Le Collier de Saphirs
Chapitre 7
— Nous dînons ce soir avec James Sterling et Alexandra Taylor, annonça Robert à Hillary, le lendemain matin, après avoir raccroché le téléphone. D’après James, tu la connais déjà.
— C’est exact.
Si James était resté fort vague sur les anciennes relations d’Hillary et d’Alexandra, le vif déplaisir qui se peignit sur les traits réguliers de sa femme n’échappa pas à Robert.
— Sa présence te poserait-elle un quelconque problème ?
— Non, bien sûr, répondit-elle avec un sourire forcé.
— Parfait.
Dès que Robert eut reporté son regard sur les dossiers auxquels l’avait arraché l’appel de James, le sourire de son épouse s’évanouit. Si l’idée de revoir Alexandra ne lui posait aucun problème, elle ne lui procurait pas davantage de plaisir. Jusqu’à ce jour, elle avait réussi à éviter son ancienne rivale, même si cette tâche n’avait cessé de se compliquer à mesure que le nom de l’actrice revenait plus fréquemment sur les listes d’invités des soirées mondaines.
Le moment fatidique était donc venu. Ce soir, Alexandra reparaîtrait sur son chemin, au bras de James. Mais la prochaine fois qu’elles se croiseraient, à l’occasion de quelque gala de bienfaisance, James l’aurait quittée depuis longtemps... et Hillary pourrait se délecter à loisir du dépit de la jeune femme, incapable d’avoir su retenir très longtemps l’inconstant avocat.
Avec ses longs cheveux d’or retenus en un chignon élaboré, son fourreau émeraude à la fois simple et élégant, et ses bijoux d’or délicat, l’actrice était prête à jouer son rôle d’adulte. Mi-taquin, mi-solennel, James lui avait fait le serment de ne pas la laisser un instant seule avec Hillary ; en retour, elle lui avait promis sur le même ton d’être « la douceur incarnée ». Mais en approchant du restaurant, Alexandra sentit monter en elle de petites bouffées de panique. Parviendrait-elle à feindre qu’il ne s’était jamais rien passé ? Et si Hillary ouvrait d’emblée les hostilités ? Elle était sur le point d’avouer son inquiétude à James, quand Robert et son épouse apparurent au coin de la rue.
Quand elles frirent face à face, Hillary prit la parole.
— Bonsoir, Alexandra. J’imagine que tu aurais préféré ne jamais me revoir.
Alexandra retint son souffle, puis esquissa un sourire.
— Bonsoir. Toi aussi, non?
— Évidemment.
— Mais tout cela est bien loin, tu ne trouves pas ?
— Très loin.
Le souvenir qu’elle gardait d’Hillary était extrêmement net. Et pourtant, à force d’observer son ancienne ennemie à la lueur du chandelier, Alexandra constata qu’il avait été déformé par les sentiments peu aimables qui rampaient au fond de son cœur. Elle avait complètement oublié à quel point la riche héritière aux yeux de sable était belle.
Robert était beau, lui aussi, et tous deux formaient un couple parfait. Quand sa femme parlait, il l’écoutait avec une extrême attention, et la réciproque n’était pas moins vraie. Chacun saluait les traits d’esprit de l’autre avec un petit sourire empreint de respect approbateur.
Les futurs locataires de la Maison-Blanche formaient un couple parfait... Et cependant, il sembla à Alexandra qu’ils étaient en représentation permanente. Leurs sourires étaient calculés. Il n’y avait entre eux aucune marque d’affection spontanée, aucun éclat de rire involontaire, aucun de ces regards complices qu’échangent les vrais couples quand une remarque anodine fait tout à coup resurgir quelque souvenir intime.
Robert et Hillary étaient irréprochables. Et pourtant, rencontrer chez un homme une telle sensibilité, une telle sincérité et une telle attention aux autres, c’était tout simplement trop beau pour être vrai. Robert McAllister aurait presque mérité un Oscar, d’autant plus qu’il jouait un rôle impossible : le créateur de son personnage — lui-même, sans doute — avait oublié de lui attribuer le ou les petits défauts qui auraient pu lui conférer un minimum de vraisemblance.
Alexandra aurait aimé pouvoir se fier à l’extraordinaire limpidité de son regard, mais c’était une tâche au-dessus de ses forces, et à mesure que le temps passait, il lui devenait de plus en plus antipathique. Faire un tel étalage d’une sincérité si manifestement feinte ne représentait-il pas le comble de l’arrogance ?
La future Première Dame, du moins, avait le mérite d’être honnête. Hillary ne faisait pas le moindre effort pour laisser croire qu’Alexandra lui était sympathique. Certes, son dédain disparaissait presque sous le vernis de ses bonnes manières, mais il était évident qu’elle n’avait pas fondamentalement changé.
— J’aimerais en savoir un peu plus sur ta carrière, lui déclara courtoisement Hillary au moment du café. Es-tu venue t’installer à New York juste après ton bac ?
— Oui, répondit Alexandra, songeant que le dîner s’était bien mieux passé qu’elle ne le redoutait, sans le moindre accroc ou silence embarrassé. J’ai étudié à Juilliard pendant une année avant de décrocher mon premier rôle pour la télévision.
— Dans un de ces feuilletons de l’après-midi ?
— Oui, répondit l’actrice, ignorant le ton dédaigneux de son interlocutrice. J’en ai fait plusieurs autres. Et il y a trois ans, Pennsylvania Avenue a commencé.
— Alexandra a aussi fait beaucoup de théâtre, renchérit James en posant une main sur la sienne. Et je ne m’appesantirai pas sur son premier film, vous devez en avoir suffisamment entendu parler.
— Majesty est ton premier film ? s’enquit Hillary. J’aurais cru que tu en avais tourné d’autres.
— Je suppose que tu fais allusion à des navets de série B ?
Le dialogue se poursuivit sur le même ton, et Alexandra dut se dominer pour respecter la promesse faite à James d’être « la douceur incarnée ». Elle était sur le point d’y parvenir, en dépit des piques répétées d’Hillary, quand elle commit l’erreur fatale de croiser le regard de Robert.
Pendant un instant aussi bref qu’enchanteur, Alexandra fut convaincue — et charmée — par la demande de pardon angoissée que semblaient lui envoyer ses beaux yeux bruns. Mais presque aussitôt, elle se souvint qu’elle avait affaire à un simulateur professionnel. Robert n’était ni choqué, ni même gêné par les virulentes attaques de son épouse. Qui pouvait dire quel récit celle-ci lui avait fait de leur rivalité de jeunesse ? Peut-être Robert la considérait-il lui aussi comme une « petite traînée ». Les propos qu’il avait surpris dans sa bouche, au seuil du bureau de James, n’avaient sans doute fait que le conforter dans cette opinion.
Le regard de Robert ne cherchait pas à excuser la cruauté d’Hillary. Il exprimait simplement sa compassion condescendante à l’égard d’une femme qui, par le biais du monde décadent du spectacle, s’était péniblement haussée du statut de « petite traînée » à celui d’actrice.
Quelle arrogance ! Quel mépris !
— Ce qu’il y a de merveilleux dans mon métier, lâcha-t-elle sans cesser de le fixer, c’est qu’il ne m’a jamais obligée à renier mes principes moraux.
Elle marqua un temps d’arrêt calculé avant de poursuivre, mais Robert McAllister s’empressa de lui souffler sa réplique.
— À la différence de la politique, peut-être ?
C’était exactement ce qu’elle avait l’intention de dire. Alexandra sentit sa colère monter d’un cran, mais parvint toutefois à esquisser un charmant sourire.
— Puisque vous le dites vous-même...
— Je te demande pardon, murmura Alexandra, une heure plus tard, quand James et elle se retrouvèrent seuls chez elle. Moi qui avais promis de me comporter en adulte !
— Tu as été parfaite.
— J’aurais dû la voir venir. Vraiment, James, je n’aime pas cette femme !
— Cela se comprend. Je ne crois pas qu’elle soit folle de toi non plus. D’ailleurs, personne ne vous demande de devenir les meilleures amies du monde. Tout s’est bien passé. Qu’y a-t-il, Alexandra ?
— Je ne les aime ni l’un ni l’autre, James.
— Robert t’aurait-il déplu ? s’enquit-il, surpris.
— En un sens.
— Parce qu’il a intercepté ton missile en plein vol ?
— Ce n’est pas seulement cela. Je le. trouve tellement arrogant !
— Arrogant, lui ? Tu te méprends, Alexandra.
— J’ai du mal à croire que tu ne t’en rendes pas compte !
— Je connais Robert beaucoup mieux que toi.
Alexandra hésita, puis secoua la tête.
— Et que penses-tu d’Hillary ?
— J’avoue qu’elle n’est pas tout à fait ma tasse de thé.
— Au moins, nous voilà d’accord sur un point. As-tu l’intention de m’infliger l’épreuve d’un autre dîner avec eux ?
— Non, répondit James avec un mystérieux sourire. Mais il se peut que tu sois bientôt obligée de passer un week-end entier en leur compagnie...
— Tu veux rire !
— Pas du tout. Mais ne t’affole pas, nous ne serons pas seuls.
— Quand ? Où ?
— Au mois d’août, à Inverness. À cette époque, tous les ans, mes parents donnent là-bas une grande réception. Elle a lieu le dimanche, mais les festivités commencent dès la veille pour les intimes... Robert et Hillary en font partie, ainsi que Brynne — la sœur de Robert — et son mari Stephen. Il y aura peut-être aussi Elliot Archer, un très vieil ami de la famille. Même s’il ne vient pas, tu devrais être suffisamment entourée, en comptant mes parents et moi, pour dissuader Hillary de sortir ses griffes, qu’en penses-tu ?
— On dirait une invitation... Ce week-end n’a pourtant lieu que dans trois mois, James.
— C'est une invitation. Et si tu le désires, ta sœur pourra venir aussi.
Robert ne se décida à rompre le silence qui les enveloppait depuis leur sortie du restaurant qu’au moment où ils pénétrèrent dans leur suite de l’hôtel Plaza.
— J’aimerais que tu m’expliques, Hillary.
— Que je t’explique quoi ?
— La raison de ton agressivité envers Alexandra. Tu n’as pas cessé de critiquer sa carrière. À mon avis, tu l’as blessée.
— Vraiment ? C’est parfait.
— Pourquoi ?
— Je la connais de longue date. C’est une moins que rien.
— Je l’ai trouvée charmante.
— Charmante ? Poudre aux yeux ! Je me demande ce que James fait avec elle. Il mérite bien mieux. De toute façon, cela ne durera pas. Avec James, cela ne dure jamais.
— J’attends toujours que tu m’expliques pourquoi tu t’es montrée si agressive.
— Voyons, Robert... Pourquoi perdre notre temps à parler d’Alexandra Taylor ? Elle n’en vaut pas la peine. Entre donc, murmura-t-elle avec un sourire enjôleur, en repoussant la porte de sa chambre. Allons plutôt nous réchauffer sous les draps.
Elle voulut l’enlacer, mais Robert lui prit doucement les poignets et se dégagea.
— Je vais prendre l’air.
— Au beau milieu de la nuit ? À pied ?
— Oui
— Allô ?
— Catherine, c’est toi ? Joyeux anniversaire !
— Alexandra ! Merci beaucoup, je...
— Alors ? Quel effet cela te fait-il d’être majeure ?
Avant même d’avoir terminé, Alexandra regretta sa question, aussi banale qu’impersonnelle.
— Rien de spécial, murmura Catherine, cherchant ses mots. Et... comment se portent Roméo et Juliette ?
— En pleine forme. Toute l’équipe s’entend à merveille. Les parents arrivent bientôt ?
— En milieu d’après-midi.
Alexandra se demanda si Catherine savait qu’elle aurait souhaité venir elle aussi à Oberlin, mais que leur mère avait tout fait pour l’en dissuader.
— As-tu fixé la date de ton arrivée à New York?
— Qu’est-ce qui t’arrange ?
— Viens quand tu voudras. Le tournage de Pennsylvania Avenue reprenant le 3 juillet, il faudra que je sois dans le
Maryland la veille, mais j’aurais aimé que nous puissions passer ensemble la dernière semaine de juin. Cela me permettrait de te faire visiter Manhattan.
— Excellente idée.
— Marché conclu. Alors, quand arrives-tu ?
— Mes examens se terminent le 23.
— Tu pourrais sauter dans un avion dès le lendemain, Cat. Je viendrai te chercher à l’aéroport. Cela te va ?
— Très bien. Entendu, Alexandra. Merci encore...
James entra dans la cuisine au moment où Alexandra reposait le combiné. À son regard mal assuré, ainsi qu’à ses longs doigts crispés sur le fil du téléphone, il comprit sur-le-champ qu’elle venait de parler à sa sœur.
— Comment va la petite dernière ?
— Mieux que jamais. Elle est majeure depuis ce matin. Elle envisage d’arriver ici juste après la fin de ses examens. Qu’y a-t-il, James ? Pourquoi cet air penaud ?
— Une grosse journée de travail m’attend. Je ne pourrai pas venir te voir au théâtre cet après-midi.
— Ce n’est pas grave... Tu as déjà fait preuve d’une belle patience en supportant sans broncher autant de représentations de Roméo et Juliette !
— C’est toujours un vrai plaisir pour moi de te voir jouer. Mais aujourd’hui, franchement, c’est impossible.
— Si tu veux, nous pouvons reporter notre dîner de ce soir.
— Renoncer à célébrer ensemble l’anniversaire de ta sœur ? Pas question !
En arrivant près du théâtre, en ce début d’après-midi, Alexandra s’arrêta net. Au milieu de la petite file de spectateurs qui espéraient trouver à la dernière minute une place pour la représentation qui devait bientôt commencer — le théâtre, une fois de plus, affichait complet —, elle venait d’apercevoir la haute silhouette de Robert McAllister. Que faisait-il ici ? Comment osait-il venir la narguer dans son sanctuaire ?
Elle haussa les épaules. Six personnes le précédaient dans la queue. Sénateur ou non, il n’avait aucune chance d’entrer. Profitant de ce qu’il ne l’avait pas vue pour l’observer à la dérobée, elle ne remarqua ni signe d’impatience, ni coup d’œil furtif destiné à s’assurer qu’on le reconnaissait, ni tentative nerveuse de rabattre ses cheveux sombres, qu’un vent malicieux s’obstinait à décoiffer. L’espace d’un instant, il lui parut terriblement séduisant. Mais là encore, cette nonchalance devait être le fruit d’un long travail.
Alexandra allait poursuivre son chemin jusqu’à l’entrée des artistes, en prenant un air détaché, quand Robert tourna soudain la tête dans sa direction et l’aperçut. Une ombre d’incertitude voila son regard. Une ruse de plus, songea Alexandra en marchant vers lui à contrecœur.
— Bonjour, Robert. Hillary n’est pas avec vous ?
— Elle avait des courses à faire. J’aimerais beaucoup vous voir jouer, ajouta-t-il après une brève hésitation. Mais quelque chose me dit que vous n’y tenez pas.
— Au contraire, mentit-elle, j’en suis flattée. Je n’ai malheureusement pas de billet à vous offrir, mais je devrais pouvoir vous faire asseoir sur un strapontin ou derrière la scène. Ce n’est pas l’idéal, mais je suis presque sûre que vous n’obtiendrez pas de billet à la pièce.
— Peu m’importe le confort, je tiens à assister à la représentation. Vous êtes sûre que cela ne vous gêne pas ?
— Absolument sûre.
En ce samedi après-midi de mai, Roméo et Juliette finirent comme d’habitude par mourir malgré le désir du public de voir leur passion durer toujours, mais Alexandra fut plus émouvante que jamais. L’héroïne de Shakespeare semblait s’être enrichie d’une dimension nouvelle, celle du défi. Ce défi, bien sûr, était celui que lançait l’actrice au sénateur McAllister, installé sur un strapontin à la droite de la scène. Afin de couper court à son arrogance, Alexandra déploya tout son art pour l’éblouir ; cette volonté de défi rejaillit sur Juliette qui, ce jour-là, combattit plus ardemment et plus obstinément qu’à l’ordinaire les forces contraires du destin.
Aveuglée par les feux de la rampe, elle ne put voir s’il se levait à la fin de la représentation, comme le reste du public, pour l’applaudir. En se retirant, elle ne put s’empêcher de se demander s’il viendrait la féliciter dans sa loge.
Ce ne fut pas le cas. Il ne lui fit pas même parvenir le moindre billet. Elle savait qu’il devait assister ce soir-là au
Bal du Gouverneur, réception d’une grande importance politique, et il l’avait d’ores et déjà remerciée avant la représentation.
Quelle importance, après tout ? se dit-elle en achevant de se démaquiller. Et pourtant, le fait que Robert McAllister ne soit pas venu continuait de la contrarier. Comment avait-il pu s’éclipser sans un mot ?
Lorsqu’elle quitta enfin le théâtre, une heure et demie après le baisser de rideau, son esprit résonnait encore du dialogue imaginaire qu’elle aurait tant voulu tenir avec l’arrogant sénateur.
Le sénateur en question l’attendait patiemment à la sortie du théâtre... et son expression n’avait rien d’arrogant.
— Bonsoir, Alexandra. Je tenais simplement à vous dire que je vous ai trouvée éblouissante.
— Merci, souffla-t-elle, oubliant aussitôt la belle tirade qu’elle avait soigneusement préparée dans sa loge. Je... je ne pensais pas que vous m’attendriez dehors. Vous auriez dû venir me voir dans ma loge.
— Disons que... je n’étais pas pressé.
— D’ordinaire, je quitte le théâtre plus tôt.
Leurs regards se rencontrèrent.
— Je n’étais pas pressé, répéta-t-il avec un vague sourire. Cela dit, il est temps que je parte. Alexandra... vous avez été vraiment sublime.
— Merci.
Et il s’en fut à grands pas, laissant Alexandra seule aux prises avec une stupéfiante découverte. Elle s’était trompée au sujet du sénateur McAllister. Il n’y avait pas d’arrogance en lui. Ce n’était pas un simulateur.
Il était tout bonnement l’homme sensible qu’il paraissait être.
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