Le Collier de Saphirs

Katherine Stone · Chapitre 4 sur 34

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Le Collier de Saphirs

Chapitre 3

 

 

Alexandra habitait au troisième étage d’un bel immeuble de brique sur Riverside Drive, un immeuble ancien mais cossu, et la finition de l’appartement témoignait d’un souci du détail, qui fait trop souvent défaut aux constructions modernes : plafonds à voûte, boiseries sculptées, pièces spacieuses, dont certaines étaient agrémentées d’élégantes alcôves. James suivit Alexandra du vestibule au salon, en jetant sur le décor quelques coups d’œil appréciateurs. Cela n’avait rien à voir avec son appartement de la Cinquième Avenue, ni avec les somptueux duplex, aménagés par les meilleurs décorateurs, où il avait coutume d’être invité. Cet endroit avait quelque chose de douillet, de chaleureux et de confortable, sans être surchargé.

En revanche, il ne tarda pas à le découvrir, le salon était envahi d’hommages parfumés au récent triomphe d’Alexandra : des centaines de roses déployaient leurs chaudes couleurs, disposées dans des vases de tous styles. La plus exquise porcelaine de Limoges côtoyait non seulement le cristal, mais aussi la terre cuite, sculptée par un artiste de grand talent qu’il ne connaissait pas. Ce même artiste, remarqua-t-il, avait façonné et peint à la main le pied des magnifiques lampes qui éclairaient la pièce.

— Votre appartement est superbe, Alexandra. L’avez-vous décoré vous-même ?

— Oui. Il me rappelle la maison où j’ai grandi.

— Qui se trouve ?

— Près de Topeka. C’est une vieille ferme rénovée. Mon père est professeur de musique. Quant à ma mère, expliqua-t-elle en effleurant du doigt un vase peint, elle fait de la poterie.

— En somme, vous êtes issue d’une famille d’artistes.

— Oui.

Réalisant que James ne savait rien encore du membre le plus talentueux de sa famille, Alexandra fut envahie par une vague de souvenirs amers. Dans l’espoir de s’en débarrasser, elle détacha son regard du vase et le leva vers James, mais ce mouvement ne fit qu’accroître son embarras. Elle avait en face d’elle un inconnu à la beauté troublante, empreinte d’une sensualité palpable. Elle se trouvait seule avec lui, au cœur de la nuit, au milieu de centaines de roses. Une lueur d’incertitude vacilla dans ses prunelles. James, lui aussi saisi par la beauté d’Alexandra, n’était pas davantage à son aise. Elle lui semblait encore plus belle que tout à l’heure, sous la lune. Bien sûr, il aurait pu considérer que leur présente situation n’était que le dénouement logique de leur rencontre fortuite sur une terrasse du Plaza. Ils auraient pu poursuivre leur badinage sur cette terrasse, ils auraient pu y danser en s’abandonnant à l’attirance mutuelle, si manifeste, qui les avait portés l’un vers l’autre dès le premier regard. Ils auraient pu savourer du champagne, danser encore, échanger des sourires, des baisers, et à la fin, sans doute Alexandra l’aurait-elle invité à la suivre jusqu’ici. Un tel enchaînement n’avait rien d’illogique, mais rien de tel ne s’était produit. James était ici pour une autre raison. Et il savait — sans doute était-il seul encore à le savoir — qu’à la seconde même où il s’était proposé de la représenter, tout avait changé.

Alexandra était maintenant sa cliente. Aussi longtemps qu’elle le serait, leurs rapports se limiteraient à un plan strictement professionnel. James ne badinait pas avec l’éthique de son métier — exactement comme elle. Il s’efforça de lui communiquer par le regard le message suivant : son intérêt pour elle était loin de s’être évanoui quand ils avaient quitté la terrasse, mais il était ici pour l’aider à signer un contrat qui, à l’évidence, comptait beaucoup à ses yeux ; une autre fois, une autre nuit, quand elle aurait cessé d’être sa cliente, il serait ravi d’être réinvité dans ce salon au décor si élégamment romantique.

Ses yeux bleu océan furent si convaincants que les prunelles d’émeraude exprimèrent aussitôt un mélange de soulagement et de plaisir, et lui envoyèrent en retour un autre message, tout aussi explicite : s’il le voulait, il y aurait une autre fois.

— Si nous jetions un coup d’œil à ce contrat ? suggéra-t-il d’un air amusé.

— D’accord. J’en ai un exemplaire dans la pièce voisine.

— Dois-je vous suivre ?

— Bien sûr, répondit-elle avec un sourire.

Elle le conduisit vers l’une des deux grandes chambres de son appartement. Bâties selon un plan symétrique, elles occupaient chacune une extrémité du couloir. Mais pour l’instant, seule celle d’Alexandra méritait le nom de chambre. La seconde — où elle précéda James — gardait, pour quelques jours encore, l’aspect de la salle de danse qu’elle avait été jusqu’à l’arrivée de l’actrice.

— Comme vous devez vous en douter, dit-elle en entrant, la précédente propriétaire était ballerine. Cette pièce me sert à la fois de salle de gymnastique, de bureau et de débarras.

— On dirait cependant qu’elle ne va pas tarder à subir un certain nombre de transformations, remarqua James, le regard attiré par les rouleaux de papier peint et les pots de peinture qui s’entassaient sur le plancher.

— C’est exact. Les miroirs muraux et la barre d’exercice seront retirés dès lundi. Quelques petits travaux devraient permettre à cette pièce de redevenir une chambre digne de ce nom. Ma sœur cadette vient s’installer à New York au mois de juin. J’espère, ajouta-t-elle avec une pointe d’appréhension, que Cat se plaira ici.

— Pourquoi ne s’y plairait-elle pas ?

— Je n’en sais rien, soupira-t-elle, haussant les épaules.

En réalité, elle ne s’inquiétait pas tant de savoir si sa sœur aimerait cette chambre, mais plutôt si elle se plairait auprès d’elle. La mélancolie qui obscurcit un bref instant son regard n’échappa pas à James. Cette ombre, aussitôt évanouie, n’en laissa pas moins une marque indélébile dans la mémoire de l’avocat : il existait une faille — une faille intime, et très douloureuse — entre Alexandra et sa jeune sœur. Il ne put s’empêcher de lui poser une nouvelle question.

— Vous avez dit Cat... C’est son nom?

— C’est le diminutif de Catherine. Ma sœur est une grande pianiste. Elle n’a pas encore vingt et un ans, mais elle a déjà remporté les concours Tchaïkovski et Van Cliburn. Cat aurait pu entamer sa carrière professionnelle il y a des années, mais elle a préféré achever d’abord ses études. Bien qu’elle ne soit qu’en troisième année de faculté, elle a tant d’avance qu’elle pourra obtenir sa maîtrise dès décembre prochain, si elle consacre suffisamment de temps à son mémoire pendant l’été et l’automne.

— Elle va donc terminer ses études à New York ?

— Oui. Elle est inscrite à la Juilliard School, qui ne s’est pas fait prier pour accueillir une élève aussi douée, bien que ce ne soit que pour un semestre. Mais si elle vient à New York, c’est surtout parce que son imprésario veut lui faire enregistrer un disque avant sa première tournée de concertiste professionnelle, qui doit commencer le jour de l’An à l’Opéra de San Francisco. Cette tournée se poursuivra d’un bout à l’autre de l’Amérique, puis en Europe.

— En quelques mois, si j’ai bien compris, elle devra à la fois rédiger son mémoire de maîtrise, préparer sa première tournée et enregistrer un disque. Ce programme n’est-il pas un peu trop ambitieux ?

— Pas pour Cat. Elle s’en sortira sans peine.

— Il est vrai qu’elle a de qui tenir... du moins, si elle ressemble à son aînée.

— Que voulez-vous dire ?

— Votre brillant début de carrière n’est certainement pas le fruit du hasard, Alexandra. Les sœurs Taylor doivent avoir en commun, hormis leur talent naturel, une volonté de fer et une belle discipline.

James ne fut pas sans remarquer l’air troublé d’Alexandra. Était-il possible qu’elle doutât de son talent ?

— Aurais-je proféré une énormité ?

— Non. Simplement, fît-elle, haussant les épaules, je doute que Cat et moi ayons beaucoup de points communs. Passons plutôt dans la cuisine. Vous y serez bien mieux pour lire ce contrat, et je pourrai vous offrir un café ou quelque chose à boire.

— J’accepte volontiers un café.

La prochaine fois qu’ils se retrouveraient dans ce charmant appartement, se promit-il en son for intérieur, ils sableraient plutôt le champagne. Et peut-être même consentirait-elle à lui dévoiler l’origine de la mystérieuse amertume qui troublait son regard chaque fois qu’elle parlait de sa sœur cadette.

Alexandra le regarda lire son contrat en silence. Ses yeux, pétillants d’intelligence, se déplaçaient à peine. Ses traits aristocratiques s’étaient figés en un masque impénétrable. Le grand avocat était à l’œuvre et, à force de l’observer du coin de l’œil, elle commença à comprendre la raison de son extraordinaire succès. À sa vivacité d’esprit s’ajoutaient non seulement le perfectionnisme de tous ceux qui cherchent vraiment à réussir dans leur domaine, mais aussi une touche de sensualité aussi subtile qu’indéniable. Elle n’eut aucune peine à l’imaginer désarmant ses adversaires par sa distinction naturelle et son calme inaltérable, sondant de ses yeux perçants les recoins cachés de leur âme sans jamais rien trahir des pensées qui l’habitaient. S’il négociait avec des femmes, celles-ci devaient fatalement succomber à son pouvoir de séduction ; quant aux hommes, ils devaient être déroutés par l’admiration — voire l’envie — qu’il leur inspirait.

— Allons-y, déclara-t-il enfin, levant la tête. Si vous le permettez, nous allons reprendre ce contrat point par point, afin que vous me disiez tout ce que vous souhaitez modifier.

— À priori, seule la clause du cachet pose un problème.

— Que faites-vous des pourcentages qui vous reviennent en cas de rediffusion, de diffusion simultanée et d’exportation ?

— Il me semble que les conditions de mon précédent contrat sont tout à fait acceptables sur ce plan.

James hocha la tête, mais n’en traça pas moins au crayon plusieurs points d’interrogation en marge des paragraphes concernés.

— Admettons. Quel cachet annuel désirez-vous obtenir ?

— Un million de dollars, souffla Alexandra après un court instant d’hésitation.

Cette somme représentait le double de son cachet de l’année précédente. Si James jugeait ses prétentions excessives, il n’en laissa rien paraître bien qu’il n’ait sans doute jamais déployé ses talents de négociateur pour une somme aussi infime, songea Alexandra.

— Avez-vous une idée de ce que gagnent les autres vedettes dans les séries diffusées à la même heure ?

— Je n’ai entendu que des rumeurs à ce sujet.

— Il faudra donc que je me renseigne. Pouvez-vous me donner quelques noms ?

Alexandra lui cita quelques acteurs et actrices dont la situation pouvait être comparée à la sienne, ainsi que les titres des séries dans lesquelles ils apparaissaient.

James nota le tout soigneusement, de même que les coordonnées du producteur exécutif d’Hollywood chargé du contrat d’Alexandra et les numéros de téléphone auxquels il pourrait la joindre en début de semaine, tant à son appartement qu’au théâtre où se jouait Roméo et Juliette.

— Je vous rappellerai d’ici un ou deux jours, dès que j’aurai obtenu les informations nécessaires.

— Croyez-vous vraiment que vous pourrez découvrir le montant du cachet des autres comédiens ?

— Oui, répondit-il sans hésiter. Ce sera certainement très intéressant, mais il est plus important encore d’évaluer votre importance pour les producteurs de Pennsylvania Avenue, ainsi que la valeur réelle de cette série pour la direction de votre chaîne.

— Comment comptez-vous vous y prendre ?

— J’ai quelques relations à la tête des principales chaînes nationales. Pour le reste, je m’arrangerai pour obtenir le bilan chiffré des recettes publicitaires générées par Pennsylvania Avenue.

— Tout cela représente une grosse somme de travail.

— Je ne suis pas de cet avis. Je vous téléphonerai de toute façon avant de contacter votre employeur. Entre temps, j’aimerais que vous pensiez à fixer un seuil de rupture.

— Je vous demande pardon ?

— Le chiffre en dessous duquel vous préférez rompre les négociations. Cela vous choque-t-il, Alexandra ?

— S’il le fallait, j’interpréterais Stéphanie gratuitement. Que dis-je ? Je serais même capable de payer pour jouer ce rôle !

James éclata de rire.

— Connaissez-vous la règle d’or de toute négociation ?

Elle secoua la tête.

— Vous devez absolument faire croire à votre interlocuteur que vous n’attachez aucune valeur à ce que vous êtes en train de négocier.

— C’est loin d’être le cas.

— Soit. Donc, pas de seuil de rupture. — James hésita.

— Etes-vous bien sûre de tenir à ce que je défende vos intérêts ? Si ce n’est pas le cas, il vous suffit de me le dire. Je vous comprendrai.

Au cours du silence qui s’ensuivit, deux espérances contradictoires se livrèrent un rapide combat dans l’esprit de James. Si Alexandra reculait, elle cesserait d’être sa cliente, et ils pourraient délaisser sans tarder le café pour déboucher une bouteille de champagne, danser au milieu des roses et faire plus ample connaissance. D’un autre côté, en disant oui, elle lui réitérerait sa confiance ; et un peu plus tard, dès que cette affaire de contrat serait réglée...

— James... Je tiens sincèrement à ce que vous vous occupiez de ce contrat, mais il est inutile de me contacter quand vous disposerez de tous les éléments. Je vous donne carte blanche.

— Avez-vous bien réfléchi ?

— Oui. Parlons plutôt de vos honoraires. En général, les agents prélèvent quinze pour cent de ce qu’ils arrivent à faire gagner à leur client.

— Les agents prélèvent un tel pourcentage parce qu’ils jouent un rôle actif dans la carrière d’un acteur. Il ne s’agit ici que d’une intervention ponctuelle. Je vous enverrai ma note.

— Je ne veux pas entendre parler de tarif préférentiel.

— Cela va de soi, acquiesça James en se levant. À présent, il faut que je vous quitte. Je vous tiendrai au courant.

 

La lune d’avril — celle-là même qui avait caressé de son sourire argenté la terrasse de l’hôtel Plaza, où Alexandra et James venaient de se rencontrer — guidait les pas de Catherine. La jeune fille, venant de Bailey House, où elle avait sa chambre, traversait le campus de l’université d’Oberlin pour rejoindre la salle de répétition du conservatoire. La lumière dorée de l’astre nocturne était splendide, mais superflue. Même au plus profond d’une nuit sans lune, même au plus noir de l’hiver de l’Ohio, Catherine aurait effectué sans hésitation ce trajet qu’elle connaissait par cœur.

Minuit venait de sonner. Le joyeux tintamarre occasionné par les traditionnelles soirées d’étudiants, le samedi soir, commençait à s’estomper. Les éclats de rire, peu à peu, cédaient la place aux murmures des couples. Perdue dans ses pensées, Catherine ne prêtait aucune attention aux bruits ambiants. Malgré sa solitude, n’était-elle pas là où elle avait toujours rêvé d’être, marchant d’un pas allègre vers un piano dont elle allait faire chanter les touches jusqu’à l’aube ?

Catherine ne sentait pas davantage la morsure du vent glacé qu’elle n’entendait les rumeurs du campus. Au fond d’elle-même, elle était réchauffée par le bonheur anticipé de jouer bientôt, et aussi par le souvenir des plaisirs de la journée. Celle-ci avait été superbe : douce, ensoleillée, riche en signes avant-coureurs du printemps. Elle avait passé l’après-midi sur la pelouse de Tappan Square à lire La Cousine Bette, de Balzac, en français, et plus tard, après le coucher du soleil, quand l’air avait fraîchi, elle avait regagné sa petite chambre d’étudiante, et, toujours en français, avait soigneusement consigné ses impressions de lecture sur l’un des cahiers de couleur qu’elle remplissait en vue de son mémoire.

Puis, peu avant minuit, elle avait entrepris son trajet coutumier vers le conservatoire. Au fur et à mesure qu’elle approchait de Wilder Hall, le siège de la Maison des Étudiants, elle ralentissait le pas. Tout à coup, obéissant à une soudaine impulsion, elle bifurqua en direction du vaste bâtiment, où se trouvaient les boîtes aux lettres des élèves. Pourquoi cette idée ? Elle n’aurait su le dire. Il était fort peu probable qu’elle ait reçu du courrier. La dernière lettre de Topeka était arrivée deux jours plus tôt, et même si les longues lettres de ses parents étaient fréquentes — aussi fréquentes que les siennes —, c’était trop tôt.

Quelque chose la poussa pourtant à aller inspecter le contenu de sa boîte. En s’approchant, elle constata qu’elle n’était pas vide, et son cœur se mit à battre un peu plus fort. Une fois de plus, la remarquable télépathie qui la liait à ses parents semblait avoir fait son œuvre. Cette forme de communion mystérieuse, qui se passait de mots, avait toujours existé. En composant de ses doigts de virtuose la combinaison chiffrée, Catherine remarqua par la fente que l’enveloppe était très mince. Sans doute sa mère avait-elle oublié de lui annoncer quelque nouvelle dans son dernier courrier.

Ce n’était pas une lettre, mais une carte postale portant le cachet de Los Angeles, et plus précisément celui de l’hôtel Bel-Air ; c’était donc une carte d’Alexandra. De son écriture élégante, sa sœur avait tracé les quelques mots suivants : « Cat, dans le feu de l’action, j’ai oublié de te redire à quel point je suis heureuse que tu viennes t’installer à New York. Merci encore pour tes roses superbes. A. »

« Dans le feu de l’action » faisait référence à l’entretien téléphonique que les deux sœurs avaient eu le matin suivant la remise des Oscars. Alexandra avait appelé Catherine afin de la remercier pour ses roses, découvertes dans sa suite de l’hôtel Bel-Air, peu avant l’aube, quand elle était enfin rentrée se coucher. Catherine lui avait confié sa joie à maintes reprises. Et cependant, la conversation avait été étrangement brève, parce que sitôt passé le premier élan d’enthousiasme, un pesant silence s’était abattu sur la ligne. Très vite, toutes deux mal à l’aise, elles avaient pris congé.

Plus tard, sans doute, Alexandra avait trouvé les mots qui lui avaient manqué sur le moment, et c’était la raison de cette carte. Catherine, elle aussi, aurait aimé pouvoir lui dire certaines choses qui lui tenaient à cœur, par exemple qu’elle avait vu Majesty plusieurs fois et qu’Alexandra méritait amplement son Oscar, qu’elle était fière d’elle et qu’elle l’avait toujours été et que, elle aussi, l’idée de venir à New York l’enchantait. Oui, elle aurait dû dire, ou du moins écrire, ces choses importantes, mais elle n’avait pas osé. Jamais elle n’avait eu l’assurance d’Alexandra.

Après avoir glissé la carte dans la poche de son manteau, Catherine repartit sous la lune et dans le vent glacial. Mais elle sentait encore moins le froid qu’auparavant, et tandis qu’elle se répétait les paroles de sa sœur, ses yeux d’un bleu lumineux se mirent à rayonner d’une joie intérieure. « J’ai oublié de te redire à quel point je suis heureuse que tu viennes t’installer à New York. » Si seulement cela pouvait être vrai ! Catherine aimait sa sœur aînée, elle l’admirait de tout cœur, elle avait hâte de la revoir, elle espérait que le timide embryon d’affection qui était né entre elles au cours des huit dernières années s’enracinerait fermement au fond de leurs cœurs et s’épanouirait enfin.

Comme elle espérait qu’Alexandra finirait par l’aimer !

C’est alors que toute sensation de chaleur s’estompa, et qu’une vague de froid déferla sur elle. Ce frisson n’était pas dû au vent nocturne, elle le savait, mais à un vieux fantôme, à une ombre venue lui rappeler que même si le passé récent était porteur d’espoir, il y avait eu un temps — à vrai dire, toute son enfance — où aucune affection n’existait entre Alexandra et elle. Cette sombre époque correspondait exactement aux années que les deux sœurs avaient passées sous le même toit, pendant lesquelles Alexandra avait eu largement le temps de bien connaître sa cadette.

En ce temps-là, Alexandra me détestait. Que se passera-t-il si elle me prend de nouveau en grippe ?

Prise de panique, Catherine se mit à trembler. Elle pressa encore le pas, le long de ce sentier qu’éclairait la lune, pour retrouver au plus vite ce dont elle avait tout à coup si désespérément besoin : son piano, sa musique, ses seuls vrais refuges.

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