cache quelque chose de... personnel.
— Que voulez-vous dire ?
— Un attentat visant directement les États-Unis aurait été commis à Paris, par exemple à l’Ambassade ou dans ses environs immédiats, et non pendant un voyage privé de votre père. Ce crime me fait penser à une vendetta, voire à l’œuvre d’un psychopathe.
— J’aurais dû me trouver à bord, moi aussi. Et si c’était moi qui avais été visé ?
— C’est une hypothèse que nous devons étudier, mais je vois mal pourquoi on se serait donné la peine d’aller poser une bombe de l’autre côté de l’Atlantique pour vous éliminer, alors qu’il était mille fois plus facile de le faire ici même. Franchement, je ne crois pas que vous étiez visé. Mais il faudra quand même que vous me parliez de vos négociations en cours, et aussi des principales affaires auxquelles vous avez participé ces deux dernières années.
— Je n’ai plus rien en cours. Je viens de régler une affaire à La Nouvelle-Orléans, et plusieurs propositions m’attendent sur mon bureau. J’avais l’intention de les étudier en janvier, à tête reposée... Quelque chose me tracasse, Elliot. Pourquoi ne pas m’avoir dit dès hier soir, à Inverness, que vous aviez besoin de renseignements sur mon travail ?
— Parce que je me doutais que vous viendriez me trouver.
James hocha gravement la tête.
— Et je suis venu. Je n’ai rien en cours. Je suis prêt à partir le mois prochain en Amérique centrale ou ailleurs.
— Vous pourriez aussi profiter de ce répit pour entreprendre le tour du monde à la voile dont vous parlez depuis si longtemps.
— Vous savez que ce n’est pas le moment. Je ne peux pas rester sans rien faire.
— Je comprends, acquiesça Elliot. J’ai besoin d’en parler d’abord à certaines personnes. Dès que j’aurai une réponse, je vous rappellerai.
— Parfait. Entre-temps, je m’occupe de faire réunir tous les renseignements dont vous avez besoin.
— J’y pense, James, nous aurions aussi besoin de jeter un œil sur les lettres de condoléances qui vous sont parvenues. Celles qui viennent d’Europe sont évidemment d’un intérêt tout particulier, mais j’aimerais aussi voir les autres.
— Entendu.
— Le prince Alain s’est-il manifesté ?
— J’avoue que je l’ignore. Je n’ai encore rien ouvert.
Le regard vrillé sur les aiguilles de l’horloge ancienne qui s’acheminaient lentement vers le douze, Catherine était assise près du téléphone dans sa suite de l’hôtel Fairmont, à San Francisco. Quand on frappa à la porte, elle mit un certain temps à réagir. Puis elle se leva à contrecœur, redoutant de trouver sur le seuil quelque coursier venu lui apporter un bouquet de roses assorti d’un bref mot d’excuses.
Mais l’homme qui se tenait derrière la porte était celui qu’elle aimait. Il avait le regard ourlé de cernes, le teint pâle et les traits tirés. Catherine était prête à jurer qu’il n’avait pas assisté à son premier récital. Elle aurait senti sa présence, et elle n’aurait pas hésité un instant à quitter son clavier pour se jeter dans ses bras. Il devait le savoir, et c’était certainement la raison pour laquelle il s’était abstenu de venir à l’Opéra.
— James... Tu es venu !
Elle le fit entrer dans sa suite, et peu après dans son lit, pour partager avec lui ce havre magique de joie et de paix qu’était leur amour. James avait cm que ce monde-là n’existait plus, anéanti par la cohorte de sentiments monstrueux qui s’agitaient désormais au fond de son cœur. Mais le temps d’une nuit, les monstres furent réduits au silence et le cauchemar s’estompa.
— Bonjour, mon amour, dit-elle en le rejoignant en robe de chambre dans le salon, le lendemain matin.
Il était planté devant la fenêtre, habillé de pied en cap.
— Bonjour, répondit-il en se retournant.
— Tu t’en vas déjà ?
— Oui, mon ange. Je ne suis venu que pour te dire adieu.
— Adieu ? répéta-t-elle, effrayée.
— Oui. Leur mort — leur assassinat — m’a transformé. Il y a trop de haine dans mon cœur. Je ne sais pas si je parviendrais à maîtriser cette haine, si j’essayais, mais la vérité, mon amour, c’est que je n’en ai pas envie. Jamais je ne pourrai accepter ce qu’on a fait à mes parents.
— Moi non plus. Leur mort m’a révoltée.
— Mais rêves-tu de retrouver à tout prix leurs assassins pour les tuer de tes propres mains ?
— Non. Et je me refuse à croire que c’est ce que tu veux vraiment.
— C’est pourtant ce que je veux. Tu peux me croire.
— Est-ce pour cela que tu pars, James ? Pour retrouver ceux qui ont posé cette maudite bombe ?
— Non. Elliot s’en charge, mais il m’a promis de me tenir informé. En attendant, je pars en mission secrète pour le compte du ministère des Affaires étrangères. Peut-être puis-je faire quelque chose pour éviter que des attentats de ce genre ne se reproduisent ailleurs. Mes motifs n’ont rien de chevaleresque. J’ai besoin d’agir. C’est un besoin viscéral.
— Je comprends très bien ta démarche, mais... pourquoi me dire adieu ?
— Simplement parce que je ne suis plus celui que tu as connu. Il n’y plus aucune place pour la tendresse dans mon cœur.
— Ce n’est pas l’impression que tu m’as donnée cette nuit.
— Cette nuit, je n’ai fait que m’alimenter de ton amour. Si je m’accrochais à toi, peut-être ma haine serait-elle temporairement réduite au silence, mais elle reviendrait tôt ou tard, Catherine, et finirait par nous détruire tous les deux. Je t’aime trop pour laisser arriver une chose pareille.
— On n’aime jamais trop.
— Détrompe-toi. J’aurais voulu que nous partagions une vie de joie et non de haine, de cauchemars et de rage. Peux-tu le comprendre ?
Elle regarda fixement l’homme qu’elle aimait, cherchant de toutes ses forces à le comprendre, mais elle n’y parvint pas. Comment pouvait-il saborder ainsi leur amour ?
— Et que fais-tu de moi, James ? De mes désirs, de mes sentiments ? Cela ne compte-t-il pas ?
— Non, Catherine, cela ne compte pas.
Les traits de la jeune femme se figèrent.
— Je t’ai fait confiance... Je t’ai livré mes secrets, mes colères et mes peines, mais tu n’as pas suffisamment foi en moi pour me faire partager ton chagrin.
— Ce n’est pas une question de confiance.
— C’est une question d’amour. Tu ne m’as jamais aimée.
— Je t’ai aimée, Catherine. Et... je t’aimerai toujours.
Je t’aimerai toujours... Ces mots continuèrent de résonner dans l’esprit de Catherine longtemps après le départ de James. Comme elle connaissait ces fausses promesses !
Aux premiers jours de sa vie, elle avait été abandonnée par quelqu’un qui prétendait l’aimer de la même façon. Et voici que de nouveau, on l’abandonnait au nom de l’amour.
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