Le Collier de Saphirs

Katherine Stone · Chapitre 14 sur 34

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Le Collier de Saphirs

Chapitre 13

 

 

Alexandra fut arrachée à son sommeil par un grattement étouffé à la porte de sa chambre. Les rayons de lune qui se faufilaient dans la pièce par la fenêtre ouverte éclairaient vaguement le cadran du réveil : il était minuit et demi. Ce devait être Catherine, venue lui raconter sa sortie en mer avec James. À moins que ce ne fût James lui-même... Non, sûrement pas. James n’était plus un adolescent.

En outre, se rappela-t-elle en se levant, un vague sourire aux lèvres, James et elle s’étaient aimés toute la nuit précédente pour compenser par avance les dix jours de séparation qui les attendaient. James allait rester auprès de ses parents et de leurs invités jusqu’au dimanche soir, alors qu’elle-même aurait depuis longtemps regagné La Roseraie après avoir conduit Catherine à l’aéroport. Dès le lundi après-midi, il s’envolerait pour Denver, où il devait passer quatre jours ; ensuite, il était attendu à Chicago pour tout le week-end.

Ce n’était pas Catherine qui se tenait de l’autre côté de la porte. C’était Brynne, mais une Brynne fort différente de la jeune femme avec qui Alexandra avait passé tant d’agréables moments pendant la journée. Ses joues avaient pris une pâleur de cendre, son regard d’un brun étincelant était hagard, son radieux sourire n’était plus qu’un souvenir. Au terme de leur dernière conversation, trois heures plus tôt, Brynne lui avait glissé avec un petit sourire d’excuse qu’elle se sentait fatiguée et préférait monter se coucher. Elle s’était bel et bien couchée, ses cheveux défaits le prouvaient, mais au lieu d’une chemise de nuit, elle portait un jean et un chemisier à demi-boutonné.

— Brynne ? Qu’y a-t-il ?

— Il faut absolument que je voie Robert. Excusez-moi de vous déranger, Alexandra, mais... je ne sais pas où est sa chambre.

— Je suis montée avec Hillary et lui il y a une heure à peine, et je les ai raccompagnés jusqu’à leur porte. Que diriez-vous d’entrer un instant, le temps que j’aille le chercher ?

— Oui. Merci beaucoup...

Alexandra longea d’un pas pressé le vaste couloir, dont le plancher de chêne ciré était partiellement couvert de somptueux tapis orientaux. Ce ne fut qu’en s’approchant de la chambre du sénateur et de son épouse qu’elle s’aperçut qu’elle était pieds nus. Quelle importance, après tout ? « Il faut absolument que je voie Robert », lui avait dit Brynne, d’un ton qui laissait entendre que son frère était le seul au monde à pouvoir lui venir en aide. Elle frappa un coup ferme à la porte et attendit, prête à réitérer son geste si rien ne se produisait dans les quinze secondes suivantes. Mais Robert ne lui en laissa pas le temps. Il lui ouvrit presque aussitôt. Ses cheveux étaient ébouriffés. Il venait visiblement de jeter une robe de chambre par-dessus son pyjama, et ses pieds, comme ceux d’Alexandra, étaient nus.

— Brynne a besoin de vous, Robert. J’ignore de quoi il s’agit, mais...

— Où est-elle ?

— Dans ma chambre.

Alexandra l’y conduisit. Elle resta sur le seuil pendant qu’il entrait. Il se dirigea droit sur sa sœur, prostrée au bord d’un fauteuil, et s’agenouilla devant elle.

— Qu’y a-t-il, sœurette ? murmura-t-il en lui prenant les deux mains.

— Robert, je... je suis en train de faire une fausse couche.

— Brynne... Tu ne m’avais rien dit !

— Personne ne sait que je suis enceinte, pas même Stephen. Il fallait bien que j’essaie, Robert, juste une dernière fois. Je sais que tout le monde me l’a déconseillé, mais j’étais tellement sûre que tout se passerait bien... Il fallait que j’essaie !

Ses derniers mots furent à demi couverts par un accès de sanglots. De grosses larmes roulèrent sur ses joues terreuses.

— Je comprends. Tout va bien se passer, Brynne. N’aie pas peur.

Alexandra s’était avancée en silence. Lorsqu’elle capta enfin le regard inquiet du sénateur, elle se décida à parler.

— Dois-je prévenir Marion ?

— Non ! s’écria Brynne. Je ne veux surtout pas la déranger. Conduisez-moi simplement à l’hôpital le plus proche.

— J’ignore où il se trouve, répondit Robert. Je vais aller réveiller James pour qu’il m’explique...

— Moi, je le sais, intervint Alexandra. C’est celui de Marlboro, à une quinzaine de kilomètres d’ici. Prenons ma voiture. Je vous emmène.

— Merci, soupira Robert en se levant, sans lâcher les mains de Brynne. Il faut que je te laisse pour aller m’habiller, sœurette. J’en ai pour une minute à peine.

Après son départ, Alexandra se changea à la hâte. Tandis qu’elle enfilait une paire de tennis, Brynne se leva... et se mit aussitôt à tituber. Alexandra l’aida à se rasseoir.

— Je... je voulais juste aller chercher mon sac à main.

— Je m’en charge. Restez assise et dites-moi simplement où il est. Je reviens tout de suite.

Dès son arrivée dans la chambre de Brynne, Alexandra trouva le sac à main en évidence sur la table de nuit. Puis elle ouvrit la penderie afin d’y prendre un chandail ou un blouson. Ses yeux tombèrent sur une chemise de nuit soigneusement repliée, et elle faillit pousser un cri. Le coton blanc était inondé de sang. Apparemment, Brynne avait d’ores et déjà perdu la petite vie qu’elle portait dans son ventre.

 

Ils parvinrent peu après à l’hôpital de Marlboro, et Brynne fut immédiatement conduite aux urgences. Il ne resta plus à Robert et à Alexandra qu’à patienter dans un couloir blanc. Trois quarts d’heure plus tard, le médecin de service vint leur confirmer la fausse couche, et déclara qu’il préférait examiner les résultats de la dernière analyse, attendus deux heures plus tard, avant de la libérer. Robert demanda à voir sa sœur. Le médecin y consentit — Brynne le réclamait — à condition que sa visite fût brève, car elle avait grand besoin de sommeil.

 

Alexandra resta seule dans le couloir, mais son attente ne dura guère. Robert ne tarda pas la rejoindre.

— Allons-y, dit-il.

— Où voulez-vous aller ?

— Je vous ramène à Inverness. J’y récupérerai ma voiture pour revenir chercher Brynne.

— Avec Hillary ?

— Hillary ? répéta-t-il, surpris. Non.

— J’ai une bien meilleure idée, dit-elle, obéissant à une soudaine impulsion. Mon cottage se trouve près d’ici, bien plus près qu’Inverness, et nous y serons mieux pour attendre que dans ce couloir sordide. Nous n’avons qu’à laisser au médecin mon numéro de téléphone. Vous me trouverez peut-être présomptueuse, ajouta-t-elle avec un embryon de sourire, mais je crois pouvoir affirmer que le café de La Roseraie est bien meilleur que celui de ce distributeur.

— Je n’en doute pas, mais...

— D’ailleurs, Brynne aura besoin d’une chemise de nuit de rechange ; j’en ai chez moi toute une collection, et certaines n’ont jamais été portées. Je serai ravie d’en offrir une à votre sœur.

 

— Voici donc La Roseraie... lâcha Robert en arrivant au pied des marches de granit qui montaient vers le petit cottage.

Alexandra acquiesça d’un sourire avant de le précéder jusqu’en haut. Ils avaient vaguement parlé de sa maison à la fin du dîner. Après avoir traversé le beau jardin de roses, elle le conduisit à l’intérieur et prépara du café. Ils s’assirent au bord du perron, sous la voûte étoilée, et écoutèrent le chant des criquets dans la nuit silencieuse.

— Il faut que je vous parle de Brynne, finit par déclarer Robert.

Alexandra se tourna vers lui et attendit la suite.

— Stephen et elle sont mariés depuis douze ans, mais n’ont jamais réussi à avoir d’enfant.

— Oh... Et elle était enceinte pour la première fois ?

— C’est plus compliqué que cela. Brynne peut être fécondée, mais ses grossesses ne vont jamais à terme.

— Y a-t-il une raison à cela ?

— Si oui, elle est inconnue. Brynne et Stephen ont consulté les meilleurs spécialistes et se sont prêtés, en vain, à tous les examens possibles et imaginables. Alors, ils ont continué d’essayer dans l’espoir qu’un jour, enfin... Brynne, ajouta-t-il après une brève pause, a toujours eu la faculté de sentir ses grossesses de façon quasi instantanée. Elle établit immédiatement un lien très intime avec la nouvelle vie qui est en elle, un lien fait de joie et d’espérance... Et chaque fois que sa grossesse s’interrompt, c’est pour elle une perte effroyable.

— Je suis sûre qu’elle serait une merveilleuse maman, soupira Alexandra, le cœur serré.

— La meilleure qui soit. Quant à Stephen, il ferait un père formidable.

— Peut-être pourraient-ils adopter un enfant ?

— Ils ont essayé, mais s’y sont malheureusement pris un peu trop tard. Stephen avait déjà presque quarante ans quand ils ont présenté leur demande, ce qui les reléguait d’office au rang de postulants de deuxième classe. Peut-être l’avez-vous remarqué, les Sterling ont pris Brynne et Stephen sous leur aile. Marion a remué ciel et terre pour que Brynne puisse consulter les meilleurs spécialistes de la fécondité ; et quand le problème de l’adoption s’est posé, James s’est immédiatement porté volontaire pour contacter les meilleurs avocats dans ce domaine.

— Et cela n’a pas marché ?

— L’adoption a failli se faire, à deux reprises. Mais chaque fois — la première, vingt-quatre heures après la naissance de l’enfant, la seconde alors que le bébé était chez eux depuis six semaines —, la mère biologique est revenue sur sa décision.

— C’est possible ?

— Absolument. L’ère des adoptions plénières est révolue, ou presque.

— Comment Brynne a-t-elle pris la chose ?

— Elle a accusé le choc, bien sûr, même si elle comprend fort bien qu’une mère puisse vouloir retrouver son enfant. En tout cas, ces deux échecs l’ont rendue méfiante, et Stephen aussi. Je croyais d’ailleurs qu’ils avaient fini par renoncer tant à adopter qu’à concevoir un enfant. Après sa dernière fausse couche, en mars, Brynne m’a annoncé que tout était terminé — le rêve comme le cauchemar.

— Mais elle a néanmoins voulu faire une ultime tentative.

— Oui. Je me sens tellement impuissant ! Je ferais n’importe quoi pour la délivrer de ses angoisses, mais...

— Vous n’y pouvez rien, Robert, personne n’y peut rien. Et cependant, vous l’aidez énormément. Vous la comprenez, vous la soutenez, vous partagez son chagrin, vous êtes si tendre avec elle... Brynne, à l’évidence, a en vous une confiance aveugle.

— Sans doute est-ce à cause de toutes ces années passées à la protéger — ou du moins à essayer. Je désire plus que tout lui épargner ces tourments. Mais j’en suis incapable.

— J’ai l’impression que cela vous pèse, remarqua doucement Alexandra.

— C’est vrai, murmura-t-il en dardant sur elle son regard sombre. Mais je n’ai pas l’habitude de faire ce genre d’aveu.

Le cœur d’Alexandra se mit à battre plus vite. La lune semblait les observer, et même les approuver : elle avait pris soin de les envelopper au sein d’une brume dorée dans laquelle tout semblait possible, dans laquelle il leur était permis, sans risque, de s’ouvrir l’un à l’autre de leurs secrets et de leurs désirs les plus intimes. À travers cette brume, Alexandra perçut le désir qu’éprouvait pour elle Robert — un désir profond, né longtemps auparavant et voué à durer bien au-delà de cet instant. De son côté, Robert distingua dans ses prunelles d’émeraude le reflet d’un désir qui était aussi profond et aussi durable que le sien.

Alexandra était prête à accueillir ses mains et ses lèvres, qui, elle le savait, seraient capables de la caresser avec la même exquise tendresse que le regard sombre qui la fixait en cet instant.

Mais le téléphone sonna, et elle fut contrainte de quitter la brume ensorcelante pour retrouver l’éclairage moins romantique de la cuisine. Robert l’y suivit. Après lui avoir annoncé que Brynne était prête à quitter l’hôpital, elle monta à la hâte dans sa chambre pour y prendre une chemise de nuit.

 

Quand elle redescendit, elle trouva Robert en train d’essuyer les bols qu’il venait de laver.

— Vous n’aviez pas à faire la vaisselle, Robert.

— Les vieilles habitudes reprennent facilement le dessus.

— Les vieilles habitudes ? répéta Alexandra, haussant les sourcils.

— J’ai un minuscule studio, entièrement dépourvu de charme, à deux pas du Capitole, expliqua-t-il avec un vague sourire. Pour rentrer chez moi, à Arlington, il faut compter une heure et demie de route en dehors des heures de pointe. Comme j’ai très souvent des rendez-vous tôt le matin ou tard le soir, il m’arrive plus fréquemment que je ne le souhaiterais d’y passer la nuit. Et là, je suis l’unique responsable de la propreté de ma vaisselle.

— Je vois, fit Alexandra, troublée presque malgré elle à l’idée que Robert pût passer certaines nuits loin d’Hillary. Tenez, voici une chemise de nuit pour Brynne. J’ai pensé que ce motif fleuri lui plairait...

Avec une infinie délicatesse, Robert l’interrompit en écartant une lourde mèche d’or qui dissimulait en partie son regard émeraude. Sa main tremblait.

— Merci, murmura-t-il dans un souffle.

 

Une heure plus tard, ce fut au tour de la sœur de Robert de remercier Alexandra. Elles se trouvaient toutes deux dans la chambre d’Inverness où avait commencé son calvaire. Robert s’était retiré, mais Alexandra était restée un peu plus pour s’assurer que la convalescente ne manquerait de rien. Assise dans le grand lit et soutenue par plusieurs oreillers, Brynne paraissait rajeunie dans la légère chemise de nuit d’Alexandra.

— Il n’y a vraiment pas de quoi me remercier, murmura celle-ci. Je suis navrée de ce qui vous est arrivé.

— Je sais. Merci quand même.

Alexandra attendit un instant avant de reprendre la parole.

— Je trouve cela d’autant plus injuste, poursuivit-elle, que je suis sûre que vous seriez une merveilleuse maman.

— Merci encore, souffla Brynne, fronçant les sourcils. Je crois en effet que Stephen et moi avons beaucoup d’amour à donner. Mais pour une raison qui m’échappe, ajouta-t-elle en secouant la tête, il semble que nous soyons condamnés à ne jamais avoir d’enfant.

— Quelle que soit cette raison, elle me paraît injustifiée.

— Vous trouvez aussi ? repartit Brynne avec une ébauche de sourire. Cela me fait du bien de pouvoir enfin parler de tout cela avec quelqu’un d’autre que Stephen ou que Robert. À nous trois, nous portons cette croix depuis si longtemps...

— Je serais prête à vous écouter toute la nuit si je n’avais pas l’impression que vous avez avant tout besoin de repos.

— Si cela ne vous dérange pas, j’aimerais que nous en discutions encore un peu.

Et les deux femmes parlèrent encore, longuement et à cœur ouvert, jusqu’à ce que Brynne fût contrainte de se rendre aux prières de son corps épuisé.

— Je reviendrai vous voir demain, promit Alexandra.

— Je compte fermement participer à la réception.

— Ne serait-il pas préférable de vous reposer ?

— J’aurai récupéré d’ici là. Il me suffira d’éviter le soleil, et tout ira bien. Je n’ai l’intention de parler à personne de ce qui s’est passé cette nuit, Alexandra, pas même à Stephen. Il n’était pas au courant de ma grossesse, et...

— Je vous comprends.

— Merci de votre aide.

— C’est tout naturel.

 

En regagnant sa chambre, Alexandra jeta un bref coup d’œil à la porte close derrière laquelle dormait Catherine. En arrivant à Inverness, elle s’était imaginée passant en revue les moindres événements de la journée avec sa sœur cadette, assise au bord d’un lit, jusqu’au cœur de la nuit. À la place, elle avait accompagné à l’hôpital la sœur de Robert. Mais après tout, elle aurait amplement l’occasion d’entendre plus tard le récit de la sortie en mer de Catherine et de James.

James... Quelle serait sa réaction si elle le rejoignait maintenant dans sa chambre, au bout de l’aile opposée, pour lui conter ce qu’elle avait ressenti auprès de son meilleur ami sous le clair de lune magique de La Roseraie, pour lui avouer que la seule pensée de Robert continuait à précipiter les battements de son cœur? Sans doute, cet homme merveilleux qui n’était pas amoureux d’elle lui répondrait qu’elle avait été simplement victime d’une illusion d’optique. Que ce qu’elle avait cru voir briller dans le regard sombre de Robert n’était rien d’autre que le reflet d’un rayon de lune. Sans doute ne souffrirait-il même pas de son aveu.

Alexandra se contenta de regagner sa propre chambre. Immédiatement attirée par les rayons de lune qui se glissaient entre les rideaux, elle se rendit à la fenêtre pour saluer l’astre nocturne.

 

Ce dimanche-là, les personnages les plus influents de Washington foulèrent la superbe pelouse du domaine d’Inverness, se promenèrent parmi les massifs de rosiers et arpentèrent les vastes pièces de la villa en sirotant du champagne, bavardant de choses et d’autres devant un défilé ininterrompu d’amuse-gueule raffinés, présentés sur des plateaux d’argent.

Le sénateur McAllister et son épouse passèrent la journée ensemble, comme il se devait. Chacun cherchait à approcher le futur Président pour lui dire quelques mots. Nombre d’invités voulurent aussi être présentés à Alexandra. Robert et elle n’eurent pas une seule fois l’occasion de se parler ; mais très souvent, comme obéissant à quelque silencieux signal, leurs regards se croisèrent et se sourirent.

Catherine ne parla pas davantage à James. Elle aurait voulu le remercier encore pour la soirée de la veille, mais quand elle descendit pour le petit déjeuner, il se trouvait déjà dans le jardin, aidant son père à superviser la disposition des tables sur la pelouse, la préparation du court de tennis et le stockage des rafraîchissements sur son voilier.

Dès que les premiers invités arrivèrent, James assuma brillamment, aux côtés de ses parents, son rôle d’hôte. Il fut très sollicité toute la journée. Catherine ne le fut guère moins, surtout à partir du moment où le ministre des Affaires étrangères, mélomane averti, apprit qu’elle était la récente lauréate du prix Van Cliburn. Le ministre la supplia de jouer un morceau sur le piano à queue du grand salon, qui, bien que rarement utilisé, était impeccablement accordé.

Elle joua donc, nullement impressionnée par son prestigieux public. Ce qui devait être une courte exhibition impromptue ne tarda pas à se transformer en un long après-midi musical. Dans un premier temps, ses auditeurs, attirés dans le salon par la magie de son jeu, se contentèrent d’écouter en silence, fascinés et ravis. Mais dès la fin de son premier morceau, ils lui en réclamèrent un autre, puis encore un autre... Le répertoire de Catherine était si vaste qu’elle se prit au jeu avec plaisir, interprétant toutes sortes de musiques, de Bach à Gershwin en passant par Chopin et certains des plus célèbres morceaux de jazz et de rock’n roll.

Catherine joua divinement, comme toujours... jusqu’à l’arrivée de James. À la demande du Président des États-Unis, elle venait d’attaquer un morceau dont il raffolait quand James entra dans le salon, et elle sentit tout à coup son assurance s’effilocher, comme toujours, dès que son regard d’un bleu profond s’arrêta sur elle. Le feu lui monta aux joues et son cœur chancela d’une façon qui n’avait rien à voir avec la faim. Elle avait mangé plusieurs fois ce jour-là, à petites doses, et son corps avait aussitôt réagi avec une immense reconnaissance.

Son cœur battait, ses joues s’embrasaient chaque fois que James était dans les parages. Cette fois, cependant, c’était plus grave : son talent de pianiste lui-même paraissait en péril. Un de ses doigts trébucha même imperceptiblement sur une touche, mais elle fut la seule à s’en apercevoir.

Heureusement, James ne s’attarda guère dans le grand salon. Il avait accepté d’emmener sur son voilier plusieurs invités ; et son bateau sillonnait encore les eaux de la baie, formant dans le lointain une minuscule tache bleu et blanc, quand les sœurs Taylor quittèrent Inverness.

— Allô, maman ?

— Cat !

Jane sentit ses yeux s’emplir de larmes. Depuis combien de semaines Alexander et elle attendaient-ils le moment où leur fille, enfin, se manifesterait ! Combien de fois avaient-ils dû résister à l’envie de sauter dans le premier avion pour la serrer dans leurs bras et l’assurer de leur amour éternel ? Mais Jane et Alexander savaient que c’était à Catherine, et non à eux, de prendre l’initiative. Enfin, elle les appelait ! C’était la première fois depuis le mois de mai.

— Bonjour, maman. Papa est avec toi ?

— Oui ! Il est en train de courir vers notre chambre pour décrocher l’autre poste.

Mère et fille attendirent en silence qu’Alexander ait pris le second combiné.

— Comment vas-tu, ma petite Cat? s’enquit celui-ci d’une voix tremblante.

— Très bien, papa. Je voulais simplement vous dire un petit bonjour.

Ils parlèrent une heure d’affilée, et la description que fît Catherine de New York, de ses nouvelles occupations et du week-end qu’elle venait de passer à Inverness aurait presque pu paraître normale à ses parents. Mais de temps à autre, le réveil des douloureux fantômes du passé récent brisait net les phrases de la jeune femme. Un écrasant silence retombait sur la ligne, et il ne restait plus à Jane et à Alexander qu’à attendre, le cœur serré, que leur fille reprenne enfin la parole.

Elle promit de leur envoyer un enregistrement de ses nouveaux morceaux et les photographies du Président, de la Première Dame et d’Alexandra réunis autour du piano sur lequel elle avait joué à Inverness. Et surtout, elle promit de les rappeler.

Elle rappellerait ! C’était la plus belle de toutes les promesses. Elle signifiait que Catherine avait enfin trouvé le courage d’entreprendre son voyage de retour vers l’amour de ses parents.

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