Le Collier de Saphirs

Katherine Stone · Chapitre 18 sur 34

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Le Collier de Saphirs

Chapitre 17

 

 

Les mystérieux coups de téléphone anonymes qui avaient dérangé Robert à son bureau étaient l’œuvre d’Hillary. Les « allô » courtois de son époux, au fil des secondes, avaient dégénéré en injonctions de plus en plus sèches. Elle avait enregistré les appels sur l’un des magnétophones sophistiqués que Robert utilisait à la maison pour dicter ses discours ; ensuite, avec l’aide d’un second magnétophone, elle avait effectué un savant montage de deux « allô » enjoués, suivis d’un silence et d’un autre « allô » nettement plus cassant, tandis qu’à l’arrière-plan s’élevait sa propre voix, qui lançait d’un ton languide : « Qui est-ce, Robert ? Si tu en profitais pour leur demander de nous monter une autre bouteille de champagne... ? »

Une fois son enregistrement prêt, Hillary garnit une grande valise, commanda une limousine pour la conduire à l’aéroport, et prit place en fin d’après-midi dans la cabine de première classe d’un avion à destination de Dallas. Quelques heures plus tard, elle franchissait le majestueux seuil de l’hôtel Mansion, prête à expliquer au réceptionniste d’un ton détaché que son mari arriverait par un vol ultérieur. Mais personne ne lui demanda rien. Chacun savait apparemment que le sénateur était un homme très occupé.

Elle prit donc seule possession de la suite nuptiale et ouvrit une bouteille de champagne. Sa mission était accomplie. Il ne lui restait plus qu’à savourer le souvenir de cette exaltante journée. Elle avait mené avec succès chaque étape de son plan, aiguillonnée par de puissantes bouffées d’adrénaline dues à sa haine et à son désespoir. Mais dès qu’elle se retrouva seule et désœuvrée dans le décor somptueusement romantique de la suite nuptiale, toute sensation d’euphorie la déserta.

La réalité la rattrapa cruellement. Elle était seule ici, à déguster une coupe de Dom Pérignon, parce que son mari ne voulait plus d’elle. Y avait-il lieu de se réjouir, alors qu’elle avait échoué dans sa mission, celle pour laquelle on l’avait élevée dès son plus jeune âge : être la digne épouse d’un homme de pouvoir de la trempe de Robert McAllister ? Son plan n’avait pas la moindre chance de réussir. Peut-être avait-elle semé le germe du doute dans l’esprit d’Alexandra, mais il était peu probable que celle-ci appelle l’hôtel. Et même si elle le faisait, se laisserait-elle abuser par quelques « allô » enregistrés à la hâte ?

Hillary vida sa coupe dans l’espoir de ressusciter le sentiment d’exaltation qui l’avait accompagnée toute la journée. Mais l’alcool, loin de lui rendre son euphorie, ne fit qu’accroître sa lucidité et son désarroi.

 

Quand elle se réveilla le lendemain matin, plus seule que jamais, ses dernières illusions s’étaient envolées. Elle n’en commanda pas moins un petit déjeuner pour deux et décida de passer la journée enfermée dans la suite.

À quatre heures de l’après-midi, la sonnerie du téléphone la fit sursauter. Pouvait-ce être la réception ? Non. Jamais le personnel ne se permettrait de déranger ainsi un couple dans l’intimité de la suite nuptiale. Ce ne pouvait être qu’un appel de l’extérieur.

Or, une seule personne au monde savait qu’elle se trouvait à l’hôtel Mansion.

Ses longs doigts mirent fébrilement en marche le petit magnétophone au moment exact où elle décrochait. Après avoir plaqué l’appareil contre le combiné, elle tendit l’oreille, et son cœur se mit à battre plus fort. Seul un délicieux silence répondit à la voix fidèlement enregistrée de Robert, puis à la sienne. Tout à coup, avant même la fin de son enregistrement, la communication fut coupée, et Hillary sentit monter en elle une sourde vague de joie. Etait-il possible que son stratagème ait fonctionné ?

À nouveau tout excitée, elle arpentait la pièce de long en large, quand sa joie retomba soudain : dans la mise en scène qu’elle avait imaginée, il restait un acte à jouer, dont le déroulement lui échappait complètement puisque Robert et Alexandra en seraient les seuls auteurs. Comme elle aurait aimé pouvoir leur souffler leur texte !

Hélas, ce n’était pas possible. Elle avait fait de son mieux. Il ne lui restait plus qu’à espérer.

Quand Alexandra consentit enfin à décrocher le combiné, le dimanche soir vers minuit, la voix de Robert semblait presque inquiète à l’autre bout de la ligne. D’habitude, elle répondait dès la première sonnerie.

— Bonsoir, mon amour. Je te réveille ?

— Non.

Alexandra avait à peine dormi dans la nuit du vendredi au samedi ; quant à la nuit suivante, après son appel à l’hôtel Mansion, elle l’avait passée tout entière à se maudire de sa naïveté et à maudire les larmes qui s’obstinaient à jaillir de ses yeux.

— Comment s’est passé ton week-end ? demanda-t-elle d’un ton froid.

— Je crois pouvoir dire que nous avons obtenu des résultats intéressants... Mon amour, sache que j’ai une grande nouvelle à t’annoncer.

Il fit une pause, attendant sa réaction, mais rien ne vint.

— Puis-je passer chez toi ? reprit-il.

— Non. Je dois me lever très tôt demain matin. Pourquoi ne pas me la dire au téléphone ?

— Alexandra...

— S’il te plaît.

— Soit. Alexandra... Ma belle Alexandra, veux-tu m’épouser ?

— T’épouser ? Il me semble que tu es déjà marié.

— Hillary est d’accord pour divorcer.

— Quand t’a-t-elle donné cet accord ?

— Jeudi soir.

— Lui as-tu parlé de moi ?

— Je me suis contenté de lui dire que j’avais rencontré quelqu’un.

— Sans lui donner mon nom ?

— Non.

Il mentait !

— Et elle a accepté le divorce sans broncher ?

— Pas tout à fait. Elle exige que nous continuions à vivre ensemble jusqu’à l’anniversaire de son père, qui a lieu fin mai. Elle a besoin de temps pour organiser son avenir. En contrepartie, elle m’a promis un divorce à l’amiable.

— Et je suppose que d’ici là, nous ne devons plus nous voir.

— C’est en effet ce qu’elle m’a demandé.

Tel était donc l’odieux prétexte qu’il avait imaginé pour se débarrasser d’elle ! Croyait-il que l’amour qu’elle avait pour lui était incapable de survivre à six mois de séparation ? En tout cas, il avait manifestement choisi de lui laisser l’initiative de la rupture, ce qui prouvait qu’il n’avait rien compris à la force de ses sentiments. Elle aurait été capable d’attendre six mois, six ans s’il le fallait... Et si elle respectait à la lettre les conditions du marché ? Lui téléphonerait-il fin mai pour mendier une prolongation de délai ? Ou lui avouerait-il d’un ton penaud que sa femme était enceinte — un accident, bien sûr — et qu’il était obligé de rester auprès d’elle pour élever leur enfant ?

Alexandra avait cru qu’il n’existait pas de pires souffrances que celles qui l’avaient torturée tout le week-end ; elle s’était trompée. Tout à coup, Robert lui infligeait un supplice plus grave encore que la privation de son amour. Il venait de la trahir. Comment osait-il lui demander sa main ? Quel cynisme, quelle cruauté ! Mobilisant tous ses talents d’actrice, elle décida de ne rien lui montrer de sa détresse.

— Robert... répondit-elle d’une voix doucereuse. Je suis très flattée par ta proposition.

— Flattée ?

— Et surtout embarrassée, je l’avoue. Tout cela n’était qu’un jeu, Robert, un jeu entre Hillary et moi. Nous sommes rivales depuis si longtemps... Ne t’a-t-elle jamais raconté notre histoire ? Nous étions au collège ensemble, à Dallas.

— Que veux-tu dire, Alexandra ? Que tu t’es servi de moi pour humilier Hillary ? Que j’ai uniquement servi d’enjeu dans une petite guerre mesquine ?

— Je n’en suis pas particulièrement fière, mais c’est la vérité. Franchement, je n’imaginais pas que les choses iraient si loin. Si j’avais su que tu envisagerais de divorcer...

Robert resta muet, abasourdi par l’horreur de la découverte qu’il était en train de faire.

— Ne te méprends pas, ajouta Alexandra après un terrible silence. J’ai passé avec toi des moments extrêmement agréables. J’ai même savouré chaque instant de notre liaison. Tu es un homme merveilleux, Robert, mais tu conviens mieux à Hillary. Rassure-toi, j’ai un grand respect pour ta carrière politique et je ne ferai jamais rien pour te nuire.

— Alexandra...

Ce fut tout ce qu’il parvint à dire. Alexandra attendit plusieurs secondes, le cœur chancelant, avant de rassembler tout son courage pour porter l’estocade.

— Je suis vraiment navrée, Robert. Adieu.

 

— Tout est fini, Cat, annonça Alexandra à sa sœur lorsqu’elle lui téléphona, dix jours plus tard. De toute façon, une liaison avec un homme marié est rarement destinée à durer. Je le savais dès le début.

— Tu es sûre que tout va bien, Alexandra ?

— Plus que sûre ! répondit l’actrice avec un enthousiasme forcé.

Elle s’interrompit.

— Non, Cat, ajouta-t-elle après un bref silence. En fait, ça ne va pas du tout. Je suis au trente-sixième dessous.

— Que puis-je faire pour t’aider ?

— Contente-toi de me rappeler, chaque fois que je commencerai à m’apitoyer sur mon sort, que je n’ai eu que ce que je méritais.

— Ce n’est pas vrai !

— C’est ce que tu crois, fit Alexandra, touchée.

— Tu l’aimais, et... l’amour est quelque chose de beau. Tu ne méritais pas une telle déception.

— Merci. Tout cela est très récent mais, avec le temps, je suis sûre que je finirai par oublier cette histoire. J’ai besoin d’air, j’ai besoin de prendre mes distances. Vivement que nous nous retrouvions tous pour Noël à Topeka !

— Je suis bien de ton avis.

— Après la fin du tournage de Pennsylvania Avenue, le mois prochain, je serais assez tentée de faire une sorte de tour du monde. Je n’ai aucun projet professionnel précis en vue et j’aurai même droit à un mois de vacances supplémentaires, étant donné que le tournage de la série ne reprend qu’en août. Du coup, je vais me retrouver avec six mois de liberté totale... dont je crois avoir grand besoin. Mais en attendant, j’ai surtout besoin de James.

— De James ? répéta doucement Catherine, le cœur battant. Tu as... besoin de lui ?

Redevenue libre, sa sœur espérait-elle renouer avec son ancien amant ?

— Oui. Je voudrais qu’il m’accompagne au gala de Noël de Pennsylvania Avenue, qui a lieu samedi prochain. Je sais qu’il s’envole bientôt pour l’Europe, mais je n’arrive plus à me rappeler quand.

Catherine connaissait fort bien les projets de James. Il partait ce soir même pour La Nouvelle-Orléans, où il resterait quatre jours. Il serait de retour le samedi, juste à temps pour dîner avec elle ; et dès le dimanche, il prendrait un vol à destination de Nice, via Paris, afin de rejoindre ses parents pour Noël sur l’île de Castiglia. Elle savait surtout qu’après leur dîner de samedi, elle risquait de ne plus jamais le revoir : après avoir passé les fêtes en famille à Topeka, elle s’envolerait directement pour San Francisco, où, le soir du Réveillon, elle devait faire ses grands débuts de concertiste professionnelle.

James avait insisté pour qu’elle lui communique l’itinéraire précis de sa tournée en Amérique et en Europe, prévue pour durer onze mois. Il lui avait maintes fois promis de la rejoindre le plus souvent possible, où qu’elle se trouvât, pour dîner avec elle après ses récitals. Mais Catherine n’y croyait guère. Elle s’était donc bravement préparée à lui faire ses adieux ce samedi. Et voici que tout à coup, leur dîner était gravement compromis : Alexandra avait besoin de James.

— Tu n’as pas réussi à le joindre ? s’enquit-elle.

— Pas encore. Nous nous sommes livrés à un superbe chassé-croisé téléphonique ce matin, et j’ai passé tout l’après-midi à tourner en extérieur. Je suppose qu’il me rappellera ce soir.

— J’en suis certaine.

Elle voulait seulement lui dire adieu. Adieu, et merci... Elle s’aperçut, tandis qu’elle se frayait péniblement un chemin dans la foule qui s’échappait des bureaux, qu’elle avait oublié l’écharpe qu’elle avait tricotée pour lui ainsi que l’itinéraire de sa tournée, recopié à la main au dernier moment. Mais si elle voulait conserver une chance de le voir avant son départ pour l’aéroport, elle ne pouvait plus se permettre de revenir sur ses pas.

— Je suis Catherine Taylor, dit-elle à la réceptionniste, qui s’apprêtait visiblement à quitter son poste après une longue journée de travail. Je souhaiterais voir M. James Sterling. Est-il encore ici ?

— Un instant, s’il vous plaît.

L’employée pressa le bouton qui lui permettait d’entrer en communication directe avec le bureau de James.

— Monsieur Sterling? Miss Taylor est dans le hall... Oui ? C’est entendu, je la fais monter.

James s’attendait à voir arriver Alexandra. Peut-être ses tentatives répétées de le joindre dans la matinée visaient-elles à lui annoncer qu’elle était libre ce soir-là. Il se prépara donc à trouver les mots adéquats pour atténuer la déception qu’elle ressentirait en apprenant qu’il devait partir sur-le-champ pour l’aéroport. Mais la belle jeune femme qui se profila peu après sur le seuil de son bureau n’était pas celle qui, au printemps, avait exigé d’un ton malicieux la fusion immédiate de leurs personnes physiques. C’était sa sœur cadette — nettement moins sûre d’elle, mais tout aussi ensorcelante à sa façon.

— Catherine ?

Il marcha vers elle, le sourire aux lèvres, et l’aida à retirer son manteau. Elle se laissa faire en murmurant un vague remerciement.

— Bonsoir, James. Avez-vous parlé à Alexandra ?

— Elle m’a appelé plusieurs fois ce matin, mais je n’étais pas ici. Pourquoi ?

— Elle a rompu.

— Oh... Comment va son moral ?

— Il est au plus bas. James... Elle a besoin de vous.

— Elle a sans doute même besoin de nous deux.

— Elle voudrait que vous l’accompagniez à un gala samedi.

James savait que Catherine n’avait jamais dit à son aînée qu’ils se voyaient. Dans le cas contraire, Alexandra n’aurait pas manqué d’y faire allusion. Cette situation lui convenait fort bien, dans la mesure où elle renforçait l’impression d’intimité qu’il éprouvait dans ses rapports avec Catherine.

— Samedi ? Lui avez-vous dit que j’étais déjà pris ?

— Non. J’ai pensé que nous pourrions annuler notre dîner si vous le souhaitiez. Je comprendrais très bien.

— Qu’y a-t-il au juste à comprendre, Catherine ?

— Je parle de vos relations avec Alexandra. Maintenant qu’elle a recouvré sa liberté...

— Vous croyez qu’elle pourrait vouloir reprendre notre liaison là où elle s’est interrompue, comme s’il ne s’était rien passé ? demanda-t-il d’une voix sourde. C’est ce que vous souhaitez ?

— Non, avoua-t-elle, osant soutenir le regard embrasé de désir de James. Ce n’est pas ce que je souhaite.

— Moi non plus, Catherine. Figurez-vous qu’entre-temps, je suis tombé amoureux de la petite sœur d’Alexandra.

— Vraiment ?

— Vous le savez parfaitement.

Les lèvres pleines et douces de Catherine n’avaient jamais embrassé, mais surent d’emblée recevoir le baiser de celui qu’elle aimait. Elles lui réservèrent un accueil d’abord discret, comme un tendre bonjour, puis de plus en plus ardent. Ses doigts délicats effleurèrent le visage de James avant de se frayer un chemin entre ses mèches d’un noir de jais.

Leurs corps se touchèrent à leur tour, en une étreinte très douce pour commencer, mais qui devint peu à peu si forte que James ne tarda pas à sentir le cœur de Catherine tambouriner contre sa poitrine. Il s’écarta imperceptiblement pour la contempler.

— Il y a longtemps que j’attends ce moment, Catherine.

— Moi aussi.

— C’est bien vrai ?

— Très longtemps, répondit-elle, souriante, en levant vers lui un regard brûlant de désir. Je veux que vous m’embrassiez encore, James. Il y a déjà trop longtemps que vous vous êtes interrompu.

— Beaucoup trop longtemps, murmura-t-il en se penchant sur elle.

Us s’embrassèrent avec fougue. Tout à coup, James se déroba.

— Mon amour, murmura-t-il sans cesser de caresser avidement ses boucles noires, j’ai un avion à prendre. Il m’est impossible de reporter mon départ, car les négociations doivent commencer dès mon arrivée. Je vous promets de vous téléphoner de La Nouvelle-Orléans le plus souvent possible, toutes les cinq minutes si vous le voulez. Nous nous verrons samedi soir, dès mon retour. D’accord ?

— Je veux bien vous laisser partir, et aussi recevoir un coup de téléphone toutes les cinq minutes, mais... Alexandra aura besoin de vous samedi. Ne pourriez-vous pas plutôt venir prendre le petit déjeuner chez moi dimanche matin, avant votre départ pour Paris ?

Il la dévisagea intensément et comprit qu’il était inutile d’insister.

— Si, bien sûr.

Puis, il l’embrassa une dernière fois, et ce baiser leur parut durer un temps infini. C’était un baiser d’adieu, mais il portait la promesse de retrouvailles toutes proches.

— Catherine ?

— Oui?

— Je t’aime.

— Oh, James... Moi aussi, je t’aime.

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