Le Collier de Saphirs

Katherine Stone · Chapitre 32 sur 34

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Le Collier de Saphirs

Chapitre 31

 

 

Catherine fronça les sourcils en franchissant le seuil de sa suite, située dans l’aile orientale du palais. Quelqu’un avait tiré les lourds rideaux, masquant le superbe paysage et plongeant la pièce dans les ténèbres. Au souvenir de ce qui s’était passé à Vienne, elle sentit monter en elle une sourde inquiétude.

Haussant les épaules, elle traversa le salon baigné d’ombre pour rejoindre sa chambre, où trônait un lit à baldaquin. Ses yeux tombèrent presque immédiatement sur le tableau appuyé au satin rose du mur. Dans un premier temps, elle fut simplement saisie par sa beauté, sans se rendre compte que cette beauté était la sienne, à ceci près que ce visage était encadré d’une chevelure blonde, et non noire. Mais au fil des secondes, une vague de nausée l’envahit.

La gorge de la belle femme qui la contemplait en souriant avait été tranchée. Un liquide d’un rouge éclatant s’échappait de la déchirure et coulait sur la toile. Etait-ce du sang ou de la peinture ? Ce liquide tombait goutte à goutte sur le collier de saphirs — son collier, posé entre ses boucles d’oreilles à même la moquette de couleur crème.

— Mon Dieu !

Le cri s’échappa de ses lèvres avant même qu’elle n’ait commencé à saisir la signification de cette macabre mise en scène. Instinctivement, elle sentit qu’elle avait sous les yeux une vérité qu’elle ne voulait pas connaître, parce qu’elle risquait de la priver à jamais de ceux qu’elle aimait.

— Catherine ?

Natalie s’avança à son tour dans la chambre.

— J’ai cru vous entendre crier, et... Oh, non !

Suivant le regard de la jeune pianiste, ses yeux venaient

de tomber sur le portrait lacéré.

•— Que signifie ceci, Natalie ? Le savez-vous ?

— Oui, Catherine, murmura-t-elle tristement. Je ne le sais que trop. Cela signifie que notre cher Alain a perdu la tête.

Elle entraîna Catherine à l’écart du portrait et l’aida à prendre place sur un fauteuil capitonné de soie rose.

— Je vais tout vous expliquer, ajouta-t-elle d’un ton doux. Vous ne savez rien de votre vraie mère, ni de ce qui vous lie à file, n’est-ce pas ?

— Que voulez-vous dire ? fit Catherine, désemparée.

— La femme que vous avez sous les yeux est votre mère.

— Ma mère ?

Elle allait se lever pour revenir vers le portrait, mais Natalie la retint d’un geste doux et ferme.

— Attendez, Catherine. Dès que ce cauchemar sera terminé, je promets de vous trouver d’autres portraits d’elle. Celui-ci est tellement effrayant !

— Qui est-elle ?

— C’est Isabelle, l’épouse de mon défunt oncle, le prince Alexandre. Vous êtes leur fille, Catherine, ce qui fait de vous notre cousine germaine... et surtout, ajouta-t-elle après une imperceptible pause, l’héritière légitime de la principauté.

Catherine secoua la tête et la regarda un long moment en silence, tandis que les conséquences de cette révélation inouïe s’ordonnaient peu à peu dans son esprit.

— Est-ce que... Alain le sait-il ?

— Bien sûr, répondit Natalie d’un ton compatissant. Je suis navrée d’avoir à vous dire tout cela si brutalement, Catherine, mais il le faut. Le temps presse. Vous me comprenez ?

— Oui. Continuez.

— L’Ile est l’obsession d’Alain. II aime cet endroit pardessus tout et cherche à le préserver par tous les moyens. Il a toujours eu honte de ce que notre père, le prince Gilles, a fait de notre principauté : un paradis pour les trafiquants et les terroristes, alors qu’elle aurait dû rester celui des poètes, des peintres et des amants. C’est pour cela, ajouta la princesse en baissant le ton, qu’il a fini par le faire assassiner.

— Mon Dieu !

Était-il possible que Natalie soit en train de parler de l’homme qu’elle aimait ?

— C’est la pure vérité. Il a fait assassiner notre père... et ma mère avec lui. Elle ne l’accompagnait que rarement dans ses voyages, et Alain ne se doutait pas qu’elle aussi prendrait l’avion ce jour-là. Je précise qu’à la différence du monstre qui nous a engendrés, le crime ne lui procure aucun plaisir. Tous les meurtres qu’il a pu commettre visaient exclusivement à favoriser l’épanouissement de l’île.

Catherine sentit son sang se figer.

— Quels meurtres ?

— Alain a aussi été forcé de tuer Monique. Il l’aimait profondément, tout comme il vous aime... Mais il a dû craindre qu’elle ne finisse par comprendre qu’il avait fait assassiner notre père. Alain redoute plus de perdre l’île que de perdre sa propre vie. C’est aussi cette peur, ma chère cousine, qui l’a poussé à tenter de vous éliminer mercredi dernier à Washington. Catherine, je vous demande pardon... Il a tellement insisté pour que je parte avant lui à Gstaad que j’aurais dû me douter de quelque chose. Je crains de m’être laissé aveugler par l’amour que je lui porte. Vous le savez vous-même, il y a en lui une telle générosité, une telle douceur... Ce n’est pas sa faute si le destin l’a condamné à hériter de la folie de notre père ! Je sais depuis longtemps qu’elle est tapie au fond de son âme, mais je l’ai niée de toutes mes forces, j’ai souvent prié pour qu’elle s’en aille... Hélas, elle vient d’avoir le dernier mot, la présence de ce portrait le prouve. Alain veut vous tuer. Je crains qu’il n’ait déjà fait tuer Isabelle.

— Non... souffla Catherine, ivre de désespoir.

— Je ne suis sûre de rien, s’empressa d’ajouter Natalie. Simplement, la présence de ce portrait me fait craindre le pire. Dès que tout ceci sera terminé, et si elle est encore en vie, je vous promets que nous nous mettrons à sa recherche. Mais en attendant, chère cousine, vous devez quitter l’île sur-le-champ.

— Vous partez avec moi, déclara Catherine avec une sorte de froide détermination.

Force lui était d’admettre la vérité. La preuve était là, à quelques pas, sous ses yeux. Sans parler de cet appel mystérieux à La Roseraie — un appel qui n’était pas destiné à Alexandra, mais à elle. Ayant reconnu sa voix, Alain n’avait pas hésité à chuchoter son sinistre message.

— C’est impossible, Catherine. Je dois rester auprès de lui. Même si la folie de mon frère vient d’éclater au grand jour, je sais qu’il ne me fera pas de mal et je suis certaine de pouvoir l’apaiser. Peut-être son geste masque-t-il un appel au secours désespéré, et qu’en passant le restant de ses jours dans un établissement où il pourrait voir des fleurs et écouter de la musique... J’ignore si vous y parviendrez, Catherine, mais il faut essayer de lui pardonner. Il n’est pas responsable de sa folie.

— Je reste aussi. Nous le raisonnerons ensemble.

— C’est trop dangereux. Croyez-moi, vous devez partir sans perdre un instant. D’ici quelque temps, quand vous ne courrez plus aucun risque, vous reviendrez pour exiger le titre qui vous appartient de droit. Si toutefois vous le permettez, je resterai sur l’île, près de vous. Nous sommes d’ores et déjà cousines, mais j’aimerais devenir votre amie.

Natalie esquissa un vague sourire, qui s’évanouit aussitôt.

— Il faut partir, Catherine. Maintenant. Prenez la vedette. Elle est extrêmement facile à manœuvrer. Mettez le cap au nord — vous trouverez un compas sous le tableau de bord —, et il vous sera facile de rallier Nice. Attendez-moi ici pendant que je vais chercher la clé de contact. Verrouillez la porte de votre chambre et n’ouvrez à personne d’autre qu’à moi. Entendu ?

— Entendu.

Dès le départ de Natalie, Catherine revint à pas lents vers le portrait défiguré de sa mère.

— Je t’en supplie, maman, ne meurs pas. Reste en vie, afin que je puisse te dire que... je t’aime.

Catherine contempla longuement les yeux fixes du portrait, souriants, joyeux, pleins d’espoir. Puis, quand un flot de larmes eut brouillé son regard, elle se mit à genoux sur la moquette et ramassa soigneusement ses joyaux éclaboussés de rouge. C’était de l’encre, et non du sang, découvrit-elle en les enveloppant dans un mouchoir de dentelle, qu’elle glissa dans sa poche.

Seule dans cette chambre obscure qui lui rappelait celle de Vienne, elle se mit à réfléchir à ce qui s’était passé ce soir-là, après son récital. Les coups de rasoir avaient été portés pour causer des blessures superficielles, certainement pas pour la tuer. Pourquoi ? Quelle sinistre démence avait poussé Alain à prolonger ses souffrances en jouant avec elle à la manière d’un chat, en usant de son charme pour l’attirer dans son antre ? Elle jeta autour d’elle des coups d’œil apeurés. Et si, tout à coup, une ombre surgissait des ténèbres pour lui trancher la gorge ? Il était trop tôt pour mourir. Il lui restait tant de choses à dire à sa mère.

À sa mère, et... à James.

Je n’ai jamais cessé de l’aimer. Il faut que je vive, ne serait-ce que pour dire à James à quel point je l’aime.

 

— James Sterling dites-vous ? répéta Alain, surpris, quand un majordome l’informa que James se trouvait dans le grand hall de marbre et désirait lui parler. Bien sûr, je vais le recevoir. Veuillez le faire entrer.

Tout en attendant son hôte au milieu du salon de musique, Alain sentit monter en lui une sourde inquiétude. La visite de James n’avait qu’une raison possible : Catherine. Venait-il lui annoncer qu’elle l’aimait encore et qu’il voulait l’emmener avec lui ? Accepterait-elle de le suivre ? C’était hors de question. Il ne supporterait pas qu’elle le quitte.

Les deux hommes se saluèrent avec une froide courtoisie.

— Je viens de la part de la mère de Catherine, déclara James. Elle m’a chargé de l’inviter à dîner avec nous ce soir à l’hôtel. Vous êtes naturellement convié.

— Jane est ici ? Au Bijou ? Je l’ignorais.

— Il ne s’agit pas de Jane. Je vous parle d’Isabelle.

James décela une profonde surprise dans le regard du prince, mais nulle trace d’embarras.

— Vous saviez... ajouta-t-il d’une voix sourde. Vous êtes un beau salaud !

— C’est vrai, James, je savais, répondit Alain d’une voix triste, mais dénuée de colère.

— Et vous espériez lui cacher la vérité, n’est-ce pas ?

— Je m’apprêtais à la lui dire ce soir même.

— Quelle coïncidence ! Je ne vous crois pas une seconde, mais cela n’a plus d’importance. J’ai l’intention de tout dire à Catherine.

— Vous ne savez pas tout.

— Vraiment ? Dans ce cas, laissez-moi vous dire ce que je sais. Je sais que Catherine est votre cousine. Je sais qu’elle est l’héritière légitime de la principauté. Et par conséquent, je sais que vous êtes un usurpateur.

— Vous avez en partie raison, soupira Alain, comprenant qu’il ne se débarrasserait de James qu’en lui disant toute la vérité. Oui, Catherine est l’héritière légitime de l’Ile, et je suis bien un usurpateur. En revanche, vous commettez une erreur en affirmant que nous sommes cousins. C’est inexact. Catherine est bien la fille d’Alexandre, mais Gilles n’est pas mon père. Je ne suis pas un Castiglia. Catherine et moi n’avons aucun lien de parenté. Je puis donc prétendre à sa main.

— Qui êtes-vous ?

— Je l’ignore. Mais j’appartiens au groupe sanguin AB. Ma mère étant du groupe B, mon père aurait dû être du groupe A ou AB. Or, Gilles et Alexandre de Castiglia étaient tous deux du groupe O. Je suis peut-être un usurpateur, mais cela ne m’empêche pas d’aimer Catherine. Je l’aime, et elle m’aime. Je suis sûr qu’elle continuera de m’aimer quand elle saura tout cela. Je ne crois pas que vous ayez bien saisi la richesse de ses sentiments, ajouta-t-il en voyant James froncer les sourcils. Elle vous a profondément aimé, mais vous avez dénié à son amour la confiance qu’il méritait. Vous lui avez infligé de terribles souffrances.

— Je le sais. Mais si j’ai pu lui faire tant de mal, c’est uniquement par amour pour elle. Je comprends à présent l’étendue de mon erreur. Je l’aime encore, Alain, et je rêve de partager sa vie. Catherine le saura bientôt, car dès que vous lui aurez avoué la vérité vous concernant, je lui parlerai à mon tour.

— A Dieu vat, soupira le prince. Le choix lui revient.

— Mon choix est fait, lança Catherine en faisant irruption dans la pièce. Je reste avec vous, Alain.

Le chemin le plus court, de sa chambre à la crique où était ancrée la vedette, passait par le couloir qui longeait le salon de musique. Elle s’apprêtait à le traverser à pas de loup, quand la voix de James l’avait fait sursauter. «Je l’aime encore, disait-il, et je rêve de partager sa vie. Catherine le saura bientôt. » Elle ne souhaitait pas autre chose. Mais pour l’heure, elle était forcée de feindre.

— Je reste, répéta-t-elle tout doucement, fuyant le regard bleu de l’homme qu’elle aimait pour affronter celui du dément.

Ce regard était étrangement tendre. En marchant vers Alain, Catherine vit de l’amour dans ses yeux, et peut-être aussi une légère pointe de mélancolie, mais pas la moindre trace de folie. Elle s’interrogea un instant sur la cause de cette mélancolie. Peut-être Alain était-il conscient de sa démence, de ce monstre qui vivait en lui et refusait de se laisser dompter ; et peut-être, comme l’avait suggéré Natalie, ne demandait-il pas mieux que d’être débarrassé de ses tourments. Elle se força à sourire.

— Je crois, Alain, que je vais devoir accorder quelques instants à James. J’aimerais que nous puissions nous expliquer en tête à tête. Ce ne sera pas long. Auriez-vous la bonté de nous attendre ici pendant que je fais quelques pas avec lui ?

— S’il vous plaît, Catherine, implora Alain d’une voix blanche, ne me quittez pas !

— Je ne m’éloignerai que quelques instants.

— J’ai à vous dire des choses de la plus haute importance, mon amour.

— Je serai vite de retour.

— Je tiens à ce que vous les entendiez de ma bouche, non de celle de James. Je vous en supplie, laissez-le partir. S’il le faut, vous le verrez plus tard.

Voyant les nuages s’amonceler dans le regard sombre du prince, Catherine eut l’impression que sa folie était toute prête à exploser. Elle n’osa pas le contrarier.

— Soit, soupira-t-elle. Je reste.

— Il n’en est pas question, intervint la voix de Natalie, à la fois calme et impérieuse. Vous partez, et James aussi. Prenez la vedette et allez-vous-en.

Toutes les têtes se tournèrent vers la princesse, qui se tenait sur le seuil du salon de musique. Après avoir remis à Catherine les clés de la vedette, elle s’était changée. Elle portait à présent une longue robe de satin blanc. Ses beaux cheveux auburn étaient parés de fleurs. Elle était vêtue comme une mariée, se dit Catherine, stupéfaite. Pourquoi ? Cherchait-elle à offrir à Alain l’image de l’innocence et de la sérénité ? Cependant, comme dans le portrait d’Isabelle, il existait un élément d’horreur qui ne cadrait pas avec sa mise en scène : Natalie de Castiglia, mi-guerrière, mi-épousée, serrait un pistolet-mitrailleur entre ses mains délicates.

— James partira seul, répondit Catherine. Je reste avec vous pour aider Alain.

— M’aider? répéta le prince, quittant un instant du regard l’arme de sa sœur pour jeter un coup d’œil sidéré à la jeune pianiste. Et de quelle aide ai-je besoin ?

— Je sais tout, Alain. Natalie m’a raconté ce que vous avez fait. Vous n’êtes pas coupable. Votre folie est un héritage de votre père. Je vous comprends. Vous aimez tant l’île...

— Qu’est-ce que vous dites ?

— Elle sait qui est sa mère, intervint Natalie.

— Je croyais que tu ne savais rien toi-même de l’histoire de la princesse disparue, remarqua Alain, laissant retomber son regard sur l’arme qui luisait.

— Voyons, Alain... J’ai surpris notre père en train de te la raconter plus d’une fois.

— Dans ce cas, n’est-il pas merveilleux que nous ayons enfin retrouvé notre cousine ? demanda Alain d’un ton étrangement doux.

Il fit deux pas en direction de sa sœur et s’arrêta dès qu’il se fut interposé entre Catherine et le canon du pistolet-mitrailleur.

L’arme provenait de l’arsenal du prince Gilles. Alain avait fait procéder à sa destruction totale, mais sans doute Natalie l’y avait-elle dérobée auparavant. Que pouvait-elle y avoir pris d’autre ? Des munitions ? Des grenades ? Des explosifs ?

— Merveilleux ? répéta Natalie. Tu te trompes, Alain. L’Ile est à toi, et à toi seul. Si je te l’ai donnée, c’est parce que j’ai toujours senti que tu l’aimais par-dessus tout. Catherine n’a aucun droit sur elle, pas plus qu’elle n’en a sur toi.

— Tu m’as donné l’île, Natalie ? Comment ?

Les yeux brillants de la princesse s’emplirent soudain d’une lueur de naïveté teintée d’espoir, presque comme si elle s’attendait à être félicitée.

— En te débarrassant de notre père, annonça-t-elle avec une sorte d’orgueil puéril. Je savais que tant qu’il vivrait, tu resterais à l’écart de l’île... et loin de moi. Alors, je t’ai donné l’île, et je me serais volontiers donnée à toi. Mais nous sommes nés du même père, et je savais que jamais tu ne voudrais me toucher. Tant pis ! Cela me suffisait ! Pourquoi cela ne t’a-t-il pas suffi, Alain ? Pourquoi a-t-il fallu que tu tombes amoureux de cette maudite Monique ?

— Natalie...

Le prince comprit brusquement que son incapacité à voir la folie de sa sœur avait coûté la vie à son grand amour. Natalie avait hérité non seulement de la folie de son père, mais aussi de sa ruse et de son charme.

— Il fallait qu’elle meure, déclara Natalie sans une trace de remords, d’un ton presque agacé. C’était beaucoup mieux après, te rappelles-tu ? Nous étions de nouveau ensemble, sans personne pour s’immiscer dans notre intimité.

— Je me rappelle, acquiesça Alain, sentant son cœur se serrer au souvenir de l’immense chagrin qui l’avait longtemps maintenu reclus sur l’île.

— Hélas, cela n’a pas duré ! Il a fallu que tu te remettes à voyager pour aller écouter ta maudite musique, que tu recommences à inviter des gens dans ce palais. Alain, ajouta-t-elle en plissant les yeux avec colère, tu n’aurais jamais dû inviter les Sterling pour Noël !

— Mon Dieu...

Alain aurait voulu se tourner vers James, mais il n’osait pas quitter sa sœur des yeux, ni tourner le dos au doigt crispé sur la détente du pistolet-mitrailleur. La princesse souriait, triomphale, en se remémorant la façon dont elle avait empêché la visite d’Arthur et de Marion Sterling.

— James, je... je suis navré, se contenta-t-il de murmurer.

— Je t’aime, Alain ! Tout ce que j’ai fait, je l’ai fait pour toi. Est-ce que tu le comprends ?

— Oui, Natalie, je le comprends.

— Alors, laisse-les partir tous les deux. Laisse-les prendre la vedette pour que nous puissions rester ensemble. Alain, s’il te plaît !

— J’ai une meilleure idée. Si nous partions ensemble, toi et moi ?

— Oh... Pourquoi pas ? répondit doucement la princesse, le visage tout à coup illuminé par une joie mystérieuse. Partons ensemble, rien que toi et moi ! C’est Catherine qui a les clés de la vedette.

Alain se tourna vers la jeune pianiste et lui prit le jeu de clés des mains. Il aurait eu encore bien des choses à lui dire, mais c’était trop dangereux ; aussi se contenta-t-il de lui transmettre son message par le regard.

Je vous aime, belle princesse. Ne l’oubliez jamais. Je vous souhaite d’être heureuse jusqu’à la fin de vos jours.

Il esquissa un sourire tremblant, qui ressemblait à un adieu définitif ; ensuite, il se tourna vers James, qui s’était imperceptiblement rapproché.

— Pouvez-vous lui répéter tout ce que je vous ai dit ? C’est la pure vérité, James, et je tiens à ce qu’elle la connaisse.

— Je lui dirai.

— Merci.

Le prince traversa la pièce pour rejoindre sa sœur. Il lui tendit les deux mains ; elle n’en prit qu’une, afin de ne pas lâcher son arme. Alain savait qu’il était trop risqué de chercher à la désarmer. D’ailleurs, cela n’avait pas d’importance. Seule comptait la sécurité de Catherine.

Alain et Natalie s’en furent par l’une des portes-fenêtres ouvertes sur les jardins. Main dans la main, ils empruntèrent le sentier dallé de marbre qui descendait vers la crique. En les voyant disparaître entre les buissons, James sentit la peur qu’il avait de Natalie s’estomper, mais un mauvais pressentiment l’envahit alors. Tout cela n’avait aucun sens. Il se passait quelque chose d’anormal. Quelle que fût la puissance de la vedette, Alain ne pouvait croire qu’ils réussiraient à s’échapper. Il manquait une pièce au puzzle.

La vérité lui apparut d’un seul coup. La vedette allait conduire Alain et Natalie vers un lieu où la vitesse ne comptait pas ; un lieu où la princesse, dans un premier temps, avait tenté d’expédier Catherine ; un lieu dont nul ne revenait jamais, mais qu’elle était prête à rejoindre dans sa folie, à condition que son Alain adoré l’y accompagne.

— Bon sang !

— Qu’y a-t-il, James ?

— Il faut les arrêter !

Il ne donna pas d’explication. Le temps pressait. D’un bond, il franchit la porte-fenêtre et s’élança sur le sentier de marbre. Catherine voulut le suivre, mais avant même qu’elle ait quitté la pièce, un groupe d’hommes en armes fit irruption dans le salon de musique. Elle se retourna. Elliot Archer était à leur tête.

— Elliot ! C’est la princesse Natalie qui a...

— Je sais. On vient de m’informer qu’elle se trouvait à Washington mercredi dernier. Où est-elle ?

— Ils sont descendus vers la crique. Alain a réussi à la convaincre de partir en bateau avec lui, mais il se passe quelque chose d’anormal — quelque chose que James semble avoir compris car il vient de se lancer à leur poursuite !

— Il doit y avoir une bombe à bord de la vedette, lâcha Elliot.

— Mon Dieu !

— Alain ! hurla James en rejoignant le petit ponton de bois. Ne faites pas ça !

— Il est trop tard, James. Laissez-nous partir. Je vous en prie.

James vit qu’il n’avait pas le choix. Natalie, toujours armée de son pistolet-mitrailleur, dardait sur lui une paire d’yeux luisants de haine. Il s’arrêta net et vit le frère et la sœur embarquer à bord de la vedette. Natalie monta la première. Paralysé d’horreur, il la vit mettre le contact ; mais au lieu de l’explosion attendue, un ronronnement régulier s’éleva du moteur. Il comprit que la bombe devait être reliée à un autre dispositif, exactement comme sur le bateau qui avait tué ses parents. Peut-être s’agissait-il de la manette des gaz. Elle exploserait loin de la côte, dès que la vedette aurait atteint sa vitesse de croisière.

Alain largua les amarres et se tourna vers sa sœur. Elle lui tendit la main, comme pour l’inviter à la rejoindre dans un monde d’amour éternel, et dans ses yeux à présent exorbités flamboyait une sinistre joie. Résolu à sacrifier sa vie pour mettre un terme à la folie meurtrière de Natalie, il la rejoignit lentement.

Au moment où la vedette quittait le quai, James bondit sur la plage arrière. Sous l’effet de la soudaine oscillation, les yeux d’Alain s’agrandirent de surprise et ceux de Natalie de rage. Tandis que le prince se tournait vers James pour l’implorer de sauter à l’eau, la main de Natalie accentua sa pression sur la manette des gaz, l’abaissant toujours davantage, toujours un peu plus près de l’éternité...

La vedette bondit en avant, prit de la vitesse... et explosa, tel un volcan sur la mer de saphir. Une boule de flammes sombres s’élança vers le ciel, coiffée d’une épaisse colonne de cendre et de fumée.

L’azur tout entier parut s’emplir de flammes et de nuages noirs.

On vit aussi naître des arcs-en-ciel par centaines, partout où le combustible vomi par les entrailles du bateau se répandait sur les flots. En se soulevant et en se rabattant au gré des vagues, ces voûtes liquides encerclèrent en quelques secondes l’éblouissant brasier.

On eût dit une mer d’arcs-en-ciel autour d’un îlot de feu.

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