Le Collier de Saphirs

Katherine Stone · Chapitre 23 sur 34

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Le Collier de Saphirs

Chapitre 22

 

Damas, Syrie, juillet 1990

— Et maintenant ? demanda James à Elliot, comme ils dînaient tous deux dans la chambre d’hôtel de ce dernier.

Ce dîner était une sorte de célébration. Ils avaient enfin obtenu tout ce qu’ils pouvaient raisonnablement espérer obtenir ; les négociations venaient de faire un minuscule pas en avant. Ce pas imperceptible avait requis un mois d’efforts acharnés, et James avait dû déployer des trésors d’énergie pour garder son calme légendaire. Or, il réclamait déjà une autre mission.

— Que diriez-vous d’entreprendre votre tour du monde à la voile ?

— Non. Ce travail me plaît.

— Je n’en suis pas si sûr.

Chaque jour, Elliot se reconnaissait un peu plus en James ; il affichait comme lui la témérité d’un homme qui, ayant déjà tout perdu, n’avait plus rien à perdre.

— Je sais de quoi je parle. Alors ? Où me conduira ma prochaine mission ?

— En Colombie, mais ce ne sera pas avant la fin août. Je n’ai rien à vous proposer d’ici là. Comme cette mission risque de durer tout l’automne, vous devriez profiter de l’intermède pour prendre un mois de vacances sur votre voilier.

— La voile ne me dit rien, mais il se peut que je mette ce congé forcé à profit pour passer un moment en Europe.

— Excellente idée.

— J’aimerais visiter l’île aux Arcs-en-ciel.

— Vous ne trouverez rien là-bas, James. Je croyais vous avoir dit que je vous tiendrais informé, mais que vous deviez rester à l’écart de l’enquête. Je sais que sept mois ont passé et que nous n’avons toujours pas l’ombre d’une piste, mais...

— Ne vous méprenez pas sur mes motifs. Mes parents aimaient beaucoup cet endroit et je voudrais le connaître, point final. Cela dit, vous semblez croire que l’explosion de la bombe avait un rapport direct avec leur visite. Pourquoi ?

— Je ne saurais vous répondre. Sans doute est-ce dû aux tristes antécédents de cette maudite île.

— Mon père et ma mère me l’ont toujours décrite comme un petit paradis.

— C’est la vérité ; mais à plusieurs reprises, les maîtres de l’île se sont eux-mêmes chargés de réduire à néant sa belle réputation. Certains Castiglia ont été de véritables monstres.

— Classeriez-vous le prince Alain dans cette catégorie ?

James n’avait pas oublié à quel point ses parents avaient

apprécié l’accueil du jeune prince, qui d’ailleurs lui avait fait parvenir une très touchante lettre de condoléances.

— D’après nos services, Alain n’est pas dangereux.

— Mais vos services ont tout de même pris la précaution de s’en assurer. Pourquoi ?

— À cause de son père, le prince Gilles. Gilles a été banni de l’île en 1948 par Alexandre, son frère aîné. Au cours de ses années d’exil sur la Côte d’Azur, il a fondé un véritable empire criminel. Quand son frère est mort, sans laisser d’héritier, il est rentré en triomphateur sur l’île, et son pouvoir, déjà énorme, n’a fait que s’accroître. Son nouveau statut de prince régnant lui assurait une immunité totale. Nous ne pouvions plus l’éliminer physiquement, seulement le surveiller en espérant qu’il n’irait pas jusqu’à transformer l’île en arsenal nucléaire. Heureusement pour nous, il y a sept ans, quelqu’un s’est enfin décidé à le faire assassiner. Son avion s’est abîmé dans la Méditerranée à la suite d’un sabotage. Nous n’avons jamais identifié le coupable : Gilles avait une foule d’ennemis, notamment parmi les anciens amis qu’il avait trahis sans le moindre scrupule.

— Et depuis ?

— Le prince Alain a pris sa succession, et les activités criminelles qui étaient la marque déposée de l’île du temps de son père ont apparemment cessé.

— Apparemment?

— Le prince Gilles n’a jamais cherché à se cacher. Sa mégalomanie le poussait à faire étalage de sa puissance ; il se délectait de constater que le monde ne pouvait rien contre lui. Quand Alain a pris sa succession, nous nous sommes demandé si le trafic d’armes dont la principauté était la plaque tournante avait vraiment cessé. Il se pouvait aussi qu’Alain soit plus discret, et donc encore plus dangereux que son père. Nous l’avons surveillé de très près ; à ce jour, rien n’indique qu’il ait suivi les traces de son prédécesseur.

— Pourquoi me dites-vous cela ?

— Parce que je ne veux pas que vous croyiez avoir fait une grande découverte quand vous l’apprendrez : la fourberie de certains membres de la famille est bien connue.

— Avez-vous déjà rencontré Alain ?

— Non.

— Mais vous vous êtes rendu sur l’île.

— C’était il y a très longtemps, avant le règne de Gilles.

— Pourquoi ne m’accompagnez-vous pas ?

Le regard du maître espion s’assombrit légèrement, comme le jour où il lui avait fait part de l’inutilité de la vengeance.

— Mes obligations me rappellent à Washington. Allez-y seul. Je crois que vous aimerez l’île. C’est un lieu si paisible...

Paisible ? L’adjectif était incongru. Pour James, la paix n’existait nulle part ailleurs que dans les bras de Catherine. Hélas, il n’avait plus rien à lui offrir. Son cœur était aussi sec, sa vie aussi vide que le matin où il lui avait dit adieu à San Francisco. Et si, au contraire de ce qu’avançait Elliot, le décor bucolique de l’île ne faisait que raviver les douloureux souvenirs de leur amour ? Le danger était d’autant plus grand que Catherine, il le savait, se trouverait en Europe en même temps que lui. Elle était passée par Paris quelques jours plus tôt et devait se produire la semaine suivante au

Royal Albert Hall de Londres, devant la famille royale. Pour l’instant, elle se trouvait à Vienne.

 

De sa loge princière du Staatsoper de Vienne, Alain de Castiglia jouissait d’une vision parfaite de la scène ; et cependant, d’une main dont il s’efforça de contenir le tremblement, le prince fit signe à sa demi-sœur, la princesse Natalie, de lui prêter un instant ses jumelles.

Ces jumelles ne quittaient jamais Natalie au concert ou à l’opéra. Elles lui servaient à observer discrètement les joyaux des grandes dames présentes. De temps à autre, si elle repérait un collier ou un diadème étranger à la maison Castiglia, elle glissait à son demi-frère une remarque faussement indignée. Natalie ne partageait pas la passion d’Alain pour la musique, mais elle adorait néanmoins l’accompagner dans ses fréquentes excursions musicales à travers l’Europe.

Elle lui tendit ses jumelles et le regarda, surprise, les braquer sur la belle pianiste, dont la valse exquise envoûtait le public. Les traits réguliers d’Alain se figèrent soudain. Son profil aristocratique rappelait le visage de marbre d’un général bien décidé, pour le salut de la patrie, à lancer ses troupes dans une bataille dont elles avaient toutes les chances de ne pas revenir.

C’est impossible ! s’exclama une voix intérieure qui résonna longuement sous son crâne. Tout bonnement impossible !

Et c’était pourtant vrai. Le souvenir d’un visage presque identique, à ceci près qu’il était encadré de cheveux blonds et non noirs, était gravé dans sa mémoire depuis plus de vingt ans. Alain se rappelait très clairement le jour où il avait entendu sa tante Isabelle accuser le prince Gilles d’avoir assassiné sa mère. S’il s’était enfui à ce moment-là — comme il en mourait d’envie ! —, les mains vigoureuses de Gilles auraient assurément broyé le cou délicat de la princesse. Mais il n’avait pu se résoudre à la laisser mourir. Quand il était entré, feignant de n’avoir rien surpris de leur conversation, son cœur d’enfant battait à tout rompre, empli d’une exécration pour son père qui dépassait tous les sentiments qu’il connaissait.

Après le départ d’Isabelle, le prince lui avait raconté l’histoire de la petite princesse disparue. Ce jour-là, comme de nombreuses fois par la suite, immobile devant le portrait d’Isabelle, Alain avait été forcé de prêter l’oreille à ses divagations. Et chaque fois, il avait eu l’impression que le prince sacrifiait à un rituel quasi religieux, sorte d’effrayant culte païen où Isabelle était à la fois déesse et sorcière.

— Isabelle mérite de mourir, murmurait-il d’une voix tantôt frémissante de plaisir, tantôt profondément mélancolique. Mais tant que nous n’aurons pas mis la main sur la princesse, il faut qu’elle vive. Elle seule peut nous mener jusqu’à sa fille. Dès que ce sera chose faite, elles mourront toutes les deux.

Debout devant le portrait, le prince Gilles avait arraché à son héritier une série de promesses solennelles.

— Telle est ta mission, Alain : retrouver la princesse et l’éliminer. L’Ile vous revient, mon fils, à toi et à ta petite sœur. Je ne veux pas que Natalie apprenne l’existence de cette menace. Ta tâche consiste à la protéger et à protéger l’île. Il s’agit d’un devoir sacré. Jure-moi de l’accomplir.

Alain avait juré, sachant pertinemment que le seul serment qu’il pourrait respecter avait trait à la protection de sa demi-sœur. Les six années suivantes furent pour lui un calvaire, torturé qu’il était par les éventuelles conséquences de son parjure. Ne risquait-il pas d’être précipité en enfer, où il retrouverait à coup sûr pour l’éternité ce père qu’il abhorrait ?

À l’âge de seize ans, Alain fut délivré d’une part de ses tourments en découvrant qu’il n’était pas le fils de Gilles. Cette découverte eut lieu pendant les vacances de Noël, loin du prestigieux collège suisse où il étudiait en compagnie d’autres fils de princes et de rois. Son professeur de biologie avait demandé à chacun de dresser un arbre généalogique génétique — couleur des yeux et des cheveux des parents et des grands-parents, caractères dominants dans la famille et, si possible, groupes sanguins. Il devait bien exister une trace du groupe sanguin de la mère d’Alain, mais il n’osa pas demander au prince Gilles la permission de la rechercher. En revanche, il n’eut guère de peine à découvrir celui du prince lui-même : O. Gilles ayant été blessé par balle, à peine un mois auparavant, par un ennemi mort presque aussitôt après, il avait subi une transfusion. Or, Alain avait appris à l’école qu’il appartenait lui-même au groupe AB, assez rare pour qu’on lui fasse faire deux fois le test. Cela signifiait tout simplement que Gilles ne pouvait être son père.

Alain retourna en Suisse avec une généalogie biologique falsifiée, où il attribuait le groupe A à son père et le B à sa mère. Dix ans plus tard, après l’assassinat de Gilles, quand Alain revint sur l’Ile avec le titre de prince, il put enfin consulter le dossier médical de sa mère et vérifier que Geneviève de Castiglia appartenait au groupe B. Il se mit aussitôt en quête d’un autre dossier avec le secret espoir de découvrir que plutôt qu’un usurpateur pur et simple, il était le fils d’Alexandre et donc le frère aîné de la petite princesse disparue. Avec quelle joie il se serait alors lancé à la recherche de sa sœur cadette ! En raison des nombreuses transfusions subies pendant qu’il se mourait de leucémie, le groupe sanguin d’Alexandre fut facile à retrouver : c’était le même que celui de son frère.

Il n’y avait donc pas une goutte de sang Castiglia dans les veines d’Alain. Il n’était ni le demi-frère de Natalie, ni même le cousin germain de la princesse disparue. Aurait-il dû l’avouer à Natalie ? Agée de dix-sept ans à peine à la mort de Gilles, elle était trop jeune et trop innocente pour hériter de l’empire de terreur légué par son père. Peut-être aurait-il dû tout dire à Isabelle et l’aider à retrouver l’héritière légitime de l’île ; mais il se contenta d’ordonner aux hommes de Gilles de cesser leur sinistre surveillance.

Alain choisit de se taire. Il se contenta d’attendre, et, au fur et à mesure que les jours et les années passaient, il acquit peu à peu la conviction que son secret ne serait jamais percé. Le destin l’avait choisi pour régner sur cette île qu’il aimait par-dessus tout. Elle lui revenait de plein droit ; n’était-ce pas grâce à lui qu’elle avait retrouvé sa splendeur bafouée par le règne de Gilles ? N’était-ce pas lui qui avait permis à sa beauté de refleurir après un terrible hiver ?

Au bout de sept ans de règne, Alain en était venu à croire qu’il était le souverain légitime de l’île.

Et tout à coup, la seule personne au monde qui pouvait prétendre l’en déposséder surgissait sous ses yeux. Alain eut instantanément la certitude que c’était elle. Non seulement elle avait les traits et les yeux bleus d’Isabelle, mais elle portait le collier de saphirs dont celle-ci était parée sur le portrait si cher à son père. À l’évidence, le prince Gilles n’avait jamais su qu’Isabelle avait légué ce collier à sa fille.

Alain disposait de quelques informations sur la princesse disparue : il connaissait sa date de naissance, il savait qu’elle était née dans un hôpital de Kansas City et qu’elle s’était volatilisée au cours des quatre semaines suivantes, quelque part entre Kansas City et New York. Son regard tomba sur le programme du concert, et la courte présentation de la virtuose du Kansas qui jouait sur scène ne fit que confirmer son hypothèse. C’était bien elle. Cette jeune personne avait le pouvoir de le priver de tout ce qu’il aimait, comme son père avait autrefois tenté de le faire en bannissant Gilles.

À l’évidence, Catherine Taylor ne savait rien de ses origines. Peut-être ne savait-elle même pas qu’elle était une enfant adoptée. Mais ne risquait-elle pas d’être reconnue par quelque membre de la noblesse lors de son périple européen ?

Non.

Même si sa ressemblance avec Isabelle de Castiglia était frappante, même si nombre de têtes couronnées avaient autrefois posé un regard admiratif sur ce collier, nul ne savait qu’Isabelle avait eu un enfant d’Alexandre. D’autre part, elle vivait en ermite avec son second mari dans un château de la Loire, dont elle ne sortait quasiment jamais.

Il ne risquait rien. Catherine Taylor n’avait même pas idée de qui elle était. Lui seul pouvait le lui apprendre. Il lui suffisait de l’éviter.

Mais Alain se sentait irrésistiblement attiré vers elle. Il fallait qu’il rencontre sa ravissante ennemie.

 

— Sais-tu où aura lieu le cocktail après le concert ? demanda Alain à sa demi-sœur sitôt que les applaudissements eurent commencé à retomber après le second rappel.

— À l’hôtel Impérial. Pourquoi cette question, Alain ? Envisagerais-tu de t’y rendre ?

— La chose paraît te surprendre.

— L’aversion de mon cher frère pour les mondanités n’est-elle pas légendaire ?

Alain lui concéda ce point avec un sourire. Natalie disait vrai. Mais ce soir, pour les yeux bleus d’une inconnue qui n’en était pas tout à fait une, il était prêt à faire une entorse à la règle.

— Je souhaiterais être présenté à Catherine Taylor, expliqua-t-il d’un ton détaché.

— Elle est très douée, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Elle est aussi très belle.

— C’est vrai. Je pourrais lui proposer de se joindre à nous pour dîner, après le cocktail.

— Elle risque d’être très sollicitée.

— Tu as raison. Dans ce cas, nous pourrions peut-être l’inviter demain soir, dit Alain avec un sourire. J’aimerais beaucoup l’entendre jouer de nouveau.

Le prince n’avait pas oublié que Natalie et lui étaient attendus à Paris dès le lendemain matin pour une réunion avec le personnel de la bijouterie Castiglia, place Vendôme.

— Toi et ta musique ! répliqua Natalie d’un ton taquin. En tout cas, moi, je pars pour Paris dès demain. Aurais-tu oublié que nos joailliers nous attendent ?

— C’est surtout toi qu’ils attendent.

— Ils aimeraient te voir.

— J’arriverai après-demain.

— Un samedi ?

— Je te promets de t’accompagner à Paris, aussi longtemps que tu le voudras, le mois prochain. Marché conclu ?

— Marché conclu.

 

Le cocktail destiné à saluer les grands débuts viennois de Catherine se tenait dans le grand salon de l’hôtel Impérial. La liste des invités se composait exclusivement de gens célèbres, richissimes ou nobles, voire de têtes couronnées. Quand Natalie et Alain firent leur entrée dans la salle, Catherine était déjà cernée par une foule d’admirateurs. À chaque nouveau compliment, elle souriait, radieuse, avec une sorte de gratitude étonnée. Tout en attendant une occasion de l’approcher, Alain constata qu’elle affichait naturellement le port de la princesse qu’elle était sans le savoir. Vêtue d’une robe longue de soie bleu pâle, elle se tenait très droite, et son beau visage était encadré de luxuriantes boucles d’ébène. L’héritière légitime de l’île portait non seulement le collier de saphirs de sa mère, mais aussi de ravissantes boucles d’oreilles taillées dans la même pierre ; et la lumière d’or des chandeliers, reflétée par les saphirs, semblait parer ses brillants cheveux noirs d’une couronne d’arcs-en-ciel.

Le prince et la princesse de Castiglia attendaient poliment leur tour d’être présentés, quand l’organisatrice du cocktail — une duchesse qui se tenait près de Catherine — les aperçut. Son visage s’illumina aussitôt, et tous les regards suivirent le sien. Les invités s’écartèrent pour leur céder le passage.

Catherine regarda avec intérêt s’approcher Alain et Natalie. Ils formaient un couple splendide : lui était grand, d’une beauté sombre, extrêmement élégant dans son smoking noir ; quant à elle, avec ses cheveux couleur de flamme et sa robe de mousseline dorée, elle était l’image même de la grâce.

— Permettez-moi de vous présenter le prince Alain et la princesse Natalie de Castiglia, déclara fièrement la duchesse.

Catherine les salua en souriant. Mais le nom de Castiglia — l’île aux Arcs-en-ciel — raviva en elle le triste souvenir de la disparition des parents de James, et une ombre de chagrin voila furtivement son regard. Alain s’en aperçut, et son cœur se mit à battre plus fort. L’Ile évoquait quelque chose à la jeune virtuose, quelque chose qu’il devait à tout prix découvrir, mais que Natalie ne devait pas entendre. Aussi renonça-t-il immédiatement à l’inviter à dîner le soir même. Catherine et lui devaient se voir seuls. Il décida de rester à Vienne aussi longtemps qu’il le faudrait.

Alain, Natalie et Catherine parlèrent quelques instants de Vienne, du récital et des admirables tapisseries qui ornaient les murs du salon. Enfin, sentant qu’une foule de mélomanes attendaient leur tour pour féliciter Catherine, Alain lui proposa à brûle-pourpoint de dîner avec lui le lendemain soir.

Elle accepta sans hésiter. Consciente qu’Alain avait senti sa tristesse à l’évocation de l’île, Catherine s’estimait obligée de lui en expliquer la raison. Une telle explication ne pouvait se dérouler qu’en privé, et non au milieu de la foule.

Son prochain concert ayant lieu le lendemain après-midi, ils convinrent qu’Alain lui téléphonerait à son hôtel à huit heures du soir.

Après le départ d’Alain et de Natalie, Catherine fut présentée à toutes sortes de prestigieux personnages. Ce ne fut que bien plus tard, dans la solitude de sa suite, qu’elle eut l’occasion de réfléchir à l’invitation d’Alain de Castiglia. Elle avait décidément beaucoup changé. L’idée de dîner en tête à tête avec un prince régnant ne l’intimidait plus. Ses joues ne s’embrasaient plus dès qu’un bel homme la regardait, et toute candeur avait depuis longtemps disparu de son regard. Son calme étudié donnait l’illusion d’un certain raffinement, pensait-elle. Mais au fond d’elle-même, elle savait bien la vérité : ce masque de sérénité impassible résultait simplement de la perte douloureuse de son amour.

Une femme avec du savoir-vivre n’aurait pas perdu son temps à aimer un homme qui ne l’aimait plus. Or, elle aimait encore James. C’était même une des raisons qui l’avaient poussée à accepter l’invitation du prince. Elle avait confusément besoin de lui dire qu’elle avait connu Arthur et Marion Sterling. Mais ce n’était pas la seule raison. Si elle avait hâte de revoir Alain, c’est que dès le premier regard, elle s’était sentie en confiance avec lui.

Etait-ce parce qu’ils s’étaient parlé en français ? Qui le premier, d’Alain ou d’elle, avait utilisé cette langue qu’elle maîtrisait mieux que sa langue maternelle ? Elle ne s’en souvenait plus. Ce dont elle se souvenait, en revanche, c’était qu’Alain ne s’était à aucun moment montré surpris de la pureté de son français. Peut-être n’avait-il pas réalisé qu’il se trouvait face à une petite provinciale du Kansas. Pouvait-il avoir éprouvé, lui aussi, cette impression de mystérieuse familiarité ?

 

En regagnant sa suite, le lendemain soir à sept heures, Catherine fronça les sourcils. Les lourds rideaux de brocart étaient tirés, masquant la lumière estivale du soir et la vue plongeante sur les jardins. Les autres soirs, les femmes de chambre les avaient toujours laissés ouverts. La pièce était envahie d’ombres. Comme Catherine la traversait pour rejoindre la penderie, l’une de ces ombres s’anima et bondit vers elle. Elle perçut un mouvement silencieux, mais fut capturée par une paire de bras puissants avant de pouvoir se retourner. Une main plaqua un bâillon serré — tellement serré qu’il l’empêchait de respirer — sur sa bouche et son nez.

Juste avant de sombrer dans les ténèbres, Catherine vit défiler les visages de tous ceux qu’elle aimait — sa mère, son père, Alexandra, James... — et implora leur aide en silence.

 

— Catherine ?

Elle se mouvait dans un rêve auquel rien ne semblait pouvoir l’arracher. Quelque part, au-delà du rêve, des voix l’appelaient. Ces voix étaient anxieuses, sauf une, plus calme et vaguement familière, qui parlait en français.

— Alain... murmura-t-elle en entrouvrant les paupières.

— Vous sentez-vous mieux, Catherine ?

— Oui, je crois. Que... Que s’est-il passé ?

En posant la question, elle sentit couler un liquide chaud le long de son cou et y porta la main. Du sang ! Elle regarda ses doigts. Ils saignaient aussi, striés de coupures.

— Vous avez été victime d’un cambrioleur, expliqua le responsable de la sécurité de l’hôtel, visiblement embarrassé. Nous tenons à vous présenter toutes nos excuses, mademoiselle.

Catherine Taylor n’était pas la seule victime du rat d’hôtel. Celui-ci avait subtilisé le passe-partout d’une femme de chambre ; et pendant que celle-ci le cherchait, persuadée de l’avoir simplement égaré, il s’était introduit dans plusieurs suites inoccupées, à l’exception de celle de Catherine, où il avait dérobé de l’argent, des bijoux et des objets de valeur.

Au fur et à mesure que l’effet de l’éther qui avait causé son évanouissement se dissipait, Catherine comprit plus clairement ce qui s’était passé. Elle avait surpris le voleur en pleine action. Celui-ci, apparemment armé d’un rasoir, l’avait endormie au moyen d’un chiffon imbibé d’éther. Ensuite, il avait tranquillement dérobé son collier de saphirs et les boucles d’oreilles assorties, offertes par James.

— Il faut la conduire à l’hôpital, déclara le médecin de l’hôtel. Ses blessures sont heureusement superficielles, mais elle n’échappera pas à quelques points de suture. Sa perte de connaissance semble uniquement due à l’éther, car je ne vois pas trace de traumatisme crânien, mais je préférerais qu’elle reste en observation pour la nuit.

— Puis-je entrer?

— Bien sûr, Alain.

Il y avait plusieurs heures qu’il était monté avec elle dans l’ambulance qui l’avait conduite à l’hôpital. Alain était-il resté tout ce temps à l’attendre ?

— Comment vous sentez-vous ?

— Beaucoup mieux. Je pense que cette hospitalisation est complètement superflue, mais...

— Mieux valait ne prendre aucun risque.

— Vous avez sans doute raison, fit-elle, en ébauchant un sourire qui s’évanouit dès qu’elle eut posé les yeux sur ses mains bandées. Aucun tendon n’a été touché. Mais d’après les médecins, je ne pourrai pas rejouer avant plusieurs semaines.

— Comptez-vous rentrer aux Etats-Unis ?

— Je l’ignore. Je n’y ai pas encore réfléchi.

— Dans ce cas, pourrais-je vous suggérer de venir passer une partie de votre convalescence sur l’île ?

— Sur l’île ?

— On dit que sa beauté est capable de guérir les plaies les plus profondes. Avez-vous déjà entendu parler de l’île ? Lorsque son nom a été mentionné devant vous hier soir, au cocktail, j’ai eu l’étrange impression qu’il vous évoquait quelque chose.

— Bien peu de chose, en vérité. Il se trouve que je connaissais Marion et Arthur Sterling.

— Oh... Je suis navré. D’où les connaissiez-vous ?

— Ma sœur Alexandra est très proche de leur fils. J’ai passé un week-end dans leur villa du Maryland l’été dernier. Les Sterling étaient des gens merveilleux.

— En effet. Leur mort nous a profondément bouleversés, dit Alain d’un ton grave. Le souvenir de cette tragédie vous rendrait-il l’idée de visiter l’île insupportable ?

— Bien au contraire. Je ne demande pas mieux que de connaître un endroit qu’Arthur et Marion aimaient tant.

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